‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 14 sur 71 · DÉROUTE DU MAS DEU · texte numérisé non relu

DÉROUTE DU MAS DEU

Attitude des représentants du peuple. — Effrayante infériorité de la défense. — Arriréedu général de Fiers. — La société populaire de Perpignan organise un comité militaire et prétend diriger le nouveau général. — Arrivée du général Dagobert. — Sa popularité. — Son plan de défense par les Aspres. — Ce plan est discuté au comité de la société populaire. — Il est trouvé téméraire. — On se décide à occuper la presqu'île du Rear. — Vices de cette position. — Camp du mas Deu. — Dagobert en reçoit le commandement. — Les Espagnols viennent nous attaquer. — Combat et déroute du mas Deu. — Situation désespérée.

SITUATION. — Les quatre représentants du peuple accourus à Perpignan le 20 avril, le jour même de la déroute de Céret, étaient : Leyris, spécialement désigné pour les Pyrénées- Orientales, et trois députés dont la mission, plus étendue, embrassait tous les départements limitrophes de l'Espagne, Rouyer, Brtinel et Le Tourneur. Ce dernier était un officier du génie distingué , ami de Carnot , dont il fut plus tard le collègue au comité de salut public et au Directoire. Il devint l'âme de la défense. Leyris, auquel s'adjoignirent deux autres conventionnels, Gaston (de l'x^ude) et Fayan, parcoururent les départements voisins, recrutèrent partout des soldats, organisèrent des bataillons et suppléèrent, par l'activité révolutionnaire, à l'expérience qui leur manquait nécessairement dans une tâche si nouvelle pour eux et si difficile. Ils furent, du reste, ardemment secondés : car si la cause de la liberté était celle de la France entière, c'était avec toute la véhémence du climat que l'on se passionnait pour elle au pied des Pyrénées. « De toutes parts, des défenseurs de la patrie sont accourus et accourent à notre voix, » écrivait, le 4 mai, à l'Assemblée souveraine , le représentant Gaston. Et en effet, Perpignan compta bientôt sous ses murs 12 à 13,000 hommes. Mais 9,000 seulement étaient arraés tant bien que mal , et

i ,500, en état de combattre ; encore plus de la moitié de ces derniers ne figuraient-ils parmi les vieilles troupes que parce qu'ils étaient sous les drapeaux depuis six mois! Nos douze places ou forts de la frontière avaient, contre la règle, mais forcément, absorbé nos meilleures troupes, nos têtes de colonnes. Pour faire face à 15,000 fantassins parfaitement équipés que les Espagnols pouvaient déjà mettre en ligne, outre ceux qui bloquaient nos postes fortifiés, nous en étions donc réduits à 700 soldats de ligne et 8,300 volontaires armés de fusils de tous calibres, la plupart sans baïonnettes. Quant au reste, la disproportion était plus effrayante encore : ainsi, à 4,000 cavaliers d'élite, à une artillerie de 60 pièces de campagne, dont le personnel non plus que le matériel ne laissaient rien à désirer, qu' avions-nous à opposer? 50 dragons sans sabres , 300 gendarmes ou gardes nationaux à cbeval , sans organisation ni discipline, et, pour servir une vingtaine de bouches à feu fondues à la hâte et non éprouvées, une quarantaine d'artilleurs sans instruction ! Par surcroît, il y avait profusion de généraux, sans que les rênes du commandement eussent été saisies par une main ferme et respectée. Car le divisionnaire qui remplaçait provisoirement La Houlière (auquel on avait même, un moment, donné pour successeur un général de brigade nommé Ghampron), le général Grandpré, n'étant qu'intérimaire, n'exerçait aucune influence. (Voir l'état de situation au l'^'" mai.)

Cependant un chef était attendu. Jugeant avec raison que la défense d'une ligne de 90 lieues, quand surtout l'on ne pouvait agir qu'aux deux points extrêmes, était beaucoup trop étendue pour un seul homme, le comité de salut public venait, par arrêté du oQ avril, de partager le commandement 4es Pyrénées entre Servan qui était encore et restaà Bayonne, et le général de Fiers qui arriva le 14 mai à Perpignan.

Jeune homme de 36 ans, plein d'énergie et de courage, de Fiers (1), qui avait un instant commandé en chef l'armée du

(1) De Fiers était né en 1756, d'une famille noble. Entré fort jeune au service, comme il avait montré quelque penchant pour la révolution, il fut nommé maréchal de camp en 1791, et placé sous lea ordres de Dumourier, au

Nord , venait de rendre un éminent service à la république, en lui conservant, par sa belle capitulation de Bréda, 18,000 défenseurs qui semblaient perdus pour elle. Mais il arrivait d'une armée suspecte, et il était précédé par les soupçons qui planaient alors sur tout l'ancien état-major de Dumourier. Fiers, d'ailleurs, était trop calme, trop froid, dans une crise où l'entraînement était une arme si puissante. Aussi, netardat-il pas à être débordé.

