‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 22 sur 71 · PRISE DE VILLEFRA^CHE · texte numérisé non relu

PRISE DE VILLEFRA^CHE

Le camp de Ponteilla opposé au camp de l'Union. — Cours de la Tet; le Conflans. — Motif qui décide Ricardos à attaquer Villefranclie. — Difficuliédes approches de cette place. — Division de secours établie entre les Corbières et la Tet. — Sa dispersion. — Bonnes dispositions de l'attaque. — Tentative de Fiers sur Ille, pour dégager Villefranclip. — Surprise de Vinça, — Combat du col Ter..èrc. — Occupation définitive. de Millas par les E-pagnols. — Description de Villefranche; étrange situation de cette place. — Elle est attaquée. — Trahison du gouverneur. — Reddition.

Rebuté par une résistance à laquelle il semblait, du reste, s'être attendu, Ricardos ne songea plus qu'à tourner ce camp qui venait de braver ses efforts ; mais il voulut auparavant le masquer, et, dans ce but, il fit reprendre et activer les travaux commencés autour de Ponteilla. Il eut ainsi bientôt un vaste camp retranché à opposer au camp de l'Union. Alors il ne s'occupa plus que du passage de la Tet.

La Tet se précipite d'un massif de montagnes groupées au nord-ouest deMont-Louis, et, jusqu'àl'étranglement connu sous le nom de col Ternère, l'espace de 8 lieues environ, elle roule au fond d'une gorge profonde, toute retentissante du murmure des eaux qui en sillonnent les revers et qui lui ont valu le nom de Conflans (confluens). C'est un perpétuel défilé, qui ne laisse guère de place qu'au torrent et au chemin, ou pour mieux dire, à l'étroite corniche suspendue à la berge gauche, au-dessus des précipices (1). Ce long défilé est barré par Villefranche, à o lieues au-dessous de Mont-Louis; il s'entrouvre un instant dans le riant petit bassin de Prades, puis il se resserre de nouveau jusqu'au col Ternère où commence la

(1) Une route carrossable achèvera bientôt de remplacer cette corniche.

plaine. Celle-ci, toutefois, ne se déploie d'abord que sur la rive droite; car, sur la gauche, les hauteurs persistent, ou plutôt se changent en une série de pics détachés, encore puissants, mais déjà franchissables pour des troupes expéditionnaires. De bons postes militaires, Montalba en face du col, Belestat, Caladroit, puis Force-Réale au-dessus de Cornelia, jalonnent cette bande découpée. Elle se termine par les éminences de Peyrestortes passé lesquelles la plaine s'étend sur les deux rives, unie comme une nappe d'eau.

Décidé à passer la Tet en plaine, Ricardos ne pouvait laisser, béante sur son flanc gauche, la gorge d'où s'échappe ce torrent. Or, pour se mettre à l'abri de ce côté, il avait à choisir entre deux partis : s'emparer de Villefranche qui barre le défilé, ou occuper le col Ternère qui le termine en aval. Ce dernier parti était le plus simple; mais telle était, même parmi nous, la mauvaise réputation de Villefranche, que les administrateurs du département avaient supplié l'autorité militaire d'en retirer, pour les mettre en lieu sûr, les 20 bouches à feu qui en garnissaient les remparts. Ce n'était donc point la peine de marchander une conquête si facile. Villefranche, d'ailleurs, ouvrait la seule voie par laquelle on pouvait traîner du canon de siège devant Mont-Louis, forteresse sur laquelle l'ennemi avait des vues prochaines et que menaçait déjà, par la Sègre, une division de 8,000 hommes. Il fut donc arrêté, dans les conseils de Ricardos, qu'avant de passer la Tet, on s'emparerait de Villefranche.

