ATTAQUE ET PBISE DE BELLEGARDE
De tous nos postes fortifiés de l'extrême frontière, le plus avancé, car il touche la ligne de démarcation, le plus important aussi, c'est Bellegarde.
A une demi-lieue à l'ouest du col Portell, au centre de la grande dépression des Pyrénées orientales, entre le col du
Pertus que traverse la grande route, et le col de Panissas qui était le passage des anciens, se dresse, à 140 mètres audessus du Pertus, un cône à large base, isolé, aux flancs abrupts et tout hérissé de rocs. C'est ce cône, tronqué de mains d'hommes, que couronne la forteresse. Elle a deux enceintes successives. L'enceinte intérieure est une muraille à cinq pans, flanquée d'un mélange de tours et de bastionnets; l'extérieure, également pentagonale mais d'un tracé bas' lionne plus large, serre immédiatement la première et suit les bords du plateau supérieur. En dessous, sur un étroit ressaut qui s'allonge vers l'Espagne, un petit ouvrage à cornes, appelé le Fortin, occupe le seul emplacement des flancs de la montagne où pourrait se développer une attaque régulière. Enfin, trois réduits en maçonnerie, espèces de tours carrées qui éclairent, une le col de Panissas, les deux autres chaque revers du Pertus, complètent la fortification.
Un tel poste est presque à l'abri d'un siège en règle. Il est dominé, il est vrai ; car cette montagne couronnée de bastions, qui, de la route, apparaît si menaçante, ne semble plus, quand on s'élève sur les crêtes de la grande dépression du Pertus, qu'un point noyé au fond d'un immense entonnoir. Mais ces crêtes qui commandent Bellegarde, c'est-à-dire, les revers orientaux du Portell d'une part et la tête des Albères de l'autre, sont à une distance rassurante; en sorte que, pour faire brèche aux escarpes, c'est sur le cône même qui les porte, par ses âpres revers, et à une hauteur de 130 mètres au moins, qu'il faudrait hisser du canon de siège, opération bien difficile, sinon impraticable. Aussi, avec un millier d'hommes d'élite pour garnison, 44 pièces en batterie, et un gouverneur comme était le lieutenant-colonel du "«^ régiment, le brave Dubois-Brulé, cette forteresse aurait pu défier les Espagnols, sj elle eût été suffisamment approvisionnée en vivres.
Elle avait été vivement resserrée dès le lendemain du combat de Céret, le 21 avril, par les troupes de La Jonquère, du Boulou et du Portell. Cependant, comme le côté de l'est restait encore ouvert, la garnison de CoUioure avait profité de cette lacune, et, le 24, elle était parvenue à introduire un
convoi dans la place, par le chemin de la crête des Albères. Mais le lendemain, la tête de ces montagnes, le pic Saint- Christophe était occupé, et l'investissement de Bellegarde complet.
Pendant plus d'un mois , l'assiégeant se contenta de ce simple blocus ; seulement, il travaillait sans relâche à des rampes qu'il développait à partir du col Portell, sur les revers opposés à Bellegarde. Cette route à canons n'allait encore qu'à 2,500 mètres des remparts menacés, quand la journée du mas Deu décida le général espagnol à convertir son blocus en attaque.
Soit erreur dans l'appréciation des distances, soit impatience ou plutôt présomption, il fit dresser, au point où s'arrêtaient les travaux de la route, au col Taxou (Tachou), une batterie de 18 pièces de 24, de 4 obusiers de 8po et de 2 mortiers de 12. Douze autres pièces de 24 et 4 mortiers de Spo furent en même temps établis, à l'adresse du Fortin, en avant de La Jonquère, au bord de la route de France, en face d'une masure appelée Four des Vitres, dont cette seconde batterie prit le nom.
Le feu de ces deux batteries s'ouvrit le 22 mai. Celle du Four, bien qu'éloignée du Fortin de 1,300 mètres et plongée par lui de 130, endommagea cet ouvrage, qui, en revanche, lui démonta plusieurs pièces. Quant à la batterie du col Taxou, il ne fallut pas longtemps pour s'apercevoir que son effet était complètement nul, et l'on s'occupa de l'avancer. Elle fut, en conséquence, transportée au pla de la Paraguère et rapprochée ainsi de 700 mètres. On la renforça de 2 mortiers de 12po, et elle reprit son feu le 26. Elle ne produisit encore que des éclats de maçonnerie.
Le feu de ces deux batteries ne devait plus discontinuer. Le 3 juin, la place est sommée : Dubois-Brulé répond qu'il se défendra à outrance. La garnison, en effet, était dans les meilleures dispositions et se plaisait même à braver l'ennemi, en venant tous les jours fourrager impunément sous ses yeux. Elle se composait de 4 compagnies de ligne du 7*= régiment, de 2 bataillons de volontaires, le 7« nantais et le 1" du Gers,
enfin de 10 canonniers du 4^ régiment. Total, 1,046 hommes bien dispos.
