‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 24 sur 71 · DÉFENSE ET PASSAGE DE LA TET · texte numérisé non relu

DÉFENSE ET PASSAGE DE LA TET

Le camp de Cornelia-la-Rivière défend le passage de la Tet. — Première et vaine tentative des Espagnols pour enlever ce camp. — Ils essayent de déboucher sur nos derrières parles montagnes du Conflans. — Ils s'emparent de Mosset. — Ils reviennent sur leurs pas. — Aveuglement et inaction de Barbantane. — Sa tentative malheureuse sur Corbère. — Dernières dispositions des Espagnols pour le passage de la Tet, — Ce passage s'effectue enfin ; le camp de Gornelia est enlevé. — La rive gauche de la Tet envahie.

On se rappelle que c'est à Millas que Ricardos avait d'abord voulu traverser la Tet, mais que, rebuté par ses tentatives des 2 et 3 juillet, et trouvant ce point trop rapproché de Perpignan, il l'avait abandonné pour remonter jusqu'à Ille; qu'enfin, il avait réoccupé Millas le jour même où la trahison lui ouvrait les portes de Villefranche. Ce mouvement, qui semblait annoncer qu'on en revenait à Millas pour le passage projeté, avait déterminé l'officier chargé de le défendre, le général Mondredon, à resseiTer à son camp de Cornelia le cordon qu'il avait eu d'abord la malheureuse idée d'étendre, sur un développement de 7 à 8 lieues, de Montalba, vis-à-vis du col Ternère,àSaint-Estève, village auxportesde Perpignan. Mondredon avait donc levé le camp de Saint-Estève pour se concentrer à Gornelia. Ce bourg, qui n'est guère qu'à une demi-lieue au-dessous de Millas, est situé au pied d'un piton isolé, au sommet duquel les restes d'un ancien château, appelé Force-Réale (ou Fort-Serral), présentent un excellent poste militaire qui fait face à Saint-Féliu-d' Aval, point où le passage de la Tet est plus facile encore qu'à Millas.

Ricardos ne manqua pas de profiter de la solennité du 10 août pour essayer de nous surprendre; mais cette fois, re

nonçant au camp de l'Union, qui s'était si bien gardé le 14 juillet, il se jeta sur celui de Gornelia.

Les deux frères Adorno, Petro et Raphaël, furent chargés de cette attaque, avec 1,500 hommes chacun. Petro descendit la Tet et vint se placer en observation devant notre camp. Raphaël remonta la rivière jusqu'à Néfiac, la traversa vers minuit, refoula nos avant-postes, et, prenant à gauche, chercha à tourner les batteries que nous avions établies contre Millas, en amont de notre camp; mais s'étant aperçu que nous gardions les hauteurs qu'il voulait surprendre, il lança brusquement un bataillon de grenadiers &ur celle de ces batteries qui était le plus à sa portée, l'enleva sans coup férir, et la fit tourner aussitôt contre nos autres établissements.

Les défenseurs, encore sous l'excitation de la solennité de la veille, étaient tous debout. Ils transportèrent au combat l'ardeur de la fête. Telle fut même l'impétuosité avec laquelle Ips chasseurs des Pyrénées-Orientales et le 7« bataillon de l'Aude, commandé par Dejean, se précipitèrent sur l'ennemi, que ce dernier eût laissé sur la rive gauche la plus grande partie de son monde, sans la colonne de Petro qui protégea la retraite, laquelle, du reste, nos troupes restées au camp de Gornelia, surprises par la rapidité même du succès des leurs, ne songèrent point à inquiéter.

Ricardos était déconcerté; cette vigueur inattendue le remplissait d'incertitude et d'étonnement. Aussi les émigrés de son entourage, qui ne cessaient de l'obséder de leurs turbulents conseils, l'entraînèrent-ils sans peine à essayer d'une de leurs nouvelles élucubrations. Les émigrés, sur cette frontière comme ailleurs, avaient prodigué des promesses qui essuyaient des démentis cruels ; mais leur haine infatigable ne se décourageait point.

