‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 12 sur 71 · THÉÂTRE DE L'INVASION · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE L'INVASION

Des Pyrénées en général. — Pyrénées orientales. — Plaines du Roussillon et de l'Ampurdan. — Diverses combinaisons pour passer d'une de ces plaines dans l'autre. — Le col de Banyuls. — La grande route. — Le col Portell. — Cols qui versent dans Iç Tech. — Le col Puigmoren. — Les émigrés conseillent un débarquement. — Ricardos se détermine pour le col Portell.

Les Pyrénées se présentent comme une immense muraille qui s'étend en ligne droite d'une mer à l'autre. C'est une chaîne haute, serrée, profonde, qui ne s'abaisse que vers ses deux extrémités, |à où passent les chaussées de Bayonne et de Perpignan.

Des bords de l'Océan, la crOte s'élève par degrés insensibles , jusqu'aux sources du gave de Pau. A partir de là jusqu'aux sources do la Garonne, elle se soutient à d'énormes hauteurs, parmi les Monts- Perdus, les glaciers, les neiges éternelles; puis elle va en faiblissant jusqu'à l'Ariége. Elle se relève à son entrée dans le Roussillon. Enfin elle redescend, mais avec une extrême lenteur, vers la Méditerranée.

C'est aux sources de la Garonne que commencent les Pyrénées orientales.

Elles se divisent, au point de vue militaire, en deux parties :

La première, des sources de la Garonne au col de la Perche devant Mont-Louis, passe généralement pour impraticable aux armées. Ses crêtes sont tendues ; ses vallées, escarpées, sans voies de communication, se présentent debout sur la ligne faîtière.

La seconde partie, de Mont-Louis à la Méditerranée, est le lieu des grandes dépressions, des passages fréquentés, des revers abordables, la partie militaire enfin. Ses vallées s'infléchissent graduellement vers l'est, de telle sorte que les dernières sont franchement latérales.

Celles-ci viennent déboucher dans le Roussillon d'une part, dans l'Ampurdan de l'autre, plaines qui bordent symétriquement la côte, au nord et au sud de la chaîne à son déclin.

Modernes conquêtes du temps sur la mer, comme le témoigne la constitution géologique d'un sol parsemé encore çà et là, dans les

bas-londs voisins du rivage, de flaques d'eau salée, ces deux plaines ont chacune, pour encadrement, une bordure de montagnes, lesquelles, vers Mont-Louis, où la chaîne fait un crochet, se détachent des deux massifs qui jalonnent ce crochet, et vont, de part et d'autre, baigner leurs croupes dans la Méditerranée ; en sorte que, prises dans leur ensemble, ces plaines figurent comme deux anses adjacentes, symétriques, qui seraient découpées de toutes parts dans de hautes falaisas et séparées par un énorme promontoire.

Il résulte de cette disposition que toutes les fois que la guerre éclate aux Pyrénées orientales, ces deux plaines sont les places d'armes, les champs de bataille obligatoires des deux armées opposées.

Les Espagnols étaient rassemblés dans l'Ampurdan, et il s'agissait pour eux de pénétrer dans le Roussillon.

Or, ils pouvaient : ou forcer directement la chaîne de séparation des deux plaines, ou la tourner.

Dans le premier cas, ils avaient à ciioisir entre trois passages : les cols de Banyuls-sur-Mer, du Pertus et du Portell.

Le col de Banyuls, en dehors, du côté de l'Espagne, des communications fréquentées, présente, par surcroît, du côté de la France, des débouchés d'une âpreté extrême, lesquels, en outre, viennent tomber, non dans la plaine roussillonnaise, mais dans une saillie de la côte, espèce de cap tout encombré par les derniers soulèvements de la croupe pyrénéenne : d'où il suit que, pour gagner la plaine de Perpignan par cette extrémité, il faut, après avoir passé l'arète-frontière, franchir encore les différentes nervures de cette croupe déployée en éventail; après quoi on vient se heurter à trois postes militaires, Port-Vendres, Saint-Elme et Collioure.

Le Pertus, par où passe la grande route, était la seule voie immédiatement abordable, mais Bellegardele défendait.

Le col Portell, au contraire, ce pas facile qui s'ouvre à 1 ,700 toises à l'ouest de Bellegarde, n'était point gardé.

Là s'arrêtait le champ d'un passage direct.

Pour un passage à revers, l'ennemi avait à remonter une des vallées tributaires de l'Ampurdan, pour gagner et redescendre l'une des deux gorges qui courent parallèlement à la chaîne et vont s'ouvrir dans le Roussillon : le Tech ou la Tet. Or, cette double opération présentait des difficultés énormes, surtout à une armée qui no voulait rien risquer sans son matériel ; car elle rencontrait, d'une part, sur son propre sol, des rampes d'une âpreté extrême, pour s'élever

jusqu'aux crêtes ; de l'autre, pour descendre dans la plaine roussillonnaise, soit l'étroite et profonde gorge du Tech que surveillaient Pratz de Molio et Fort-les-Bains, soit le long défilé de la Tet, dont Mont-Louis et Villefranche barraient l'entrée et la sortie.

Le mauvais état de leurs communications intérieures, qui empêchait les Espagnols de se faire, dans les montagnes, une base convenable d'opération, cotte difficulté écartait naturellement de leurs projets une combinaison qui eût été pour nous bien dangereuse : celle qui aurait consisté à tourner, par la Haute-Sègre et les sources de i'Ariége, tout le système de défense des Pyrénées orientales, c'est-àdire, non-seulement nos places fortes, mais encore l'importante chaîne des Corbières, ce grand contre-fort qui, partant d'un massif situé au nord de Mont-Louis, sur la rive droite de I'Ariége, pour aller jusqu'à la mer envelopper le Roussillon, nous compose ainsi une seconde ligne de défense, plus solide peut-êlre (iiie la ligne correspondante des Pyrénées.

Les émigrés conseillaient un débarquement â la croupe des Corbières. Celte croupe ne laisse entre elle et les étangs de la côte qu'un étroit défilé, qui était alors le seul passage pour communiquer du Roussillon dans l'intérieur. En débarquant à la pointe de Leucate, les Espagnols tournaient donc à la fois nos deux grandes lignes de défense, et, du même coup, bloquaient en quelque sorte la province. Mais l'état de la marine espagnole, la froideur personnelle du chef de ce département, enfin une répugnance prononcée pour les Anglais qui devenaient alors ou se seraient rendus nécessaires, firent écarter ces perfides conseils.

Ricardos avait sous les yeux la dernière invasion du Roussillon, celle du général espagnol comte de Saint-Germain, en 1674. Il résolut de l'imiter, c'est-à-dire, de surprendre le col Portell et de se retourner immédiatement contre Bellegarde, dont la chute ouvrait à son armée la grande route de France.

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