ATTAQUE DU CAMP DE L'UIVION
Thuir occupé par les Espagnols. — Les deux armées en présence. — Les Espagnols s'établissent entre Thuir et le mas Deu. — Hésitations de Ricardos. — Ce qu'il avait à faire. — Il menace, à la fois, d'attaquer le camp de l'Union, et de passer la Tet à Millas. — Il perd son temps en chicanes puériles. — Son manifeste brutal. — Belle réponse du générai de Fiers. — Conseil de guerre du 3 juillet. — Les Espagnols s'avancent jusqu'à Ponteilla et s'y établissent définitivement. — Escarmouches. — Ils abandonnent le projet de passer la Tet à Millas et remontent jusqu'à lUe-Troubles à Perpignan. — On met en question si l'on abandonnera la place. — Ricardos se rapproche encore du camp de l'Union. — Fête du 14 juillet. — Mouvements préparatoires de l'attaque. — Plan bizarre et mauvaises dispositions de Ricardos. — Sages dispositions de son adversaire. — Bataille de Perpignan. — Admirable sang-froid du général de Fiers. — Le colonel Lamartillière commande seul les 50 bouches à feu de notre camp. — Succès de cette artillerie. — Incident à l'avant-garde. — Retraite des Espagnols. — Poursuite imprudente. — Le général Poinçot repoussé. — Dagobert reprend le terrain perdu. — Il court les plus grands dangers. — Un canal le sauve. — Résultat de cette journée. — Admirable attitude de nos blessés. — Physionomie de nos ambulances.
Pendant que sa division d'Argelès échouait devant Collioure, dans la nuit même du 29 au 30 juin , Ricardos poussait la division La Union en avant du Boulou, et l'envoyait occuper Thuir avec 6 bataillons , 9 escadrons et 30 bouches à feu. Ce mouvement n'était pas spontané: le général espagnol ne faisait que prévenir Fiers sur un point dont celui-ci avait le projet de s'emparer, projet qui, comme les autres, à peine sorti de la bouche du chef français, avait volé à l'ennemi.
A l'approche des Espagnols, Fiers, prévenu, sortit du camp de l'Union avec 6,000 hommes , et alla prendre position sur un rideau qui couvrait son front de bandière. De son côté, Ricardos fit avancer jusqu'au mas Deu presque tout le reste de ses troupes du Boulou, en sorte qu'à six heures du soir, les deux armées étaient en présence.
Elles passèrent la journée du lendetnain, l^"" juillet, à s'observer. Il y eut quelques escarmouches. Dagobert, qui continuait à commander notre avant-garde , brûlait d'en venir aux mains ; mais le sage de Fiers se garda bien d'engager une affaire générale ; à la nuit tombante, il se retira en bon ordre dans son camp.
Aussitôt, Ricardos transporta à Thuir son quartier-général, et ordonna à ses troupes du mas Deu de prendre définitivement position sur ce dernier point. Le camp de Céret dut venir combler l'intervalle.
Ainsi , l'armée espagnole se trouvait déployée sur la ligne de Thuir au mas Deu. C'était, pour son chef, le moment de prendre une résolution vigoureuse. Il n'y avait pas à hésiter. Il s'agissait d'investir Perpignan , par conséquent , de faire , avant tout, replier derrière ses remparts le camp qui en défendait les approches. Or, ce n'était pas en tentant les hasards d'une attaque directe , que la défense appelait de tous ses vœux , ce n'était pas en heurtant de front ce camp, mais en le tournant, qu'on pouvait le faire tomber. Il fallait donc courir occuper les défilés des Corbières. Telle était même , pour les Espagnols, l'heureuse disposition des lieux, qu'ils pouvaient ainsi , d'un seul coup, bloquer tout le Roussillon. Et cependant Ricardos ne pouvait se décider! et il allait perdre quinze jours à flotter entre deux partis : s'il aborderait notre camp, s'il le tournerait?
