‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 23 sur 71 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE GÉiVÉRAL DE FLERS REMPLACÉ PAR PUGET DE BARBAINTAÎVB.

Détresse des Français. — Récriminations contre le général de Fiers. — Il provoque un conseil de guerre pour justifier sa conduite militaire. — Il est suspendu. — Acharnement de ses ennemis. — Il est envoyé au tribunal révolutionnaire et remplacé par Puget deBarbantane. — Fôte du 10 août célébrée au camp de l'Union. — Effets de ces solennités militaires. — Enthousiasme général. — Esprit public dans le Roussillon. — Soulèvement des Corbières.

Succès, revers, tout aggravait notre position. Le succès du 17 juillet était devenu, pour le gouvernement , une raison de faire cesser l'envoi des légers secours qu'il s'était laissé arracher à grand'peine après la chute de Bellegarde. Après celle de Villefranche , on avait perdu jusqu'au droit de réclamer, car l'époque la plus critique de la révolution était venue : au dehors, une suite effrayante de revers; au dedans ^ 6T départements soulevés; la vallée du Rhône en feu, qui interceptait tous les arrivages du nord au midi ; la Lozère , pour la seconde fois en pleine insurrection, contre laquelle il fallait chaque jour détacher de nouvelles troupes que l'on continuait à enlever aux Pyrénées orientales, où l'on ne comptait paS moins de 30,000 malades, où la désertion organisée, impunie, S'opérait en masse. Enfin, par surcroît, l'anarchrequi, depuis longtemps, minait le commandement dans cette malheureuse armée, avait fait exjilosion; et, depuis le 17 juillet, c'en était fait du général en chef : il était le seul que l'on n'avait pas vu, dans cette journée mémorable, s'élancer sur l'eri'nemi en retraite, et dès k)iif&, i-1 avait trahi! et ceux qui, ce jour-là, croyaient s'être montrés au premier rang, n'en voulaient plus descendre. (Voir l'état de situation de l'année, au o août.)

La calomnie avait débuté contre de Fiers, com'me toujours, par des reproches vagues; c'était sa faiblesse, son inertie, son peu d'ascendanC sur les troupes qu'on signalait aâïrôrd. <( Il est incapable, versatile, sans maintien devant te soldât. » écrivaient, le iOjuillet, à la Convention, les représentants Espert et Projean. Gaston prononça bientôt le mot de trahison. Puis vinrent trois généraux, dont un de division, qui, se prenant tout à coup d'alarme pour le saïut de l'arlïiéé, communiquèrent leurs scrupules aux dépositaires du pouvoir souverain.

A ces accusations insensées , à ces lâches dénonciations , rimpa:ssi'ble général n'avait opposé, jusque-là, que le silence et le d'édàîn ;' mais la perte de Villefranche vint donner aux clameurs un caractère d'emportement tel , qu'il fallut , de ^oute nécessité, parler et réagir.

Dé Fiers eut recours à un moyen qui semblait d'un et(et sûr, au témoignage public d'un tribunal irrécusable, qu'il allait mettre en demeure de déclarer officiellement, que son système de temporisation, prétexte de tant d'odieuses calomnies, était ïé seul applicable à la crise que l'on traversait. Ayant donc, te 5 août, réuni à Perpignan, en conseil de giierre, tout ce que l'armée comptait d'officiers capables ou réputés tels , le vieux et sage d'Auvare, Barbantane, I)ago- B'ért, (TAoust qui était depuis deux mois le chef d'e l'étatmajor général, le colonel Lamartillère, le chef de brigade du génie^ Vialis, l'irigénieiir du camp de TUnion Andréossy, et (ï'àutrés encore , lé général en chef posa les questions suivantes :

« i<>Étés-V6us d''avîs d'attaquer le grand' camp de Ponteilla? — 2° D'àtïaqùer Argelès avec le secours de la garnison de Collioure? — 3° De faire des attaques particulières surMillàs, nfe, Vînça, Pradés et thuir? — 4" Dans fe cas d'attaque cidessus, quelle est la marche qu'il faudrait suivre? »