La société populaire de Perpignan, dont faisaient partie toutes les autorités administratives du département, avait organisé dans son sein un comité militaire. Là s'était rué tout ce qu'avaient de plus ardent les Jacobins du pays. Aussi ce comité afficha-t-il immédiatement la prétention de diriger le nouveau général. Et cependant il ne savait pas même, cet étrange conseil, défendre saporte àla trahison la plus effrontée. Caril faut le rappeler à la confusion de ceux qui, dans ces temps d'orage, prostituent leur confiance au premier déclamateur venu, l'homme qui dominait ce club était un impudent aventurier, un vil espion, un moine espagnol, qui cumulait le grade de chef de bataillon avec la cure de Pollestres. Ce nouveau Simon, comme on l'appelait, faillit, le croirait-on , supplanter le général en chef! Plus tard, quand notre perte lui parut consommée, le misérable alla rejoindre les Espagnols (1).

Malheureusement, de honteuses défections avaient rendu suspects tous les gens de l'art : on ne les écoutait plus, l'esprit révolutionnaire repoussant, presque à l'égal des autres, les privilégiés du savoir et de l'expérience. Il y eut, toutefois, une sorte d'exception en faveur d'un homme de guerre.

Cet homme était cependant, non-seulement, comme de Fiers, un suspect d'origine, un patricien dédaigneux de la foule, d'humeur impérieuse, mais, chose surprenante, un

camp de Maulde, où il fut grièvement blessé. Promu général de division, il servit comme tel en Belgique, puis en Hollande où, un moment, il commanda en chef, en l'absence de Dumourier qui était allé se faire battre à Nerwinden. Il fut condamné à mort en juillet \19i.

(1) Cet aventurier se nommait Pépé Taqui. Il disparut le 30 août, après le passage de la Tet par les Espagnols.

royaliste de conviction, qui ne prenait guère, que dans ses rapports officiels, le soin de dissimuler son antipathie pour la causequ'il servait. C'étaitDagobertde Fontenille. Il étaitarrivé à Perpignan un jour avant le général de Fiers, le 13 mai.

Un de ces contrastes saisissants qui subjuguent la foule, valut immédiatement à Dagobert son étrange privilège : dans un corps affaissé en apparence sous le poids de la vieillesse (1), il portait l'âme fougueuse d'un jeune homme. Passionné, entraînant, il avait quarante années de beaux services pour garantir une réputation de bravoure et d'habileté qui ne s'était jamais démentie, et à laquelle il venait d'ajouter un nouveau lustre par sa conduite brillante à l'armée du Var qui l'envoyait à celle des Pyrénées.

Le vieux général (c'est ainsi qu'il se laissait appeler, bien qu'il n'eût que 57 ans), proposa, dit-on, dès son arrivée (il connaissait depuis longtemps cette frontière) un plan hardi, le seul parti qu'il y avait à prendre si l'on voulait tenir la campagne, l'occupation des Aspres.

Les Aspres sont les racines du Canigou : c'est le soubassement étage de ce pic énorme qui, en surgissant brusquement au milieu de la plaine roussillonnaise, y a propagé au loin les ondulations de son soulèvement; c'est la région montagneuse qui, adossée à la croupe orientale de ce grand contre-fort des Pyrénées, descend en amphithéâtre entre le Tech et la Tet, jusque vers la route d'Espagne. Considérées comme position stratégique, les Aspres occupent le centre des trois lignes d'invasion du pays et touchent aux débouchés de la grande chaîne. Comme champ de bataille, comme réduit de la défense surtout, elles offrent, dans un court intervalle et disposée à souhait, toute la série des positions imaginables, depuis les cimes granitiques qu'on ne peut plus franchir, jusqu'aux dernières rides qui vont mourir dans une plage de

(1) Dagobert de Fontenille (Luc Auguste Siméon) était né le 8 mars 1736, à la Cliapolle en Juger, diocèse de Coutances, baillage de Saint-Lo. Il paraissait fort âgé et on lui donnait 73 ans, comme si l'on eût interverti les cliifTres de 8on âge réel (37). Tous les historiens qui ont parlé de ce général l'ont représenté comme un vieillard.

sable. C'est le vrai Heu de la défense du Roussillon ; c'est de là que Dagobert promettait, assurait-on, d'enchainer l'ennemi aux rives du Tech.