Tourner le camp de l'Union en passant la Tet en amont de Perpignan , était évidemment , vu la situation des deux armées, la seule manœuvre admissible. Aussi, ce mouvement sembla-t-il d'abord obtenir la préférence, et ce qui l'indiquait, c'était, premièrement, le choix de Thuir pour l'emplacement du quartier - général , Thuir, qui était le meilleur pivot pour tourner; en second lieu, l'occupation de Millas , où le général espagnol faisait remplacer le pont de service ordinaire qui venait d'être coupé par les nôtres.
Presque en face de Millas, à Cornelia, nous avions un détachement de troupes, noyau d'une division qui commençait à se former pour garder I4 rivp gauche de la Tet. Ces troupes
détruisirent le pont à peine ébauché. Cependant Tennemi nçn resta pas moins à Millas; même il tenta, le lendemain 2 juillet, un passage à gué ; mais, surpris au moment où il traversait Teau, il fut rejeté sur la rive droite.
xLe 3, les Espagnols, suivant leur coutume, reparurent en force sur le point où ils avaient échoué la veille ; toutefois, déconcertés par la bonne attitude des nôtres, ils n'osèrent avancer. Alors, ils s'en furent soumettre Ille , Corbère et les villages environnants , dont ils désarmèrent les habitants, brûlèrent (après leur avoir fait un procès en règle) les arbres de la liberté et purifièrent les églises.
Ces puériles et inoffensives manifestations ne se terminèrent point, toutefois, sans quelques actes de violence contre les familles réputées patriotes, ce qui ne manqua pas d'attirer les représailles de nos paysans roussillonnais, toujours si prompts à venger leurs injures.
Pour arrêter ces réactions meurtrières, qui menaçaient de se propager, Ricardos eut recours à l'intimidation ; il publia et écrivit au général en chef de l'armée française, ce même jour 3 juillet : «Q'attendu que les règles de la guerre ne per- (.( mettaient pas que les paysans ou bourgeois prissent part « aux hostilités, tout habitant du pays qui, sans être soldat, en « porterait l'uniforme ou aurait chez lui des armes, serait « arrêté et pendu sur-le-champ. »
De Fiers fit cette belle réponse :
« Général, celui à qui la nation a confié le commandement « de son armée républicaine ne peut s'écarter de la loi. Voipi « le décret : La force générale de la république se compose du « peuple entier. Tous les Français sont soldats. Le seul uni- « forme de la liberté et de l' égalité, c'est la cocarde tricolore. « Dans un moment où les rois, par une coalition impolitique « et monstrueuse, réunissent leurs efforts pour renverser la « liberté d'un peuple énergique et loyal, ce peuple ne re- « noncera pas au pouvoir de faire sortir de terre, aux pre- « miers coups de tocsin, le jour qu'il l'aura décidé, des mil- « lions de bras pour écraser ses ennemis. « Le général espagnol parut impressionné par ce fier langage,
du moins il ne donna aucune suite à ses sauvages menaces. Toutefois, il continua, le lendemain, à forcer la soumission des villages en avant de sa gauche, entre Thuir et la Tet.
Cette attitude, ces progrès de l'invasion, émurent les représentants qui, le 5, adressèrent au général en chef une série de huit questions sur ses moyens de résistance, sur sa position. « Je ne puis répondre des événements, leur écrivit <( de Fiers. Mon opinion est que nous avons pris une bonne « position; il ne s'agit pas de la quitter, mais d'y mourir. Si « l'armée pense comme moi, tout est sauvé. Mais Perpignan <( n'est pas dans un état de défense convenable. Une dé- « marche timide ferait perdre infailliblement Perpignan, « Collioure, le Roussillon, et mettrait le Languedoc en dan- « ger. Il faut donc tout tenter pour contenir l'ennemi. »
Ce même jour 5, l'armée espagnole, conversant autour de Thuir, porta sa droite face au camp de l'Union, en avant de Ponteilla, où elle s'établit. Les avant-postes des deux partis n'étaient plus qu'à une demi-lieue les uns des autres; les nôtres occupaient Canohes. "
L'ennemi renonçait-il à nous tourner par Millas, et venait-il décidément nous attaquer en face? Sa nouvelle manoeuvre semblait l'indiquer, mais, en réalité, elle n'était qu'un tâtonnement nouveau, et, avant de se décider, le général espagnol allait perdre encore un temps précieux à de misérables chicanes : il allait faire démolir des aqueducs et saigner quelques-uns des canaux qui abreuvaient le camp de l'Union et la ville de Perpignan.