Cependant un malheureux concours d'incidents fâcheux allait changer Tétat des choses. Ce fut d'abord la surprise, à Sainte-Colombe, d'un grand convoi, dernier espoir des assiégés; ensuite l'arrivée des troupes du Wallspire, qui porta à 12,000 hommes l'armée de siège et resserra le blocus; enfin la trahison qui vint en aide à nos ennemis. En effet, le capitaine du génie Cotte de la Tour, depuis longtemps suspect à la garnison qui le tenait prisonnier, étant parvenu à s'échapper par une issue secrète, alla offrir ses services à Ricardos, et celui-ci confia au déserteur la direction des attaques, sous la surveillance du général d'artillerie Manuel de Gagigal qui commandait les troupes du siège.
Cette nouvelle direction donnée aux attaques se fit immédiatement sentir : la batterie de la Paraguère fut encore avancée de 300 mètres; le fortin eut à subir une tentative d'escalade qui cependant fut repoussée; enfin, on commença une sorte de batterie de brèche.
Sur le revers septentrional de la montagne , un peu audessus du Pertus, à 800 mètres des remparts et à 85 mètres au-dessous, s'étend un petit plateau dit Pla-de-l'Aiguillière. Ce palier fut choisi pour l'emplacement d'une espèce de parallèle qui devait avoir 3o0 mètres de développement, communiquer par sa gauche avec le Pertus et porter à son autre extrémité une grande batterie destinée, prétendait-on, à faire brèche à la face droite du bastion de France.
La tranchée fut ouverte le 15 juin, à neuf heures du soir. Distrait par les batteries de l'ouest et du sud, qui redoublaient leurs feux, l'assiégé ne soupçonna rien de ce qui se passait du côté du Pertus, et ce ne fut que le lendemain matin, lorsqu'il envoya ses fourrageurs exécuter leur sortie habituelle, qu'il découvrit les travaux nocturnes de l'attaque. Celle-ci avait cette fois tendu à nos fourrageurs une embuscade qui les surprit, mais dont, néanmoins, ils parvinrent à se tirer, et même avec une grande vigueur et sans pertes sensibles, tandis que le canon des remparts tua aux Espagnpls une
trentaine d'hommes (1). 3Iais ce canon ne put rien contre la tranchée commencée.
La nuit suivante , les travaux furent repris et mis en état de recevoir les travailleurs de jour.
Ceux-ci commencèrent l'épaulement de la batterie de brèche qui fut terminée dans la nuit du 17 au 13.
Le 18, alerte générale dans l'armée espagnole, causée par un événement lointain, une sortie de la garnison de Colliourequi venait de s'aventurer jusqu'à Argelès.
Les pièces qui devaient armer la batterie du Pertus tardaient à arriver, parce qu'elles avaient un long détour à faire : elles venaient du Boulou. Le 21, cepentjant, quelques mortiers commencèrent à tirer. Enfin, le 22, la batterie armée au complet, de 10 pièces de 16 et de 4 mortiers de 9po, entra en action. Les deux autres batteries redoublèrent.
La place fut accablée. Les crêtes des parapets qui, pour la plupart, étaient maçonnés, volaient en éclats; nos pièces étaient successivejTieiU démontées; les bomjDcs de l'Aiguillère , tirées de moins bas et de plus près que les autres , écrasaient tout ce que celles-ci n'avaient point encore abîmé, soulevaient, dispersaient en mitraille le pavé de la grande cour; les bâtiments croulaient, l'intérieur du fortin n'offrait plus qu'un monceau de ruines.
Vers huit heures du soir, il ne restait plus, sur ces remparts bouleversés, que huit pièces en batterie (2), et pas un affût de
(1) Cette perte fut d'abord portée à 600 hommes; c'est le chiffre du premier rapport. Cet exemple prouve quelle confiance méritent la plupart de ces évaluation?.
(2) Voici, d'après le rapport du capitaine d'artillerie Cassan, chef de son arme à Bellegarde, l'état de l'armement de la forteresse au moment de la capitulation :
Au fort. — 12 pièces hors d'état.
15 pièces démontées,
8 pièces de 4 et de 8 en bon état.
Tous les mortiers démontés.
Au fortin, — 3 pièces hors d'état.
1 pouvant encore servir, mais en mauvais état.
2 hors de service.
1 mortier démonté.
Nos bouches à feu avaient lancé 9,642 boulets et 1,324 bombes ou grenades
rechange, point de matériel en magasin. Le feu des assiégés tomba donc peu à peu, et, vers onze heures, il était complètement éteint. Alors les signaux de détresse commencèrent, et furent répétés dans la montagne. Par suite, l'armée espagnole passa la nuit sous les armes.
Le lendemain, six nouvelles pièces de 12 furent ajoutées à la parallèle. La place continuant à recevoir en silence cette pluie de feu , Ricardos comprit que l'honorable résistance des assiégés était à bout, et il leur envoya une dernière sommation.