APPROCHES DE VILLEFRANCHE. — Le plus difficile était d'abordcr la place. Les Espagnols l'avaient prouvé jadis, en disputant pied à pied les défilés qui entourent Villefranche, et en retardant ainsi de plusieurs années la conquête définitive du Roussillon. Mais pour imiter cette belle défense, il aurait fallu aux Français des forces, sinon plus nombreuses, du moins plus habilement disposées que celles qu'ils avaient opposées à l'invasion sur ce point de leur territoire.

Ces forces s'élevaient, au plus, à 4,000 hommes, qui, sous le commandement immédiat des généraux de brigade Nucé et Lemoine, formaient la division Mondredon. Cette division,

campée d'abord à Baxas, avec détachements sur les hauteurs de Tautavel et d'Estagel, s'était conformée aux progrès des Espagnols et, comme eux, successivement rapprochée de la Tet, le long de laquelle elle n'occupait pas moins de 7 lieues d'étendue. En effet, elle avait sa droite à Saint-Estève, aux portes de Perpignan; et sa gauche, occupée en ce moment à convertir en route à canons le chemin d'Estagel à Montalba, allait s'appuyer à ce dernier point, d'où elle veillait sur le col Ternère, Ajoutons qu'elle n'avait pas cessé de garder, sur ses derrières, les passages des Corbières qui conduisent en Languedoc. Ainsi, cette division se trouvait fractionnée en petits groupes, qui, isolés au milieu d'arides montagnes, manquaient de tout. En outre, la plupart des bataillons dont elle s'était recrutée se composaient de pères de famille des départements voisins, presque tous cultivateurs, dont les moissons étaient mûres et sur pied. Aussi désertaient-ils par bandes de deux et trois cents à la fois. Un chef un peu intelligent eût pris au moins la précaution de les concentrer au col Ternère, en les appuyant à la place menacée.

Les dispositions de l'attaque, sans être irréprochables, furent mieux entendues. Chargé, avec une division de huit mille hommes, de l'expédition contre Villefranche, le général Crespo choisit la bourgade d'Ille pour son point de rassemblement ; il y établit ses dépôts, et, après avoir assuré, par l'occupation de Corbère, ses communications avec Thuir et le camp de Ponteilla, il s'échelonna, par le col Ternère et Vinça, sur Prades où il installa son quartier-général.

Voyant une division espagnole s'engager ainsi dans un défilé sans issue, le général de Fiers conçut le dessein de lui faire expier cette hardiesse, en tombant sur ses derrières et en surprenant Ole, sa place de dépôt. Il y avait là l'élément d'un beau succès, mais les moyens d'exécution furent loin de répondre à la vigueur de la pensée.

Ille n'était gardée que par un bataillon de 700 hommes. Le chef de brigade Deville, qui commandait le camp de Saint- Estève, fut chargé de surprendre ce poste. On mit à sa disposition 2,000 hommes d'infanterie et 50 chevaux; en outre,

la garnison de Villefranche devait lui envoyer 2 pièces de canon dès qu'il serait arrivé à portée d'Ille.

Du secret, de la promptitude d'une marche de nuit, dépendait le succès de cette expédition ; mais elle fut dénoncée et mal conduite. Parti de Saint-Estève dans la nuit du 21 au 22, Deville fut égaré dans les montagnes par des guides perfides, en sorte que le soleil était levé et l'ennemi prévenu, quand il arriva en présence. Ille, d'ailleurs, ainsi que la plupart des gros bourgs du Roussillon, conservait encore d'anciennes murailles qui avaient été mises à l'abri d'un coup de main; et comme le canon de Villefranche manquait au rendez-vous, Deville, après avoir inutilement brûlé quelques cartouches, dut se retirer.

Après huit jours encore perdus, le 31, un second essai fut tenté et dirigé cette fois sur Vinça. Ce village fut enlevé après une action assez vive, au milieu de laquelle les habitants, qui s'étaient d'abord prononcés pour les Espagnols, revinrent brusquement à nous. Nous restâmes maîtres de grands approvisionnements destinés à la division du Confïans; mais ce fut tout, et, au bout de quelques heures, il fallut encore vider la place.