Le 7, une de nos reconnaissances tombe dans une embuscade, et sur 400 hommes nous en perdons 170, quelquesuns tués, la plupart prisonniers. Par suite, Canohes est évacué et l'ennemi s'en empare. Cet échec répand la consternation chez nous.
Le 8, de Fiers reprend Canohes, et, à son tour, il tend une embuscade aux Espagnols; mais ceux-ci, toujours prévenus à temps, évitent le piège.
Le 9 et le 10, Ricardos s'occupe à installer son centre à Trouillas, entre Thuir et Ponteilla.
Le 11, il semble revenir à son projet de passer la Tet, et comme il trouve que, pour cette opération délicate, Millasest trop rapproché de Perpignan, il fait occuper Ille, gros bourg en amont de 3Iillas. Ce dernier point, ainsi abandonné, est réoccupé le lendemain par nos miquelets.
Au centre, cette journée du 12 se passe dans l'attente. On apprend avec douleur et indignation, au camp français, la désertion de deux officiers de la légion des Pyrénées ; ces misérables sont allés porter à l'ennemi les détails les plus précis sur le trouble de nos conseils, sur le découragement général qui, à Perpignan surtout, est extrême.
En effet, chaque pas de Ricardos, retentissant dans cette malheureuse cité, y répercutait l'anarchie, la démoralisation, et de nouvelles accusations contre le général en chef. On finit même par agiter la question d'abandonner Perpignan au sort des armes, et de se retirer derrière les Corbières. Fiers combattit de toutes ses forces ce dessein funeste : « Tout est sauvé si l'on sait se battre, proclamait-il ; point de surprise à craindre de nulle part, si les troupes veulent bien servir et se retrancher. »
Mais cette voix suspecte se perdait au milieu des clameurs. Cependant la résolution de tenir l'emporta à la fin, grâce à l'influence d'un vieil officier du génie, le brigadier d'Auvare qui, ayant su gagner la confiance de la municipalité, l'assistait de son expérience depuis le commencement de la campagne, et avait déjà été assez heureux pour faire quelquefois pénétrer la raison dans les conseils insensés des clubistes. A force de mettre en évidence la lenteur si connue des Espagnols, leurs hésitations continuelles, leur éternelle circonspection, il fit ajourner la honteuse retraite que Ton osait proposer.
Parfaitement informé, par ses nombreux espions, de tout ce qui se passait chez nous, Ricardos parut cependant se décider, et, le 13, il porta toute son armée en avant : sa droite, à la hauteur de Nils, son centre et sa gauche, laissant entre eux le village de Canohes ; puis il se déploya. Sa ligne embrassait une étendue immense. On y voyait briller 123 bouches I. 6
à feu. Evidemment, cette démonstration avait pour but de nous effrayer ou de nous provoquer. Mais Tarmée française se contenta de prendre les armes et de garnir ses retranchements. Il y eut quelques escarmouches, à la suite desquelles Canohes, quelque temps disputé, retomba au pouvoir des Espagnols. Le canon ne cessa de gronder toute la journée.
