SUITES DE LA PRISE DE BELLEGARDE
Le midi en feu. — Le gouvernement cache l'état des choses aux Pyrénées orientales. — Scène au comité de salut public entre Danton et le représentant Cassanyes. — La nouvelle de la prise de Beliegarde annoncée à la Convention.— Envoi de quelques secours. — Manière alors en usage de secourir nos frontières. — Celle des Pyrénées est la plus maltraitée. — Ricardos songe à s'emparer de nos places de la côte. — Groupe de Collioure, Saint- Elme et Port-Vendres. — Combat du puig Oriol. — Dévouement du capitaine Serre. — Le gouverneur Valette jeté à la mer.
La chute de Beliegarde ouvrait à l'invasion la grande route de France. Elle causa une sensation profonde. Le moment était critique : le 31 mai venait de retentir comme un coup de tonnerre dans toutes les provinces ; le Midi était en feu ; les montagnes de la Lozère se levaient comme une seconde Vendée ; une armée fédéraliste s'assemblait sur le Rhône ; Toulouse insultait les représentants en mission ; Perpignan même, au milieu du fracas des armes, osait protester.
Réduit à cacher ses plaies, le gouvernement avait, jusquelà, réussi à détourner l'attention publique des dangers de la frontière d'Espagne, en faisant lire chaque jour, à la tribune, des rapports infidèles. Et malheur au député d'une province méridionale qui aurait osé élever la voix pour venger la vérité! l'anathème du fédéralisme était sur sa tête.
A la fin cependant, il y eut explosion. Le représentant Cassanyes (des Pyrénées- Orientales) venait d'apprendre, par une lettre particulière , la nouvelle de la prise de Bellegarde. Il se rend à la Convention ; on y lisait le Moniteur du jour (l^'^ juillet). Le journal officiel annonçait que la forteresse de Beliegarde venait d'être ravitaillée pour 3 mois ! Jeter un démenti à la tribune eût été une imprudence ; Cassa-
iiyes vole au comité de salut public, et y donne un libre cours à son indignation. Danton était là, qui écoutait froidement. Quand le député eut fini. «Qui fa donc si bien informé? — Eh ! c'est mon pays. — Ah ! c'est ton pays, reprend le fougueux tribun, et tu es ici ! Tes foyers sont la proie de l'ennemi, et tu n'es pas parti encore ! » Puis l'entraînant par le bras : « Viens, viens, tu vas remplir tes poches d'assignats et courir nous sauver. »
Ils coururent à la Convention , y dévoilèrent toute la vérité et soulevèrent un orage. Sur-le-champ, les propositions les plus étranges se croisent. Danton veut qu'on fasse partir un membre du comité; Le Tourneur, qu'on rassemble une armée dans la plaine de Saint-Gaudens « pour percer la chame par son centre et faire replier l'invasion aux deux extrémités. )) Enfin, Barère, pour clore la discussion, vient lire un rapport et dicte un décret (1).
Le lendemain , Cassanyes partait pour Perpignan avec un crédit de 14 millions et des pouvoirs illimités. Il avait pour mission d'organiser une armée, en requérant, en entraînant sur sa route, tout ce qui lui tomberait sous la main.
Telle était, dans cette tempête de 93, la manière de secourir une frontière aux abois : la Convention y dépéchait des commissaires tirés de son sein , avec droit de tout enlever sur leur route. Les assignats payaient, les tribunaux révolutionnaires et l'échafaud brisaient les résistances.
En vain , pour répartir le poids de cette épouvantable guerre , avait-on essayé de grouper les départements en circonscriptions affectées à chaque armée (2). Comme, suivant
(1) La convention décréta la formation, dans la plaine de Saint-Gaudens, d'une armée qui prit le nom d'armée du centre. Son effectif ne dépassa pas 1:2,000 hommes. Plus tard, ce noyau d'armée se rapprocha du théâtre de la guerre et vint camper entre Pamierset Saverdun (Ariége), d'où quelques bataillons se détachèrent, dans les premiers jours de septembre, pour courir au secours de Perpignan. En octobre, l'armée du centre fut envoyée dans la Lozère et rAveyron,sous les ordres du général Marbot.