Le colonel Dubois-Brulé assembla le conseil de défense. Les remparts n'étaient qu'écrêtés (1), et 30 hommes seulement avaient péri ; mais, depuis deux jours, chaque défenseur n'avait reçu que quatre onces de pain, et les dernières ressources étaient épuisées. Il fut décidé que l'on capitulerait.
Néanmoins , sur 21 votants , 7 opinèrent pour qu'on s'ensevelît sous les ruines de la forteresse. Voici les noms de ces hommes héroïques que, plus tard, la Convention voulut connaître et qu'elle couvrit d'applaudissements : le lieutenantcolonel Pradelle et les capitaines Legrand , Chevallier , Enrenaudan, Lallier, Masson, Landeliner, tous volontaires du bataillon de Nantais. Les autres signèrent la capitulation. Sur l'avis du conseil de défense, le gouverneur alla lui-
(1) Etat de la fortification de Bellegarde, au moment de la capitulation, d'après le rapport du capitaine, chef du génie, Bernès-Levaux :
Au fort. — Demi-brèche à la face droite du bastion de France. Cette face, construite depuis 3 ou 4 ans seulement, et attaquée depuis 32 heures, eût été bientôt ouverte avec du 2i. Elle n'avait point de fossé.
La courtine du front d'Espagne, délabrée.
Les deux-ponts levis de la porte de France, brisés.
Les trois portes de la poterne, également brisées.
Les murs et la voûte du magasin à poudre de la porte d'Espagne, fortement ébranlés.
Les bâtiments détruits; le magasin aux vivres ouvert; la grande casemate en dessous prête à s'ouvrir; un seul four encore en état; les palissades et la communication au fortin, en grande partie détruites.
Au Fortin. —La brèche d" la demi-lune eût été praticable au bout de 4 jours.
Tous les bâtiments détruits.
(On avait lancé contre Bellegarde, dans 31 jours de bombardement : 23,073 boulets, 4,021 bombes et 3,251 grenades.)
même en régler les articles au quartier-général de Boulou.
Ricardos se montra noble et digne. 11 s'était déjà cependant bien départi du système de modération qu'il semblait s'être tracé en mettant le pied sur notre territoire ; mais il retrouva, dans le succès, ses dispositions premières. Il combla de témoignages d'estime ce courageux vaincu qui, rasé comme un ponton par 30,000 boulets et bombes, se désolait de n'avoir pu donner à la patrie sa dernière soirée. « Cette « guerre, dit-il à Dubois-Brulé, est une querelle d'amants, qui « cessera aussitôt que les Français seront devenus plus raison- « nables.» Puis, dans une sévère et touchante proclamation, il rappela à ses soldats, pour leur conduite du lendemain, les chances incertaines de la guerre et le respect dû au courage malheureux.
Le lendemain, au coucher du soleil, la garnison de Bellegarde descendit la montagne tambours battants, enseignes déployées, mèches fumantes. Elle alla déposer les armes au Pertus et partit prisonnière pour la Catalogne.
Ricardos permit à plusieurs officiers d'aller, sur parole, passer quelques heures à Perpignan. Ce fut une scène attendrissante que l'arrivée de ces braves prisonniers au milieu des corps administratifs délibérant sur les dangers de la situation. Les applaudissements, les larmes, les embrassements de leurs frères , leurs serments de les venger, durent bien adoucir l'amertume d'une séparation qui , pour la plupart, devait être éternelle, car beaucoup de ces infortunés allaient périr de misère, et même, quelques-uns, tomber sous les poignards d'une population fanatique qui devait violer leurs cachots (1).
L'histoire doit une mention honorable à ces prisonniers de Bellegarde, pour leur fière et patriotique conduite sur la terre de captivité. En butte aux obsessions de leurs gardiens , et surtout aux lâches provocations des émigrés et des
(1) Un prisonnier de Bellegarde, détenu à Barcelone, s'étant avisé de charbonner, sur les murs de sa prison, le roi d'Espagne montant à l'échafaud, la populace, furieuse, força la prison et égorgea plusieurs de nos malheureux compatriotes.
prêtres français , on les vit , pendant deux longues annéies , fidèles à leur foi républicaine, préférer au parjure les supplices de la misère et de la faim , et souvent faire monter la rougeur au front des malheureux qui voulaient les envelopper dans leur ignominie. Ce mâle spectacle des souffrances, des outrages, des horreurs de la mor;t même, aux prises avec l'amour de la patrie et l'enthousiasme de la liberté , saisit les Espagnols : ils sympathisèrent avec les martyrs d'une religion qui inspirait de tels dévouements (elle était alors dans toute la ferveur de ses premiers beaux jours), et, peu à peu, ils se laissèrent aller, pour notre cause, à une sorte d'admiration qui contribua, autant peut-être que nos succès, à la paix glorieuse qui termina cette déplorable guerre.