Le lendemain, c'était le 14 juillet. Depuis longtemps on annonçait, pour ce jour-là, une grande fête militaire qui devait être célébrée avec pompe au milieu du camp de l'Union. Les représentants y attachaient une extrême importance ; c'était, selon eux, une précieuse occasion de réchauffer l'enthousiasme. Mais Fiers, qui comptait peu sur de tels moyens, qui ne voulait que du calme et de la discipline. Fiers apporta quelque retard à la publication du programme des représentants, en sorte qu'il ne fut donné au cérémonial révolutionnaire que les dernières heures de la soirée. Au soleil couchant, une salve de toutes les pièces en batterie annonça la fin des harangues, des chants patriotiques ; tout rentra dans l'ordre, et le général ordonna la garde la plus sévère.
S'il est vrai que Ricardos comptait nous surprendre dans la nuit qui commençait, il dut renoncer à son dessein.
Il avait transporté son quartier-général à Trouillas, village à droite duquel il faisait, depuis quelque temps, travailler à un vaste camp retranché.
La journée du 13 se passa, comme celle de la veille, à s'observer.
Enfin, le 16 au soir, l'armée espagnole, qui était restée déployée depuis deux jours, se reforma en colonnes, se remit en marche, repoussa nos avant-postes, et, à une heure du matin, elle se trouvait de nouveau déployée en face du camp de l'Union, sur un rideau parallèle à son front de bandière.
Ce rideau, plongé par le Serrât d'en Vaqué, mais à une distance de 1,600 mètres, n'est pas continu : il est formé, d'un côté par la butte de Canohes, de l'autre par deux plateaux jointifs qui s'allongent, de l'ouest à l'est, le premier devant le mas Serre, le second entre le mas Gros et le mas Petit, jusqu'au bord de la grande route. Le canal de Perpignan tra-
verse cette ligne entre Canohes et le mas Serre, puis il se retourne à angle droit, pour arroser le vallon cpii séparait les deux armées.
Ricardos avait sous la main 16,000 baïonnettes, 6,000 chevaux et 100 pièces d'artillerie de tous calibres, canons de 16, obusiers de 8 pouces, mortiers du plus gros échantillon.
Son projet était (1) de traiter le camp de l'Union comme une place assiégée. « Si mon artillerie parvient à faire taire la « leur et à y jeter la confusion, écrivait-il la veille de la bail taille, je les attaquerai en colonnes. L'affaire sera rude ; mais <( il y a plus à parier pour que contre, et, à la guerre, cela suf- « fit. Si je les bats dans leur camp, ils sont perdus (2). »
(1) Lettre de Ricardos à la comtesse sa femme (éloge funèbre de Ricardos, par d'Hervas).
(:2) Ordre du jour de Ricardos, du 16 juillet :
«Le 16, à sept heures du soir, 300 hommes de troupes légères et 4 bataillons, aux ordres du lieutenant-général La Union, se mettront er.march^^ avec 12 pièces de 4, et suivis de 400 travailleurs, pour s'emparer de la butte qui est en face de l'avant-garde du camp ennemi. Toute l'avant-ganie de l'armée sera pr&>e h la même heure pour les soutenir.
Il sera formé 5 colonnes d'attaque : 3 d'infanterie et 2 de cavalerie. Chaque colonne d'infanterie sera précédée de 666 volontaires et sera suivie ainsi :
1° Celle de droite (duc d'Ossuna), de deux bataillons de gardes espagnoles.
2° Celle du centre (marquis de las Amarillas), de deux bataillons de grenadiers.
3" Celle de gaucho (D. de Curteii),de deux bataillons de gardes vallones.
La colonne de cavalerie de droite (maréchal de camp Tadeo Hcrmosa) sera composée de deux escadrons de carabiniers royaux et de toutes les troupes légères.
Celle de gauche (D. Calatayut), composée de tous les carabiniers des divers régiments et des grenadiers, et des dragons.
A minuit, partiront 8 obusiers de 8po, 6 de 6po, 1 pièce de 16 et 12 de 12 ; qui devront être placés, au jour naissant, à la batterie que les travailleurs auront construite sur la butte que le comte La Union est chargé de défendre. A la même heure, les cinq colonnes d'attaque s-e mettront en marche et se placeront sur les nvers de la montagne, de manière à être le mo ns expo-ées qu'il sera possible, au feu de l'ennemi. Les colonnes se formeront, avant leur départ, sur le front de la droite de la l" ligne.