Les réponses devaient être écrites , motivées ei remises 1er lendemain. Efiés furent unanimes a recôrinâî'tr'e la nécessite de rester sur la défensive, d*àÙenVfrè des reriiorls p(»ur agir, de persévérer enfin daii's la voie tarit décriée qu'on avait sul-

vie jusque-là. Que tenter, en effet, avec 20,000 recrues au plus, sans instruction, sans aucune habitude des manœuvres , contre 36,000 soldats anciens , aguerris et partout retranchés? avec 800 chevaux qui, jusque-là, n'avaient guère servi qu'à l'ompre , dans le désordre de leur fuite , les rangs de notre propre infanterie, contre 6,000 cavaliers d'élite supérieurement montés et habitués à rester presque toujours maîtres du terrain?

Mais l'heure de l'infortuné général était venue, et cette explosion d'aveugles colères qui précipitait sa chute, l'eût-elle épargné, qu'il devait succomberencore, succomber sous cette impatience de changement qui éclate dans les situations désespérées, où tout changement prend les apparences d'un rayon d'espoir . On n'attendit même pas les réponses du conseil de guerre* à l'issue de la conférence, les représentants confièrent à Barbantane, le plus ancien des généraux de division, leur dessein de faire de lui le successeur de l'homme qu'ils avaient d'avance condamné. Barbantane répondit, avec cette modestie commode, qui se confesse si volontiers inférieure à une position conquise sur des compétiteurs définitivement écartés : «. que les borgnes étaient rois dans le royaume des aveugles ; « qu'il essayerait de prendre ce terrible fardeau, pourvu que (( le général Giacomoni, officier précieux par son activité et c< son intelligence, consentît à se mettre à la tête de l'état- « major, et à condition qu'on voulût bien se rappeler, qu'en « essayant ses forces, il se réservait de reprendre son poste, u si le fardeau était au-dessus de ses facultés physiques et « morales. « Assurés ainsi du consentement de leur élu, Espert, Fabre et Bonnet, par arrêté du 7 août, suspendirent de ses fonctions le général en chef, ^ pour avoir perdu la con- « fiarice des citoyens soldais composant l'armée. «

Cette brutale destitution aurait dû désarmer les haines les plus rebelles ; tel ne fut point, cependant, son effet sur les intraitables et lâches rancunes dec plus ai dents ennemis du général, de ces hommes étrangers à l'armée, qui, possédés de la fureur d'intervenir dans la conduite de la guerre, voilaient, sous le masque d'un zèle patriotique, la vengeance de leur

amour-propre blessé du froid accueil fait à leur présomptueuse ignorance. Ces donneurs de conseils, comme on les appelait, n'eurent pas même la triste générosité de respecter, après sa chute, celui qui était tombé sous leurs coups, et leur acharnement poursuivit jusqu'à la fin l'intrépide soldat qui avait marché droit à son but, sans daigner s'apercevoir des écueils de la route. En effet, le jour même de la destitution de Fiers, les conseils du département, présidés par Sérane(de Perpignan), et ardemment assistés par le procureur-général syndic Lucia, eurent la cruauté de libeller, pour le comité de salut public, en considérant de l'arrêté des représentants, un réquisitoire qui était alors un passeport pour Téchafaud.

Honteuse démoralisation des temps de discordes civiles, que l'histoire doit flétrir pour la tardive justice du passé, et, à tout hasard, pour l'ingrat enseignement de l'avenir!

Cette noble victime, que nous quittons à regret s'acheminant vers Paris où l'appelaient le tribunal révolutionnaire et le bourreau, fut, comme nous venons de le dire, remplacée par un jeune général de l'ancienne armée, le ci-devant marquis Pugetde Barbantane, qu'avaient depuislongtemps rendu célèbre l'exagération de ses opinions révolutionnaires, et l'éclat des actes par lesquels il s'était efforcé, suivant son expression, de laver son péché originel (1).

C'était naturellement un tel homme qui devait remplacer un chef proscrit pour sa tiédeur, sa réserve et sa courageuse temporisation.