Ils conseillèrent au général espagnol d'éviter la plaine pour le passage de la Tet, et de profiter de la possession de Villefranche pour déboucher du Conflans sur la Gly, en forçant la première bande des Corbières, dans la direction de Mosset à Montfort. De ce dernier point, en descendant le torrent de la Boulesane, l'invasion eût gagné les deux principales issuçs

des Corbières, et coupé ainsi, au col Saint-Louis ef; au défilé de Salces, les communications entre le Languedoc et \e Roussillon.

ïlicarcjos ordonna une reconnaissance pour examiner le passage de Mosset. Mosset était commandé par un certain capitaine du 79^, nommé Ghalvason, lequel avait sous ses ordres 800 volontaires (les mêmes qui s'étaient enfuis de Villefranche), quelques compagnies de rriiquelets, les habitants qui avaient pris les armes, et 4 pièces de canon. Le bourg renferme un ancien château, et il est dominé par un plateau qui commande la position. Ghalvason avait abandonné la garde du plateau aux volontaires de Villefranche, et il tenait renfermé dans le château tout ce qui était susceptible (Je quelque résistance.

Le 16 août, 1,800 Espagnols sortirent de Prades en trois colonnes : celle de gauche était chargée de disperser deux avant-postes qui gardaient les crêtes de ce côté; celle de droite devait entamer l'attaque du plateau; enfin le centre suivait le fond de la gorge avec 5 pièces de campagne destinées à renverser les murailles qui feraient obstacle.

Cette artillerie fut arrêtée par les difficultés du terrain, mais la lâcheté et la trahison se réunirent pour la rendre inutile. La colonne de droite, qui avait trouvé son chemin libre, arriva la première, enleva le plateau après une faible résistance, et se saisit de 2 pièces de 4 qu elle tourna aussitôt contre le bourg. La colonne de gauche parut sur ces entrefaites. Alors on vit un drapeau blanc s'élever sur les murs du château. L'indigne commandant, par ses menaces et ses prières, avait entraîné la reddition du poste. Cette nouvelle trahison coûta la vie à 15 des nôtres, et la liberté à 137. Quant aux Espagnols, ils perdirent une quarantaine d'hommes, tués ou blessés par l'explosion d'un magasin à poudre qui sauta pendant le pillage du bourg.

Ils s'avancèrent alors en reconnaissance du côté de Montfort; mais, rebutés par les difficultés du col de Farréra, ils renoncèrent bientôt à se frayer, à travers ces âpres monta^

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gnes, un chemin vers la Gly et les Corbière?,; et ils s'en revinrent à la plaine pour effectuer le passage de la Tet.

Ils en revinrent à Millas encore, et, le 49, ils concentraient sur ce point la moitié des 8,000 hommes qu'ils avaient échelonnés le long de la Tet. Cependant, jugeant à la disposition des rives (ils avaient mis 50 jours à faire cette découverte!) que le passage serait plus facile à Saint-Féliu, ils assaillirent ce poste le 25. Nous dûmes l'abandonner et nous y perdîmes 30 hommes tués ou prisonniers.

Cependant, que faisait le nouveau général en chef de l'armée française, pour profiter du retour de la confiance publique qui était venue inaugurer si heureusement son entrée en fonctions? Il avait commencé, comme ses prédécesseurs, du reste, par reprendre cette correspondance lamentable, jamais interrompue, qui fut, pendant trois ans, comme la protestation quotidienne des Pyrénées contre l'impitoyable abandon du gouvernement, long cri de détresse, qui serait l'histoire la plus saisissante des malheurs de cette frontière sacrifiée. Après de bien stériles déclamations sur le vil intérêt, l'égoïsme, ces maux qui, à l'entendre, entravaient toutes les opérations, Barbantane, trompé par quelques démonstrations de la marine espagnole, parlait uniquement de ses craintes pour Collioure : « 7/ ne croyait pas, écrivait-il encore le 19, que Ricardos fit passer la Tet à son armée, pour la porter sur les derrières de Perpignan!-» Et cependant, chaque pas de son adversaire était un acheminement manifeste vers ce but qu'il ne savait pas même soupçonner ! Et il perdait son temps à essayer sur Elne et sur Thuir d'insignifiants coups de main , destinés, disait-il, à aguerrir ses troupes.