A la pointe du jour, l'avant-garde ira remplacer les bataillons et les régiments de cavalerie qui devront être partis la veille pour s'emparer de la butte et construire les batteries. Ladite avant-garde servira aussi à remplacer les' videL qu'auront laissés dans la ligne les colonnes d'attaque. Sur la butte et à coté de la batterie, sera placé un tas de paille à laquelle le général Gagigal,. commandant toute l'attaque, ordonnera de mettre le feu, lorsqu'il apercevra que l'ennemi est en désordre dans son canip.
A ce signal, les 3 colonnes d'attaque (dont le front devra être de iO hommes
En conséquence de ce plan singulier, il fit dresser au centre de sa ligne, sur le plateau du mas Serre, une véritable batterie de siège, de 27 pièces de gros calibre, qu'il appuya à droite et à gauche par son artillerie de campagne. Puis il fit ses dispositions dans le double but, et de profiter du succès éventuel de cette canonnade, et d'exécuter, par sa gauche, un mouvement tournant qui devait le porter sur la Tet.
Sa droite devant rester inactive , il se contenta de placer de ce côté, au cap (à la pointe) de la Fuste, un millier d'hommes et une batterie de position, pour tenir en respect Cabestany. Les troupes légères et deux escadrons de carabiniers royaux furent chargés de tenir la route. Puis entre celle-ci et la grande batterie, vint se masser la colonne d'attaque, qui se composait de 6 bataillons disposés par divisions de 40 files, à demi-distance, et tout prêts à déboucher sur les retranchements.
La cavalerie formait la gauche et devait naturellement exécuter le mouvement tournant. Groupée au pied de la butte de Canohes et appuyée à deux bataillons de gardes vallones, elle attendait le succès de fattaque principale, pour tomber sur Orles, se précipiter vers la Tet, et courir occuper le défilé de Salces, sous la protection du détachement d'IUe qui devait descendre jusqu'à Saint-Estève, afin de masquer Perpignan. La réserve stationnait en avant de Saint-Nicolas.
Ainsi, non-seulement c'était le côté fort qu'on choisissait pour point d'attaque , mais, par surcroît, on commettait la
au moins) avec 4 pièces de 4, attaqueront brusquement le camp ennemi. Il ne sera permis qu'aux troupes légères d'attaquer à la débandade.
Si l'on parvient à chasser l'ennemi, Ips colonnes se formeront en bataille dans le camp abandonné, jusqu'à nouvfl ordre. L'avant-garde, durant l'attaque, devra rester en bataille sur la crête de la hauteur. S'il arrivait que l'ennemi se mit en déroute au même instant que les 5 colonnes l'attaqueront, les deux régiments de cavalerie, aux ordres du colonel Breton, chargerontla droite du côté du chemin de Perpignan, et les deux régiments du brigadier Velardé poursuivront la gauche.
Le reste de l'armée prendra les armes à 2 heures du matin et attendra les ordres ultérieurs qui pourront lui être donnés. ;>
La grande batterie fut composée ainsi que l'ordre le prescrivait. Un de ses boulets perdus alla tomber à 60 toises des remparts de Perpignan.
faute de distraire du vrai champ de bataille une partie des forces assaillantes, pour les envoyer exploiter les conséquences d'un succès qui n'était rien moins qu'assuré.
A ce plan vicieux, Fiers opposa des dispositions sages et bien entendues. Ses ailes étaient faibles, il y plaça la masse de ses forces : à gauche , vers Cabestany, 4,000 fantassins et la cavalerie de la légion des Pyrénées-Orientales; à droite, vers Orles, le même nombre de baïonnettes appuyées par les 300 gendarmes du colonel Dugua. Le front du camp , précédé d'un long et rapide talus, en était le point de résistance : là, 1,450 hommes furent jugés suffisants. Cinquante bouches à feu, servies par 325 canonniers et commandées par l'habile colonel Lamartillère, garnissaient les retranchements. Enfin, dans le vallon, au pied du Serrât, était répandue l'avantgarde, forte de 1,650 combattants et commandée par Dagobert. Elle appuyait sa gauche à un petit ouvrage avancé qu'on appelait le Pain de sucre, à cause de la forme du mamelon qu'il couronnait.