(1) Pugetde Barbantane, né à Paris en 1754, d'une famille ancienne et riche, avait rrçu une éducation soignée, et principalement dirigée vers les sciencej militaires. Avant 89, il était colonel du régiment d'Aunis. Il devint ensuite colonel en second de Royal-Marine; puis en 91, il fut nommé maréchal de camp à l'ancienneté, et bientôt, commandant de la 8' division militaire. Il avait embrassé les idées nouvellrs avec une exaltation qui entacha plut^ieursactesdesa vie militaire. C'est ainsi que, dans un conflit qui s'était élevé, le 26 février 92, à Aix, entre une colonne de fédérés marspillais et un régiment suisse, le général servit de parlementaire aux deux partis, et fit désarmer et expulser les Suisses. Suspendu pour ce fait et envoyé devant un conseil de guerre il parvint à se justifier, fut réintégré le 3 avril, puis chargé, successivement, d'organiser l'armée duVar, et de rétablir l'ordre dans le comtat vénaissin dont faisait partie le marquisat do Barbantane, qui touche à Avignon. Enfin, nommé lieutenantgénéral dans les derniers mois de 92, il ne tarda pas à être, sur sa demande, envoyé à l'armée des Pyrénées-Orientales, où il arriva le 20 mai.

Un des crinies que la multitude reprochait avec |e plus d'amertume au général de Fiers, c'était la mauvaise gr^c^ qu'il avait apportée, prétendait-on (1), à la célébration du 14 juillet. L'installation de son successeur avait été fixée au 10 août. Cet anniversaire ne pouvait donc manquer d'êtrç convenablement célébré.

ENTHOUSIASME GÉNÉRAL. — Aujourd'hui, ces fêtes étranges nous apparaissent, comme à un mala4e rendu à la santé, le^ vains rêves qui berçaient ses douleurs, qui ranimaient son e^oir, et dont, après, il dédaigne l'importun et frivole spvi? venir. Mais le dédain serait-il juste ici? et dans ces bizarres manifestations de la fièvre révolutionnaire, faut-il ne voir qiie des crises de délire, que de stériles extravagances?

On se rappelle le grand et sombre tableau que l'histoire nous a retracé de ce 10 août 1793, célébré, au milieu des plu^ terribles angoisses, dans la capitale, et, à la même heure, dans toutes les communes de la république, ^e lendemain de cette lugubre fête, la France, qui venait d'appeler aux armes toutes ses générations, voyait ses routes couvertes de combattant^ courant aiix frontières.

..Transportées au inilieu des camps, ces pompes guerrières produisaient dos émotions non moins fécondes. Ainsi, dans ce camp de l'Union si plein de misères, sur cette digue chancelante qu'ébranlaient les boulets de l'ennemi, spus les pieds de ceux-là mêmes dont les foyers allaient être emportés, qu'on se figure un réveil au bruit du canon d'allégresse, sous le ciel splendide de cette belle patrie menacée d'esclavage, en vue de cette imposante barrière des Pyrénées, qui semblait accuser ses défenseurs ! Comme l'appareil saisissant d'une fête, au milieu de la situation la plus affreuse, devait grandir la foi des moins confiants dans le succès de leur sainte cause! Quels foyers d'enthousiasme que ces exhortations des chefs, inaugurant, au milieu de chants patriotiques que les cohortes éfrang'è- /'espouva,ient entendre, inaugurant les drapeaux envoyés par la nation, ces gages éloquents de sa dette et de sa détresse! Quel

(1) Lettre officielle du représentant Projeaii.

mépris de la mort à puiser dans ces serments renouvelés sur des autels qui s'élevaient à la place où, la veille, pour de simples infractions à la discipline, pour les têtes les plus respectées, se dressait l'échafaud !