(2) La circonscription des Pyrénées orientales comprenait les douze départements suivants : Haute-Garonne, Ariége, Aude, Tarn, Hérault, Ardèche, Lozère, Aveyron, Pyrénées-Orientales, Lot et Cantal ; ces deux derniers, pour Tbabillement seulement.
les ressources locales, chaque district devait des fournitures à plusieurs armées à la fois, la confusion était partout. Chaque contrée soulevée, chaque frontière envahie, accaparait pour son propre compte, et il ne revenait aux provinces éloignées que ce qui échappait aux autres. Aussi, la frontière d'Espagne était-elle la plus maltraitée. En effet, de six bataillons qu'on venait d'envoyer à Perpignan, Dubois-Crancé en arrêta trois à Lyon, et les trois autres furent, un peu plus loin, saisis au passage par Jean-Bon Saint-André qui recrutait pour l'armée d'Italie. Il n'arriva à destination que 6 pièces de campagne expédiées en poste de la capitale , de cet infatigable atelier d'où partaient, nuit et jour, pour nos 14 armées. « ces missionnaires de bronze qui allaient jjrêcher la liberté à tous les points de l'horizon. »
La perte de Bellegarde avait été, pour le général de Fiers, un nouvel et sanglant affront ; mais sa mission était remplie : il avait créé une armée, que la timidité et les hésitations de son adversaire allaient bientôt initier à la victoire.
Maître de la crête des Pyrénées, Ricardos fit descendre au Boulou les troupes qui avaient bloqué Bellegarde. Son armée se trouvait ainsi échelonnée le long du Tech sur trois points principaux, Céret, le Boulou, Argelès. Ce morcellement n'annonçait rien d'arrêté. C'est qu'aussi le général espagnol allait commencer cette longue série de mouvements décousus et de fautes, qui devaient finir par l'enchaîner aux rives du Tech.
COMBAT DU PUiG ORiOL. — Il touma d'abord ses regards vers les derniers postes qui nous restaient sur l'extrême frontière, Collioure, Saint-EIme et Port-Vendres. Ces places l'avaient inquiété pendant le siège de Bellegarde , par des menaces lointaines, il est vrai, plutôt que par des agressions sérieuses; car les sorties de la garnison de Collioure, celles du 27 mai et du 20 juin entre autres , n'avaient abouti q'uà compromettre les troupes sans consistance et mal conduites qui les avaient tentées. Cependant, si, jusque-là, Ricardos n'avait eu rien de bien grave à redouter de nos places de la côte, elles le préoccupaient pour l'avenir: et il connaissait
rop bien les moindres détails des différentes campagnes dont ces contrées avaient été le théâtre, pour ne pas se rappeler qu'en 1642, c'est parce qu'on avait négligé d'occuper ces points du littoral, avant d'entreprendre le siège de Perpignan, que la conquête de la capitale du Roussillon avait été retardée de six mois (1). Ensuite Collioure et Port-Vendres prenaient à revers la base d'opération qu'il allait asseoir sur le Tech. Enfin , ces deux ports lui ouvraient entre Roses, son grand dépôt, et le Boulou, son quartier-général, une voie infiniment plus commode et plus courte que celle dont la possession dé Bellegarde venait de lui donner le libre parcours. Avant donc d'aller plus loin , le général espagnol résolut de tâter nos places du littoral, et, dans ce but, il envoya immédiatement quatre bataillons renforcer le camp d'Argelès.
Port-Vendres, Collioure et Saint-Elme, ne forment, en quelque sorte , qu'un seul et même groupe de fortifications. Le fort Saint-Elme est la clef de la position ; car, assis sur la croupe de l'arête qui sépare Collioure de Port-Vendres, il plonge ces deux places et leurs ports, à une distance de 14 à 1,200 mètres seulement. Port-Vendres, station remarquable, est entièrement ouvert du côté de la campagne. Collioure, médiocre mouillage , est entouré de remparts. Celte place, comme Port-Vendres du reste , occupe le fond d'un amphithéâtre demi-circulaire de montagnes, dont l'enlèvement doit précéder toute attaque régulière. Parmi ces hauteurs plongeantes, il en est une sur laquelle les Espagnols avaient plus spécialement fixé leur attention, le puig Oriol , qui commande l'arête de séparation entre le bassin de Collioure et la plaine. !l^icardos espérait qu'en enlevant ce point il maîtriserait Collioure, et sans doute aussi qu'il en imposerait à Saint-
(1) Le 21 décembre 1641, le maréchal de Brézé essaya de surprendre Collioure. Une fausse manœuvre, d'un détachement de Catalans auxiliaires, fit échouer cette tentative. La côte resta libre, faute que l'armée française ne. tarda pas à expier. En efiet, le 29 janvier 1642, les Espagnols débarquèrent à Port-Vendres, allèrent se former dans la montagne, sur le penchant des Albères, et parvinrent, le 2 février, à jeter dans Perpignan, bloqué et affamé, un grand convoi de vivres et un renfort de 2,500 hommes; ce qui prolongea jusqu'au 9 septembre la résistance de la place.