BATAILLE DE PERPIGNAN. — Le 17 juillet, vcrs trois heures du matin, les Espagnols démasquèrent leur grande batterie; mais, comme, à l'énorme distance de 1,600 mètres, tous les coups étaient incertains et leurs effets presque nuls, de Fiers, sans répondre, sans s'émouvoir , attendit tranquillement, au mas Ros, la décision que prendrait l'ennemi, après cette inutile consommation de poudre.
Ainsi, pendant que, d'un côté, 50 bouches à feu ébranlaient l'atmosphère, de l'autre, tout était silencieux et immobile. Cependant ce calme ne pouvait durer; l'impatience gagnait les soldats ; les officiers éclataient en murmures, les représentants en menaces. De toutes parts on venait presser Fiers de donner des ordres, d'accepter la bataille. Mais aux prières, aux menaces, aux soupçons injurieux, aux cris de trahison, le général républicain, toujours impassible, opposait un silence absolu.
Qu'on songe à ce qu'il fallait , dans un tel moment , à un chef victime d'odieux soupçons et seul contre tous , ce qu'il fallait d'énergie, de conviction, de vigueur d'àme, pour se
roidir froidement contre une armée frémissante ! pour la sauver en dépit d'elle-même ! pour arracher à son aveugle emportement, un succès que la flétrissure des traîtres et Téchafaud devaient récompenser !
A la fin pourtant, la turbulence de nos artilleurs l'emporta : vers neuf heures, un coup de canon, tiré sans ordre, mit à l'instant toutes nos batteries en feu (1). La canonnade alors devint générale. Nos pièces étaient servies, en grande partie, par des gens du pays, tirés des anciennes compagnies roussillonnaises de gardes-côtes, et nous n'avions par un seul véritable officier d'artillerie de ligne! Néanmoins, sous la seule impulsion de l'énergique colonel Lamartillère, qui devait se multiplier et suffire à tout, nous prîmes bientôt sur les batteries ennemies un ascendant qui allait fonder le succès de lajournée.
Sur ces entrefaites, le général Dagobert, pour soustraire son avant-garde à la pluie de feu concentrée sur le camp dont il couvrait les abords , avait démasqué le front de bandière, et, sa troupe ainsi pelotonnée à droite et à gauche, il l'avait rapprochée, pour mieux l'abriter encore, du pied du long rideau qui courait devant elle; après quoi, accompagné de son second, le général Poinçot, et laissant son commandement au lieutenant-colonel Pérignon, il s'était rendu près du général en chef.
(1) Cette première partie de l'action n'est point détaillée ainsi dans les documents officiels. Fiers se contente de dire qu'il laissa l'ennemi consommer inutilement ses munitions.
Voici le récit de Cassanyes, non-seulement conforme à celui que j'ai bien souvent oui de sa bouche, mais tel qu'il l'a consigné dans ses Mémoires ; je cite textuellement :
<( Dagobert ne pouvait concevoir pourquoi Ricardos faisait canonner et Cl bombarder notre camp comme une place forte. Nous restions les bras croi- « ses, sans faire la moindre défense. Dagobert attendait des ordres de Fiers et (( m'engageait à me rendre près de lui. Fiers se tenait tout bonnement à la « Maison-Blanche (le mas Ros ou Conte. ) Je lui témoignai ma surprise. Il « me répondit qu'il avait besoin de garder les munitions de guerre pour se dé- « fendre dans Perpignan, s'il était cerné. Je lui fis observer que la poudre « abondait dans Perpignan. Il voulut rester immobile, ou du moins, ne donner ■' aucun ordre. Indigné, j'allai visiter les batteries qui étaient servies par des H iiabitants du département, ci-devant canouni rs gardes-côtes. Eux-mêmes ils « étaient indignés. Bientôt, par un mouvement spontané, un coup de canon part, (( et à l'instant toutes les batteries sont en feu. L'infanterie prend les armes, la « cavalerie monte à cheval. Deux bataillons s'avancent, je les accompagne...»