Apocryphe ou non, un plan de défense attribué à Dagobert et au surplus digne de lui, fut discuté dans le club militaire. On y exposa : « comment, des Aspres, en menaçant le col {< Portell, unique issue de l'ennemi, on pourrait arrêter celui- <( ci, dès ses premiers pas, ou s'attacher à ses flancs s'il osait « avancer 5 comment on contrarierait le siège de Bellegarde (( et l'on ferait valoir trois postes inertes, Fort-les-Bains, Pratz <( de Mollo et Villeft'anche; comment, par des marches auda- « cieuses, dont les Espagnols ne pouvaient pas même soupçon- <( ner la possibilité, on irait semer l'alarme sur leurs derrières « et l'on rentrerait par la brèche du Portell; comment, sur un « terrain tout bouleversé, on paralyserait une artillerie formit< dable^ une cavalerie à laquelle on n'avait rien à opposer; <( comment enfin l'élan, l'intelligence, l'enthousiasme de nos « jeunes volontaires, suppléeraient à leur inexpérience, quand <f ils n'auraient plus devant eux que la lourde infanterie de « leurs pesants adversaires. «

Rien n'allait, en effet, au génie révolutionnaire comme une guerre de montagnes, au milieu et avec l'appui d'une population soulevée qui avait à défendre ses propres foyers.

Ces idées, d'ailleurs fort sensées, qu'on mettait sous le patronage d'un vieil officier de la guerre de Sept ans., étaient neuves, hardies ; cependant, chose étrange, elles parurent téméraires aux fougueux clubistes de 1793, et peu s'en fallut qu'ils ne criassent à la trahison : on découvrait Perpignan! Alors on proposa de se retrancher sous les remparts de la citadelle. C'était, après le projet des Aspres, ce qu'il y avait de mieux à faire. Mais cette autre proposition fut trouvée pusillanime, et l'on s'arrêta au parti moyen, c'est-àdire au plus mauvais : il fut décidé que l'on prendrait position entre les Aspres et Perpignan, dans la presqu'île du Hear, qui a tous les défauts de la plaine, sans être assez rapprochée de Perpignan pour en tirer une protection efficace.

On appelle presqu'île du Rear la langue de terre comprise

entre les deux torrents qui sont les déversoirs intérieurs des xispres, le Rear (j'ivus Arduus), et la Cantarana. Ces torrents, après avoit" coulé dans une direction à peu près parallèle, se réunissent un peu au-delà de la route d'Espagne qu'ils traversent à un my riamètre environ de Perpignan . Ils ne sauraient passer pour des lignes de défense; leurs lits sont, il est vrai, profondément encaissés, mais sans eau ordinairement. Quant à la presqu'île, elle est forrnée par une série ô,e petits plateaux découverts qui dominent à peine le terrain environnant.

A la hauteur de cette position, mais à une distance de deux à trois petites lieues à droite et à gauche, s'élèvent deux gros bourgs, Thuir et Elne, qui présentent deux bonnes positions pour garder les communications de Perpignan avec les places de la montagne d'une part, et de la côte de l'autre. Nous y avions établi, dès les premiers jours de mai, deux détachements. Celui de Thuir venait d'être menacé, le 11, par une forte reconnaissance partie de Céret, laquelle, heureusement, avait été arrêtée en route par une de ces pluies si fréquentés au printemps dans ces contrées, pluies dont quelques hçures suffisent pour changer les moindres cours d'eau en des torrents infranchissables.

De Fiers n'était nullement d'hunieur à plier sous l'informe autorité d'un club; il pouvait, d'ailleurs, compter sur l'énergique appui du représentant Le Tourneur qui, par son exemple et son caractère, était homme à faire respecter l'indépendance du commandement. Néanmoins , la décision du club fut celle du général en chef, qui résolut de s'établir dans la presqu'île. <( Cette position , écrivait-il au ministre , protège « nos cantonnements, favorise nos encadrements et place « les troupes loin des délices de Perpignan. » Ces raisons furent du moins les seules que de Fiers fit officiellement connaître pour justifier sa grave détermination.

Il chargea Dagobert de tenir la campagne avec 5,000 hommes d'infanterie, nos 300 gendarmes à cheval et 15 pièces de canon : petit corps qui fut appelé avant-garde, bien qu'en réalité il constituât la presque totalité de nos forces.