Cette journée du 40 août, par l'effet moral qu elle produisit, fit époque dans l'histoire de cette campagne. Comme par analogie avec les terribles souvenirs qu'elle rappelait, on venait de briser un commandement et de confier à des mains nou velles, ardentes, le gouvernail du navire en perdition. Les ima ginations, étourdies, s'élançaient dans le champ des vagues espérances ; elles s'exaltaient sous l'aiguillon du danger. Aussi l'élan surgissait de toutes parts: de l'armée, il se propageait à la population. Les Corbières s'étaient levées en masse et fourmillaient d'intrépides montagnards en armes. Ici, au pied du col Saint-Louis, c'étaient les femmes de Saint-Paul qui, emportées par l'ardeur du sang catalan, déployaient la violence pour hâter des sacrifices de tendresse trop lents au gré de leur mâle patriotisme, pour presser le départ de leurs époux, de leurs frères, appelés sous les drapeaux. Là, dans les gorges de la Tet, un misérable hameau, fidèle à une glorieuse tradition, se faisait écraser pour retarder d'une heure le passage de l'ennemi. Les habitants d'Eus s'étaient rappelés que, lors d'une autre invasion, leur hameau avait péri dans les flammes en punition de la courageuse résistance de leurs pères : ils avaient imité ce noble exemple, et en ce moment, chassés de leurs chaumières par le fer et l'incendie, ils parcouraient les montagnes pour y soulever la pitié et l'insurrection (1).

C'était un retour de l'esprit public, car cette manifestation belliqueuse avait déjà éclaté au début de la campagne, ou plutôt au moment de la déclaration de guerre. Mais la brusque invasion de l'armée espagnole dans les campagnes ou-

(t) La Convention décréta que les habitants d'Eus avaient bien mérité de la patrie. Les habitants de Cornelia méritèrent également plusieurs mentions honorables, celle-ci entre autres : Les femmes, les enfants travaillent gaiement aux retranchements, quoique couverts de bombes et de boulets ; et quoique, pauvres, ils consacrent tout leur temps à la défense de la patrie.» (Lettre d'Espert à la Convention.)

vertes du Roussillon, l'incurie du gouvernement républicain qui abandonnait si complètement cette malheureuse province, enfin, nos revers avaient bientôt paralysé ce premier élan. La population roussillonnaise était, d'ailleurs, profondément divisée d'opinion. Les uns, les habitants des villes principalement, avaient embrassé avec chaleur la cause révolutionnaire. D'autres, dans les campagnes surtout, regrettaient leurs anciens usages. Ceux des montagnes, enfin, se préoccupaient, avant tout, de leurs foyers menacés, et, pour les sauver d'un danger présent, ils étaient quelquefois, sans distinction de partis, les auxiliaires des plus forts (4).

Une vigoureuse réaction suivit immédiatement nos premiers succès. Elle fut brusque, et le sentiment du devoir, longtemps comprimé, avait une telle hâte de reparaître, qu'il faisait explosion parfois même au milieu du feu d'un combat. C'est ainsi que, le 31 juillet, au plus fort d'une lutte où l'on se disputait leur village, nous avons vu les habitants de Vinça retourner inopinément contre les Espagnols les armes qu'ils venaient de prendre pour les aider contre nous.

Le signal de cette réaction patriotique partit des Corbières où l'attachement à la France avait des racines plus profondes que dans le reste de la contrée, qui gardait encore quelques souvenirs de la domination espagnole. Les Corbières, cette ancienne frontière témoin jadis de tant de combats acharnés, cette solide barrière, plus facile peut-être à défendre que la ligne correspondante des Pyrénées, inspira aux braves habitants de ces montagnes une confiance telle, qu'il n'y eut pas un moment d'incertitude sur l'énergie et l'acharnement avec lesquels serait disputé, au besoin, ce dernier rempart de nos provinces méridionales (2).

(1) De ces dispositions hostiles ou douteuses, le plus funeste effet peut-être était de procurer à l'ennemi, sur nos moindres démarches, des renseignements si instantanés, si détaillés, si précis, qu'il nous était réellement impossible, non-seulement d'exécuter, mais de projeter un mouvement quelconque, sans qu'aussitôt nous ne fussions dénoncés. Par suite, point d'espions officieux, et comme il n'y avait rion dans nos caisses pour attirer les autres, nous vivions dans la plus complète ignorance sur ce qui se passait chez nos adversaires.

(2) M. Arago d'Estagel prit une part active à l'insurrection des Corbières.

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