Un demi-bataillon de la légion des Pyrénées-Orientales était placé en avant de la redoute du Pain de sucre. Pérignon, qui était le chef de cette légion, voyant ce demi-bataillon assailli par une nuée de tirailleurs suisses et vivement pressé, envoie à son secours 150 chasseurs. Ce renfort est insuffisant. Alors , payant de sa personne , le brave colonel court, le fusil d'un blessé à la main, prendre rang parmi les grenadiers de Champagne qui, seuls, tenaient encore. II ramène ainsi ses légionnaires. Néanmoins, il allait succomber sous le nombre, quand, heureusement, survint le général Poinçot avec 300 hommes et 2 pièces de canon. Ces deux canons rétablirent immédiatement le combat; tel fut même leur effet inattendu sur les lignes espagnoles, que Poinçot n'hésita pas à retourner au camp pour en tirer 4 nouvelles bouches à feu.
Mais ce n'était point un combat d'avant-garde qui devait nous donner gain de cause, c'était la bonne attitude de notre artillerie de position , et surtout le désappointement des Espagnols qui avaient trop présumé de la leur.
En effet, vers midi, comprenant enfin l'inutilité des efforts de sa vaine canonnade , et déconcerté par quelques coups heureux de nos pièces de 24 qui plongeaient les siennes, Ricardos fit désarmer à bras sa grande batterie , et ordonna la retraite, qui s'exécuta sur-le-champ. Elle commença par la droite. La gauche devait former l'arrière-garde , en s'appuyant au village de Canohes.
Ainsi, pour la première fois, l'armée espagnole reculait devant nous. C'est tout ce qu'il nous était raisonnablement permis d'espérer ; car il était de la dernière imprudence de songer à poursuivre sérieusement une armée qui n'avait pas été entamée , et à laquelle une belle et nombreuse cavalerie donnait un avantage immense, sur un terrain entièrement découvert. Néanmoins, l'ardeur extrême des deux généraux de notre avant-garde faillit remettre en question le succès que l'admirable sang-froid de leur chef venait de remportei.
Le général Poinçot avait reparu à l'avant-garde avec 4 nouvelles pièces de canon , celles qu'il était allé chercher au
camp pour repousser l'aile droite de l'ennemi . Cependant, depuis son départ, la scène avait changé : cette aile droite était en complète retraite, et les Espagnols achevaient d'évacuer le plateau du mas de Serre. Poinçot court les y remplacer, et, entraîné par sa fougue ordinaire, il se lance vers Canohes , sur leurs colonnes qui se retiraient dans un ordre parfait. Mais, de Canohes, aussitôt se précipite à sa rencontre une nombreuse cavalerie qui va envelopper le téméraire agresseur. Fiers alors expédie sur le mas de Serre le général Barbantane avec 1,000 hommes et 3 bouches à feu. Poinçot se replie sur Barbantane , et les escadrons ennemis se retirent.
Ce fut sur ces entrefaites que Dagobert vint reprendre le commandement de l'avant-garde, et, ce qui ne pouvait guère manquer, l'offensive.
En effet, appuyé à gauche par Barbantane , il range, pour la couvrir, derrière les hauteurs du mas Serre, la troupe de Poinçot ; puis, avec 3 bouches à feu et une compagnie de grenadiers, il se porte en avant, ressaisit le terrain où son lieutenant vient d'être forcé et se met à canonner Canohes. Canohes , qui est hérissé d'artillerie , riposte par une épouvantable canonnade; et Dagobert disparaît, lui et sa faible escorte, dans un immense tourbillon de fumée; et quand le nuage s'éclaircit, c'est pour découvrir à l'imprudent général la cavalerie espagnole qui s'avance en masse pour lui couper la retraite.