Néanmoins, ce commencement de succès servit d'encouragement à une attaque plus sérieuse, qui enfin aborda le point vulnérable, le point critique, le col Ternère, mais toujours, malheureusement, avec des forces insuffisantes.

L'expédition se composait de 1,500 braconniers, d'une compagnie du 7<= régiment et de 2 pièces de canon. Le 1*"" août, l'adjudant-général Solbeauclair, qui commandait la colonne, après avoir dérobé, la nuit, sa marche dans les montagnes, parut à l'improviste sur les crêtes, en face du poste qui gardait le col. Il fit immédiatement pratiquer dans les rochers Une rampe pour descendre ses pièces, et il les eut bientôt établies sur les revers de la Tet, dans une position si heureuse, que, malgré les efforts d'une contre-batterie de 4 bouches à feu qu'opposèrent les Espagnols, le passage fut et demeura interrompu. Trois fois, dans la journée, à 8, à 11 et à 3 heures un convoi se présenta, trois fois il fut repoussé.

Voyant l'embarras de Tennemi, Solbeauclair crut le moment favorable pour l'aborder corps à corps et enlever 1 col. Il forma sa troupe en trois colonnes : sa droite devait faire face à Vinça, qui était rempli de miquelets; sa gauche tourner la batterie, son centre l'attaquer en face.

Le signal fut donné : la droite et la gauche traversent la Tet, la première sur une passerelle, la seconde à un gué. Aussitôt 1,500 miquelets sortent de Vinça mais ils sont tenus en respect par les braves soldats du 1^ régiment, qui composent notre aile droite. Notre centre, formé de la masse des braconniers, s'avance alors au bord du torrent avec ordre de le franchir. L'instant était propice : l'explosion d'un caisson venait de mettre en fuite les canonniers espagnols. Aussi le général et le représentant s'empressent-ils de donner l'exemple, en se jetant au milieu de l'eau. Mais les braconniers, effrayés de la rapidité du courant, sourds aux exhortations comme aux menaces de leurs chefs, restent immobiles. Cependant les miquelets courent à leur batterie abandonnée, ramènent les canonniers et obligent nos deux ailes isolées à repasser la Tet.

Solbeauclair alors se retira sous sa batterie.

Il fut inquiété dans la nuit : trois bataillons espagnols firent des dispositions qui présageaient une attaque imminente ; mais, vers la pointe du jour, le bruit du canon, qui se faisait entendre dans le bas de la vallée, les attira vers Millas. Ce poste était attaqué par des forces déjà supérieures; il fut accablé par l'arrivée de ces 3 bataillons, et retomba, dans la matinée même, au pouvoir de l'ennemi.

La perte de Millas compromettait le col Ternère ; cependant, contre toute attente, l'Espagnol ne fit aucun nouvel effort pour se rouvrir ce passage important. Mais c'est que Villefranche succombait.

REDDITION DE viLLEFRANCHE. — Cette placc cst encaissée dans une gorge si étroite, si profonde, que le soleil ne peut l'atteindre pendant plusieurs mois de l'année, et qu'il a fallu couvrir d'une épaisse toiture ses malheureux remparts, pour les mettre un peu à l'abri des effrayantes plonv

gées qui les écrasent. La ville barre le fond de la gorge et oppose ainsi un obstacle matériel qui n'est pas sans valeur (1). Son enceinte, qui a la forme d'un rectangle, consiste en deux têtes bastionnées faisant face. Tune à l'amont, l'autre à l'aval, et reliées entre elles par deux longues murailles flanquées de tours et de bastionnets. Un petit fort, appelé le Château, protège la rive gauche; il est élevé à 180 mètres au-dessus du thalweg, sur un palier de la montagne de Belloc. La rive droite, que la ville occupe, n'a rien pour défendre ses abords, si ce n'est l'escarpement de la montagne Saint-Jacques, qui surgit de ses fossés mêmes, comme une gigantesque contrescarpe.