Le général commandant l'avant-garde alla donc, le 17, s'é-

tablir dans la presqu'île. Il prit position entre le mas Deu (prononcez Déou) (1), ancien couvent de Templiers , assis sur un plateau près de la grande route , et le mas Conte qui couronne, à 1,500 mètres à l'ouest, une autre éminence du terrain. Dagobert fit en outre occuper, sur son extrême gauche , les collines qui bordent à Test la route d'Espagne, et qui sont connues sous le nom de hauteurs du Rear. Il appuya ce détachement à une ruine appelée encore château du Rear, qui s'élève sur ces hauteurs, un peu en arrière du mas Deu. Malheureusement, il négligea deux précautions dont son alarmante infériorité lui faisait une loi impérieuse : il omit de se retrancher et de rallier à son camp les deux détachements d'Elne et de Thuir; double faute dont les conséquences ne se firent point attendre.

COMBAT DU MAS DEU. — En effet, Ricardos n'attendit que le temps strictement nécessaire pour donner aux eaux, qui interceptaient les communications, le temps de se retirer, et quarante-huit heures après notre installation dans la pres-

(1) L'orthographe des noms de lieux est une difficulté particulière aux contrées dont nous nous occupons, contrées où le français et le catalan se confondent. Nous avons suivi l'orthographe que l'usage a fait prévaloir, sorte de moyenne entre les deux langues, mais qui, pour cette raison, n'est guère, que dans la moitié des cas, en harmonie avec notre manière de prononcer. Il est donc nécessaire d'indiquer sommairement les règles générales de la prononciation catalane:

L'aetl'e se confondent quelquefois au commencement et à la fin des mots. Ainsi on prononce indifféremment : EspoUa ou Aspolla, Ribas ou Ribes.

L'e dans le corps d'un mot, est toujours fermé, comme dans mas Deu qui se prononce comme si l'e était accentué.

L'o a très-souvent, surtout à la fin des mots, le son de Vu qui se prononce ou. Exemple : Bolo prononcez Boulou ; on a môme fini par écrire comme on prononce, Boulou. L'accent sur l'o indique à coup sur le son de l'ou.

Le b et le v se confondent, comme dans toutes les langues méridionales.

Le gu se prononce comme s'il y avait un i : Figuère^, prononcez Figuières.

Ll se prononce il ou U : Portell, prononcez Porteil; Llers, prononcez Lien.

L'nj/ correspond au gni français : Banyuls , prononcez Bagniuls.

Le j se rapproche du g dans la prononciation : Costoja prononcez Coustouge.

Le qw, suivi d'une voyelle, se prononce comme s'il y avait un i : La /onquère, prononcez laiJonquière.

L'r et l's se doublent rarement et se prononcent rudement, Vs à peu près comme le z.

Ux se prononce comme lec/i : Taxou^ Baxas^ prononcez : Tachou, Bâchas.

qu'île, le 19, il portait de Céret sur le Boulou toutes ses forces disponibles : 12,000 fantassins, 3,000 chevaux et 24 pièces de canon.

Le 20, à la pointe du jour, ces troupes débouchaient en vue du mas Deu. Elles étaient disposées sur trois colonnes qui suivaient la route de Perpignan d'une part, les chemins de Tressères et de Villemolaque de l'autre.

La droite^ commandée par le duc d'Ossuna, devait prendre en flanc le mas Deu; le centre, rester en observation; la gauche, général Curten, porter le coup décisif.

Dagobert avait sa gauche passablement appuyée au sommet du talus assez rapide, et alors boisé, qui raccorde la presqu'île avec la grande route, mais sa droite restait en l'air. Inquiet pour cette aile, que menaçait la marche oblique de Curten, et renonçant, ce qui était une faute, à disputer le passage du torrent, il se hâta de refuser sa droite en arrière du mas Conte et la fit serrer à un petit vallon qui coupe transversalement la presqu'île, à la hauteur de Trouillas.

A cinq heures du matin, la canonnade engagea l'action. Les Espagnols étaient parvenus à amener 14 pièces en face du vallon, ce qui obligea Dagobert à concentrer de ce côté la presque totalité de son artillerie. Celle-ci, bien postée, bien servie, prit bientôt le dessus et imposa plusieurs fois silence au canon de l'ennemi.

Ce combat d'artillerie se prolongeait depuis trois heures, et à l'avantage des Français, quand Ricardos, impatient, débouche de Villemolaque avec quatre régiments de cavalerie et s'élance dans le vallon pour charger nos pièces. Mais à peine a-t-il atteint l'entrée du rétrécissement, qu'il est criblé de mitraille et forcé de battre en retraite.