La position n'était plus tenable; mais sans se déconcerter l'intrépide Dagobert dirige son feu sur cette cavalerie. Vains efforts, elle continue. Il persiste et ordonne à ses grenadiers de charger à la baïonnette. Ceux-ci se disposent à obéir, mais leur premier pas en avant devient , pour nos trois pièces découvertes, le signal d'un mouvement en arrière. Alors, artilleurs, grenadiers, tous reculent ; et bientôt, avec une précipitation qui ressemblait plus à une déroute qu'à une retraite, abandonnant une pièce de 8, entraînant avec eux et nos gendarmes qui se portaient à leur secours et les troupes mêmes de Poinçot qui étaient restées à l'abri derrière le mas
Serre, ils courent se réfugier sous la protection de Barbantane.
Cependant les escadrons espagnols étaient arrêtés par un faible obtacle : arrivés au bord du canal qui les séparait de nous, et en butte, sur ce point, à l'artillerie de notre camp, ils éprouvaient quelque difficulté à passer. Ce répit sauva tout. Par un élan spontané, Barbantane, Poinçot, Dugua, raniment leurs soldats, se groupent autour de Dagobert, et, ensemble, ils se jettent sur une centaine de cavaliers qui venaient de franchir le canal et cherchaient à se reformer.
Alors s'engage une mêlée furieuse où chacun rivalise d'ardeur; nos '^cnddivmes semblent n'avoir reculé que pour prendre carrière; l'artillerie de la réserve, celle du camp, font merveille; nos grenadiers chargent, et bientôt tous les cavaliers qui ont passé le canal sont tués, pris ou dispersés. Témoins de cet échec, ceux de l'autre rive ne tardent pas à reculer, et l'armée espagnole achève paisiblement sa retraite.
Il était 7 heures et demie.
La perte de. nos adversaires, quoique supérieure à la nôtre, était peu considérable, une centaine de morts et une trentaine de prisonniers. Ce n'était donc point une défaite pour eux, mais c'était une victoire pour nos jeunes volontaires; car ils avaient vu reculer enfin ces vieilles et fameuses bandes vallones, cette brillante cavalerie d'Espagne, qui, la veille encore, leur inspiraient tant de respect (1).
Les représentants du peuple, Projean etCassanyes, avaient dignement soutenu, par leur exemple, l'enthousiasme de nos soldats. Ils signalèrent de nombreux traits de courage, mais par dessus tout l'admirable attitude de" nos blessés qui exhalaient leurs douleurs en chants patriotiques, en énergiques encouragements à leurs frères d'armes. Ainsi Cassanyes rap-
(1) Les Espagnols attribuèrent leur insuccès à la rivalité du duc d'Ossuna qui avait été le concurrent de Ricardos pour le commandement en chef, et qui n'avait pas abandonné ses prétentions. Ossuna était puissamment secondé, près de la reine, par la duchesse sa femme qui avait, dit-on, un favori à faire avancer, et qui aurait voulu que son époux fût en meilleure position pour seconder ses désirs. (Archives du dépôt.)
porte Teffet inénarrable produit par le passage dans les rangs de six canonniers brûlés par l'explosion d'un caisson. Debout sur le char qui les portait, car leurs pieds seuls avaient été épargnés, étalant avec orgueil leurs horribles plaies, ils n'avaient de cris que pour exciter ceux qui restaient les armes à la main. Dans les ambulances, pendant les amputations, le cri qui couvrait tous les autres, c'était le cri de : vive la République !
C'est l'épreuve décisive de la force morale des armées, que cette épreuve des ambulances, et jamais armée française ne la soutint plus glorieusement que celle dont nous racontons l'histoire.
Cette journée du 17 juillet fut, aux Pyrénées, le pendant de la canonnade de Valmi.