Sur cette même rive, tout contre les remparts, débouche le vallon du Vernet dont la berge droite , par sa rencontre avec la berge correspondante de la Tet, forme la montagne d'en Bulla, qui se termine , du côté de la ville, par un rocher à pic. Du côté opposé, au contraire, du côté de Prades, cette montagne allonge sa croupe en pente assez douce pour permettre à l'artillerie du plus gros calibre de se traîner par là jusqu'au bord de l'escarpement qui regarde la place.

Les Espagnols profitèrent de cette disposition des lieux pour traîner à bras, par cette croupe, jusqu'aux crêtes qui plongent la ville, 4 pièces de 12 et 2 obusiers.

Le feu commença le 3 août , à la pointe du jour. Quelques obus tombèrent dans la ville. Quant au fort, comme la batterie espagnole en était éloignée de 900 mètres, ses murailles furent à peine écrêtées. La position des assiégés n'avait réellement d'effrayant que l'apparence; mais encore fallait-il, pour résister à un effet moral dont, par malheur et par ignorance, le soldat ne sait pas toujours se défendre, fallait-il une garnison un peu vigoureuse. Or, cette garnison se composait de 230 vétérans, commandés par deux vieillards ennemis secrets de la cause révolutionnaire, les capitaines de Mazy et de Paluze, qui étaient gouverneurs, l'un de la ville, l'autre du

(1) Vauban, dans deux mémoires, l'un intitulé Recueil sur la trop grande qua^ililé de places fortes en France, l'autre portant la date du 4 août 1693, propose de raser Mont-Louis, attendu que ViUefranche ferme bien cette frontière.

château. Un bataillon de volontaires , campé dans les environs, sur la montagne de Belloc, s'était rapproché de la place depuis quelle était menacée, mais sans oser s'y renfermer, ni quitter l'esplanade où il était venu se ranger en bataille. Quelques éclats d'obus mirent ces volontaires en déroute et fournirent à de Mazy un prétexte pour se retirer au fort avec la garnison de la ville.

Les habitants, abandonnés, montrèrent seuls du cœur. Ces braves gens hissèrent à bras, sur les rochers de Saint-Jacques, deux petites pièces de campagne avec lesquelles ils espéraient sans doute contre-battre la batterie d'en BuLa. Mais cette faible artillerie fut bientôt démontée et au pouvoir de l'ennemi qui, des hauteurs au-dessus de Cornelia, où il se tenait concentré, la fit enlever par un détachement de troupes légères.

Le feu de l'assiégeant continua toute la journée. La nuit tombée , le capitaine de Mazy livra le fort à l'ennemi , et vint ensuite , vers une heure du matin, se faire reconnaître à la porte de Cornelia , qu'on lui ouvrit sans défiance. Aussitôt, trois bataillons espagnols, cachés derrière le réduit, firent irruption dans la ville. La garnison eut la liberté de se retirer.

On s'afflige de voir encore un vieux soldat se déshonorer par une odieuse trahison. Les Espagnols vantaient la puissance de leur or, mais ils calomniaient leurs complices: aucun d'eux, jusque-là, n'était encore descendu à ce dernier degré de l'infamie. Ces malheureux ne se laissaient pas acheter , ils cédaient au crime sous l'entraînement de la déplorable erreur qui pervertissait la conscience des émigrés.

Pour maîtriser Villefranche , le général Crespo fit élever deux redoutes sur les crêtes d'en Bulla; et, afin d'intercepter le passage par lequel on pouvait tourner la place, il établit un petit camp près du village de Fillols, à la chapelle de Saint- Pierre ; enfin , après avoir balayé le camp de Saint-Estève de Belloc, il rallia sa division autour de Prades.

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