Trop pressé de poursuivre cet avantage, Dagobert, qui ne s'était point ménagé de réserve, dégarnit sa gauche pour sa droite. Ossuna s'en aperçoit, se précipite sur le mas Deu et l'enlève. Les défenseurs s'enfuient par le bois de Caseneuve vers le château du Rear.

Cet échec était décisif, mais le vieux général était opiniâtre; sa gauche est perdue : il se maintiendra à droite jus- I. U

qu'à sa dernière gargousse. Le feu continue donc, mais il cesse enfin, faute de munitions. Alors les colonnes ennemies s'élancent dans le vallon et en escaladent les berges. En vain, pour empêcher leur formation sur le plateau, Dagobert se jette à la tête de ses 300 gendarmes et fait sonner la charge, il est lâchement abandonné par ces cavaliers indisciplinables qui, au moment où leur général a un cheval tué sous lui et se voit enlever son aide de camp, tournent bride sans même croiser le fer, et s'enfuient aux cris de : Sauve qui peut! en culbutant l'infanterie, dont ils entraînent une partie dans leur déroute.

Dagobert supporte encore vaillamment ce dernier coup. Chargé parla cavalerie, il forme en carré le reste de sa troupe, se retire lentement de la presqu'île, et va s'appuyer au mas Forcade. Tant de fermeté finit par lasser les Espagnols : bientôt ils ne tentent plus qu'une poursuite molle et décousue. Leurs escadrons essayent bien, un moment, de passer sous le feu des hauteurs du Rear, dans le but de nous couper la route de Perpignan, mais la bonne contenance de l'artillerie du château les force à reculer. Alors, rebutée, harassée de fatigue, l'armée espagnole commence (par la droite) sa retraite sur le Boulou, emmenant, pour tout trophée, 2 pièces de 4.

Cependant cette étrange mollesse permettait aux Français de se reconnaître. Fiers s'était porté, avec 1,200 hommes, en avant de Perpignan, au Serrat-d'en-Vaqué ; il y ralliait les fuyards et s'ébranlait déjà pour marcher au secours de Dagobert. Celui-ci, de son côté, se disposait à reprendre le mas Deu qu'on lui abandonnait, quand un nouvel ennemi, contre lequel tous les efforts de la vaillance sont impuissants, vint l'accabler sans retour. Comme le jour tombait, le bruit se répand parmi nos soldats que les Espagnols reviennent en force, et soudain les rangs sont rompus; on se précipite à la débandade vers les troupes de Fiers, qui sont entraînées ; et toute cette foule va, dans le plus affreux désordre, se ruer sous les murs de Perpignan. La place, à son tour, prend l'alarme, ferme ses portes et couvre de mitraille les fuyards, croyant, dans son trouble, tirer sur des Espagnols.

Mais la fortune perdait ses avances avecRicardos; ce ne fut que le lendemain, en effet, qu'il apprit notre déroute, lui qui, au milieu de cette nuit de confusion, pouvait forcer les portes de Perpignan. Du reste, il eut comme honte de son inconcevable mollesse, car il donna les ordres les plus sévères pour empêcher la divulgation en Espagne des détails de cette journée.

Nous n'avions que 20 hommes tués et 64 blessés; toute Tartillerie, sauf deux pièces, et tous les effets de campement furent retrouvés le lendemain sur le champ de bataille. Mais si la perte matérielle était insignifiante, il n'en fut pas de même de l'effet moral; il fut immense; nous n'avions plus d'armée, et la démoralisation en vint au point qu'un bataillon de volontaires, le 4*= du Gard, déclarait publiquement « qu'il ne voulait plus servir contre les Espagnols (1). »

Elne et Thuir furent immédiatement évacués; nous étions chassés de la campagne.

La crise paraissait sans remède. C'était l'époque des grands revers sur la frontière du nord, de la mort de Dampierre, de la perte du camp de Famars. Aussi, que répondaient les chefs de l'État aux cris de détresse que leur renvoyaient les Pyrénées? « Vous demandez du lait à une mère épuisée! N'at- « tendez rien que de vous-mêmes. Votre courage nous pa- « raît une barrière suffisante; montrez-vous fiers de cet <( abandon, et que cette fierté soit votre salut! »

(1) Ce bataillon, de 800 hommes, ayant reçu, du général de Fiers, l'ordre de se rendre au camp du mas Ros, resta sourd à trois sommations. A la quatrième, une partie obéit, l'autre résista. Fiers dut se contenter de désarmer ces lâches et de les renvoyer ignomiaieusement dans l'intérieur. (Documents officiels.)

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