‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 16 sur 71 · PRISE DE PRATZ DE MOLLO · texte numérisé non relu

PRISE DE PRATZ DE MOLLO

En tête du Haut-Vallspire, Pratz de Mollo est destiné à garder la descente des passages assez faciles qui mettent la vallée espagnole du Ter en communication avec notre vallée du ïech. C'est une petite ville simplement entourée d'une vieille enceinte qui n'a, pour détendre ses approches, qu'un fortin situé au nord-est, sur le penchant de la montagne. Encore cet unique ouvrage extérieur, appelé fort Lagarde, n'est-il qu'un entassement mesquin de maçonneries accolées sans art et sans suite au noyau d'une de ces tours antiques que l'on rencontre à chaque pas dans les Pyrénées (1).

Pratz de Mollo avait fait ses preuves dans les anciennes guerres, et il jouissait d'une certaine réputation qu'il devait, il est vrai, bien moins à ses faibles remparts qu'à l'humeur belliqueuse des habitants du pays, intrépides montagnards qu'on vantait jadis à Louis XIV comme les seules troupes bonnes pour opérer dans ces rudes contrées (2). Mais le Vallspire, Pratz de Mollo surtout, haïssait la révolution et servait les émigrés. La garnison était composée d'un détachement du brave régiment de Champagne ; mais que pouvaient 250 hommes contre une population hostile, contre un gouverneur qui trahissait?

(1) Ces tours datent du moyen âge. Perchées, la plupart, sur des pics isolés, mais à portée des passages priocipaux, elles servaient à la fois, et de vigies pour avertir la plaine, et de postes défensifs pour intercepter les détroits des montagnes. Ce système de fortification était imité des Maures qui en avaient fait, en Espagne, une heureuse application.

(2) Le duc de Noailles écrivait à Louis XIV: c Cet exemple prouve combif-n « il est important d'avoir, sur la frontière d'un E'at, une population qui croit « avoir spécialement le droit de défendre ses foyers, et qui tient à honneur « cette espèce de privilège exclusif. »

Cet homme, nommé Lefèvre, était l'ancien gouverneur, qu'on avait eu l'imprudence de laisser en place, malgré ses opinions monarchiques hautement avouées. Profitant du fâcheux effet produit par la désertion du capitaine du génie Sainte-Croix qui avait passé aux Espagnols dès les premiers jours du blocus, aidé ensuite par les royalistes qui l'entouraient, il parvint à persuader à la garnison qu'elle ne pouvait tenir dans la ville et qu'elle devait se retirer au fort Lagarde.

Cette retraite fut exécutée le 23 mai.

Alors l'indigne gouverneur se rendit clandestinement près de D. J. de Calva qui commandait le blocus. Il commença par déclarer que, malgré ses efforts, les troupes sous ses ordres refusaient de se rendre ; mais, en revanche, il apportait les plans et les états de situation du fort Lagarde, du Fort-les-Bains, de Bellegarde même; enfin, il offrait au général espagnol de l'introduire dans la ville.

Ceci se passait dans la nuit du 2o au 26 mai. Profitant des ténèbres, les Espagnols partirent du Tech (village voisin), suivirent le bord du thalweg jusqu'à portée du canon de la ville, dépassèrent celle-ci en tournant par la droite le fort Lagarde, et redescendant ensuite dans la vallée, en amont de la place, ils se glissèrent le long de la rive gauche jusqu'à la porte d'Espagne qu'ils trouvèrent ouverte par les soins des royalistes de l'intérieur.

On savait que le fort Lagarde avait encore des vivres pour un mois et que sa garnison n'était point disposée à se rendre avant de les avoir consommés. On prit donc patience jusqu'à la reddition de Fort-les-Bains dont on connaissait la détresse, et dont la chute entraînait fatalement celle du fort Lagarde.

Cependant, le jour même où Pratz de Mollo se livrait aux Espagnols, le général de Fiers commençait une expédition qui avait pour but de ravitailler cette place. En effet, le 23, à minuit, un convoi partait de Perpignan et allait s'organiser àVillefranche d'où il devait se porter sur Pratz de Mollo. Car, de Villefranche, on peut gagner directement la vallée du Tech en remontant la gorge de Vernet et en franchissant la croupe occidentale du Canigou, au pla Guillem, qui est un des

passages les plus élevés, 'es plus sauvages, de ces âpres régions.

Le convoi, commandé par un nommé Viennet, se composait de 8 compagnies de miquelets ou chasseurs des Pyrénées-Orientales, du bataillon de TAude dont Viennet était le chef, et de quelques détachements de troupes de ligne. Ils escortaient 330 paysans qui portaient chacun 25 livres de farine et une bouteille d'eau-de-vie. Les miquelets formaient l'avant-garde et devaient diriger le convoi par les gorges de Sahor.

A l'entrée de la nuit du 27 au 28, Viennet quitta Villefranche et alla bivouaquer dans la montagne, afin de traverser les neiges le plus matin possible, avant leur ramollissement par le soleil. L'avant-garde marcha avec résolution et promptitude, de telle sorte qu'au point du jour elle abordait le plateau. Malheureusement, le convoi n'avait pu suivre; même il avait commencé un mouvement rétrograde ; car l'indiscipline des troupes, l'ineptie du chef, la trahison enfin ou la peur, y avaient jeté une confusion extrême. Cependant l'avant-garde ayant donné l'éveil, les Espagnols, au reste déjà prévenus, s'étaient emparés des principales hauteurs qui dominent la descente vers le Tech, et depuis longtemps ils tiraillaient avec les nôtres, quand, vers quatre heures du soir enfin, le convoi, ramené en avant par le capitaine Pontet, déboucha sur le plateau en trois colonnes. Mais, à la vue de l'ennemi, la droite et la gauche, saisies d'une panique soulevée, il paraît, par les cris d'alarme de quelques traîtres, se débandèrent; les uns s'enfuirent, les autres allèrent se pelotonner en désordre derrière le centre. Néanmoins, le gros de la troupe poursuivit son chemin ; déjà même il était parvenu à forcer le pla des Moulins, quand une vive fusillade, partie des hauteurs de Granols, vint jeter une seconde fois le désordre parmi ces timides soldats. Ils n'eurent pas honte de reculer, après une perte de 42 hommes seulement, devant un ennemi inférieur en nombre, et ils allèrent bivouaquer dans la neige, sur le revers nord du plateau.

Pendant l'engagement du pla Guillem, la garnison du fort

Lagarde avait tenté une sortie; mais les Espagnols l'avaient repoussée sans peine, malgré la franche ardeur de ces malheureux soldats, si odieusement trahis.

Le lendemain 29, 300 paysans français des villages d'alentour, qui avaient une connaissance parfaite des lieux, s'étant réunis aux Espagnols, ceux-ci, mieux guidés, revinrent à la charge contre notre colonne de ravitaillement et la poursuivirent jusqu'à Py, d'où elle se réfugia à Prades.

Cette malheureuse affaire allait hâter la reddition du Fortles-Bains qui, désormais, n'avait plus aucun espoir d'être secouru.

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