‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 19 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CAMP m Vl\m SOIS PI:]{Pir.\.\\.

L'idée d'un camp retranché sous Perpignan devient populaire; elle est mise à exécution. — Camp de l'Union; commencement des travaux. — Description de ce camp derrière lequel l'armée so reforme. — Admirable fermeté du général de fiers. — Dévouement des généraux de cette époque.

Cependant, quel usage faisait-on à Perpignan d'un répit qui nous coûtait si cher?

Nous avons laissé les débris de nos troupes battues au mas JDeu, se ruant pêle-mêle sous les murs de Perpignan qui les recevait à coups de canon. Ce noyau d'armée dissous, il n'y avait plus d'espoir que dans la résistance de Bellegarde qui , heureusement , devait , nous venons de le voir , durer assez pour donner à la défense le temps de se reconnaître.

Un instinct général avait mis, alors, dans toutes les têtes, l'idée des camps retranchés appuyés aux places fortes. Il fut décidé que Perpignan aurait le sien , et, pour la première fois , de Fiers eut à exécuter ce que tous demandaient. C'était, du reste, ce qu'il y avait de mieux à faire pour réorg^iniser nos bataillons, les habituer impunément au bruij- çjps armes, dissiper ces terreurs de trahison, funestes effets de l'indiscipline et de l'ignorance, qui glaçaient les courages et enfantaient Ips paniques; enfin, c'était le seul moyen de retarder les approches et l'investissement d'une place dont l'attaque allait infailliblement suivre la chute des forts de la frontière, d'une place sur laquelle reposait désormais le salut de nos provinces méridionales.

A un kilomètre au sud de la citfidelle qui domine Perpignan, s'étenii, perpendiculaireinigjlt à la route d'Espfigw-e, un

petit enchaînement de collines qui s'effacent bientôt dans la plaine , à droite , vers le moulin d'Orles , à gauche , près du village de Cabestany (caput stagni).

C'est ce rideau que l'on choisit pour le front de bandière du nouveau camp. La plaine en arrière devait servir au développement des tentes. L'ensemble, appelé d'abord camp du mas Ros ou du mas Conte , reçut bientôt et conserva le nom de camp de l'Union.

Les travaux commencèrent, en même temps que l'installation des troupes dans la plaine , le 24 mai , trois jours après la déroute du mas Deu. Ils furent poussés avec la plus grande activité jusqu'à la prise de Bellegarde , sous la conduite immédiate du capitaine Andréossy et la direction de Vialis, chef du génie à Perpignan. (Voir l'état de situation de l'armée au 1*"^ juin.)

Des retranchements irréguliers, suivant la conformation des coteaux , s'étendaient en travers de la route , depuis Cabestany jusqu'au moulin d'Orles, sur un développement d'un peu plus de 2,000 mètres. Trois redoutes isolées, sans flanquements, sans capacité intérieure, étaient censées couvrir Cabestany , c'est-à-dire la gauche. La droite s'appuyait à la batterie du moulin d'Orles, sur la petite rivière de la Basse. Le centre était la partie forte de la position : il battait et barrait bien la route, et présentait, à droite de celle-ci, un mamelon culminant, le Sorrat d'en Vaqué, qui avait été retranché avec un soin tout particulier. Ce mamelon formait le point de résistance et comme le cavalier de la première ligne.

Cette ligne, n'avait de consistant que son front : elle était sans appuis sérieux à ses extrémités, et trop éloignée de Perpignan. Toutefois, ce dernier défaut était en partie racheté par quelques ouvrages élevés, en arrière, sur les hauteurs de la Justice, qui forment, entre le Serrât et la ville, un rideau à peu près parallèle, mais inférieur au premier. Enfin, deux lunettes d'Arçon, encore inachevées, mais déjà respectables, auraient, au besoin, servi de pièces d'attente pour une troi sième ligne qu'on eût établie sous le canon de la citadelle.

Déjà même on avait formé, sur ce point, un noyau de rassemblement, qui avait pris le nom de camp de la porte de Canet.

Quoi qu'il en soit, ce qu'il fallait, c'était moins un camp solide, en état de braver une attaque vigoureuse, qu'un vaste emplacement pour exercer des recrues et en faire des soldats. Or, six semaines s'étaient à peine écoulées , que ce but était atteint. A la fin de juin, en effet, 12,000 hommes étaient armés et exercés; 400 cavaliers, qui avaient déjà de la consistance, cantonnaient sur les bords de la Basse; 50 bouches à feu, assez bien servies, garnissaient les retranchements ; enfin, tous les jours de nouvelles recrues arrivaient de Narbonne et grossissaient nos cadres.

Ce résultat inespéré était dû à la fermeté admirable du général en chef. De Fiers se trouvait dans une de ces positions qui demandent un courage bien supérieur à celui des batailles. Il avait derrière lui une ville ardente, des clubs incendiaires, où les dangers du moment déchaînaient toutes les passions. Au camp, les bandes indisciplinées qui l'entouraient, les nouveaux représentants du peuple (1) (qui venaient de remplacer les premiers), tout, jusqu'à son propre étatmajor, était contre lui. Enfin, le bruit du canon qui écrasait Bellegarde, les signaux de détresse répétés en vue du camp, sur la crête des Albères , venaient jour et nuit se mêler aux murmures de lâcheté et de trahison qui ne cessaient de bourdonner autour de l'ancien lieutenant de Dumourier. Mais lui , toujours impassible et calme , continuait , sans s'émouvoir, l'œuvre de reconstruction de l'armée.

De Fiers était un de ces hommes comme la France en comptait alors plusieurs sur ses brèches, hommes froidement dévoués jusqu'à la mort, hommes au front grave et soucieux, dont l'àrne était abreuvée de tristesse , le langage plein d'amertume , qui n'aimaient pas la cause à laquelle ils sacri-

(l; Ces nouveaux représentant?, nommés par décret de la Convention, du 5 juin, étaient : Fabre, Bonnet, Projean, Leyris et Espert. Ils s'étaient partagé leur tâche ; Fabre et Bonnet avaient, pour attributions, les côtes, ports et fortifications; Projean, FiSpertet Leyris, les camps et cantonnements.

fiaient leur honneuF et leur vie; car ils n'ignoraient point, ces nobles martyrs, que le dieu qu'ils servaient était un dieu impitoyable, qu'il dévorait ses enfants ; mais un merveilleux instinct leur disait que sa religion était sainte, que c'était celle de la patrie et de la liberté.

Page 1