Elme; ou bien peut-être, la trahison qui devait, plus tard, lui ouvrir les portes de ce fort veillait-elle déjà pour lui (1) ?
La garnison de Collioure entretenait au puig Oriol un petit poste, abrité derrière un mince retranchement en pierres sèches. Des espions ayant donné avis que ce poste serait attaqué, dans la nuit du 29 au 30 juin, par les troupes d'Argelès, un brave officier des volontaires du Médoc, le capitaine Serre, s'offrit pour le défendre avec 120 hommes du 3*^ bataillon de l'Ariége et 2 pièces de 4. Il convint avec la place, qu'au moment de l'attaque, on enverrait à son secours autant de centaines d'hommes de renfort qu'il tirerait de fusées d'alarme.
Au jour dit, le 29, vers l'entrée de la nuit, les Espagnols d'Argelès, partagés en deux colonnes de 2,000 et de 1,600 hommes, se mirent en marche et se dirigèrent : les premiers, sur le puig Oriol ; les seconds, plus à droite, vers les montagnes, afin de tourner, par le mas Gally et la gorge du Ravaner (Ravenel), la position menacée. Ils laissaient en plaine 400 hommes qui se déployèrent et se tinrent en observation. La colonne d'attaque atteignit bientôt le pied du puig Oriol et l'escalada sur-le-champ. Serre, que couvraient trois petits postes avancés, veillait dans l'ombre ; mais l'obscurité était si profonde, qu'il ne s'aperçut point de l'approche des Espagnols, et qu'aux premiers cris d'alarme de ses avant-postes, qtiï eurent à peine le temps de se replier, les flancs de la riiontagne lui apparurent tout hérissés de baïonnettes. Surpris, son premier mouvement fut d'appeler du renfort, mais le commandant de Collioure, craignant pour sa place, refusa de se dégarnir et tint ses portes fermées.
Cependant la colonne d'assaut montait. Elle touchait aux retranchements, quand Serre, au désespoir, sentant que ses faibles parapets ne peuvent le sauver, les renverse sur les assaillants, écrase ainsi les premiers et reçoit les autres à la baïonnette, à mesure qu'ils se présentent sur les ruines de la
(1) On avait déjà essaj'é de corrompre le gouverneur de Collioure et de Saiot- Eloae, le commandant Valette.
batterie. On lutte corps à corps. L'intrépide capitaine est à tous les points d'attaque, prodiguant sa personne et ses exhortations : « Courage, mes amis, leur crie-t-il, voici 3,000 des nôtres qui accourent; les Espagnols sont... perdus. « En effet, au moment où, débordés de toutes parts, nos soldats semblaient n'avoir plus à attendre qu'une mort glorieuse, soudain des coups de fusil se font entendre sur les derrières des Espagnols. C'étaient, non 3,000, mais une centaine seulement de Français qui, bravant les ordres de la place, venaient de s'échapper par-dessus les remparts et accouraient au secours de leurs frères. L'ennemi, se croyant coupé, s'arrête, tourbillonne, perd la tête, et s'enfuit bientôt dans le plus grand désordre, laissant sur la montagne 400 morts ou mourants.
La colonne tournante s'était égarée, et cela, par suite d'une faute que l'on verra se reproduire cent fois dans le cours de ces campagnes, la faute d'opérer par détachements, sur un terrain où le moindre intervalle entre deux colonnes destinées à agir simultanément, les met bientôt dans l'impossibilité de se rejoindre.
Le lendemain, l'escadre ennemie parut dans les eaux de Collioure ; mais ce fut en vain qu'elle chercha des yeux, sur les montagnes, le drapeau dont son pavillon venait saluer la victoire. En revanche, elle put, de ses batteries muettes, contempler à loisir un spectacle qu'elle n'attendait pas : la populace de Collioure traînant sur la plage, et jetant à la mer le cadavre de son gouverneur, l'infortuné Valette, dont la conduite, la veille, avait laissé prise à de vagues soupçons, et qui venait de se donner ou de recevoir la mort.