Pourtant, après l'enlèvement de Saint-Féliu, l'aveugle général, concevant enfin quelques doutes, tenta, dans la nuit même qui suivit cet échec, celle du 25 au 26, une entreprise qui, si elle eût été bien conduite, était de nature à compromettre sérieusement le projet de Ricardos.

Corbère, belle position qui domine le pays aux environs de Thuir, était un des points les plus importants de la ligne d'opération que les Espagnols poussaient vers la Tet. L'occu-

pation de ce point pouvait entraîner l'évacuation de Thuir, pivot du mouvement tournant que méditait Ricardos. Mais il eût fallu jeter sur Corbère une masse imposante, et c'est à peine si l'on y envoya 1,800 hommes. Encore, les deux tiers de cette petite troupe, qui étaient fournis par le camp de l'Union et commandés par le général de Frégeville, devaient-ils, conformément à des ordres qu'on n'avait pas l'habitude de donner si précis, se borner à intercepter les secours que le camp de Ponteilla aurait pu expédier à Corbère, et, par suite, rester en observation, déployés entre Corbère et Thuir, leur gauche appuyée à un petit bois voisin, leur droite à une hauteur qui touchait au point menacé. Six cents hommes seulement, qui venaient de sortir du camp de Cornelia, sous les ordres du général Lemoine, devaient attaquer le village.

Néanmoins Corbère, surpris au milieu des ténèbres, fut enlevé. Les défenseurs se retirèrent dans le château. Ce mouvement échappa sans doute à Lemoine, qui se croyait entièrement maître de la position, quand la fusillade recommença tout à coup. Nos soldats, dans la confusion d'une attaque de nuit, s'imaginent qu'ils sont coupés, et prenant les troupes de Frégeville pour une colonne ennemie de secours, font feu sur elles. Celles-ci ripostent. D'un autre côté, les Espagnols du château, qui avaient causé cette alarme en reprenant l'offensive, redoublent d'efforts. Alors nos soldats évacuent précipitamment Corbère et refluent vers Cornelia dans un désordre que les Espagnols, campés sur la Tet, auraient pu changer en déroute, s'ils ne s'étaient laissé distraire par l'artillerie de notre camp, qui, de la butte Saint-Martin oii nous avions une redoute, tonnait sur Millas depuis l'entrée de la nuit, pour faire diversion.

Frégeville, qui s'en était tenu à la lettre de ses instructions, se retira en bon ordre sur le camp de l'Union.

Barbantane arriva à Cornelia pour voir rentrer les fuyards. Il fit de nouveau jeter quelques bombes et obus dans Millas, puis il se retira pour annoncer au ministre (car il avait bien fallu qu'il ouvrît enfin les yeux!) que, si on ne le secourait

promptement, il n'était pas erï état de défendre la rive gauche de la Tet. Il eût mieux fait d'avouer de suite ce qu'il devait confesser quelques jours plus tard, et après de nouveaux affronts, qu'il succombait à sa tâche.

Evidemment, Ricardos allait profiter du succès de Corbère pour déboucher des environs de Millas où il continuait à se concentrer, et se jeter sur le camp de Cornelia, dont la chute pouvait, seule, lui assurer la possession de la rive qu'il convoitait. La prudence la plus vulgaire prescrivait alors à la défense de replier dans le camp menacé les 4,000 hommes delà division Mondredon, dont 1,500 étaient dispersés de Force-Réale à Montalba. Mais Barbantane, non-seulement ne donna aucun ordre de concentration à ces détachements épàrs que le premier souffle allait emporter, mais il ne sut pas même fixer à son poste le général Mondredon qu'il retint près de lui à Perpignan. C'était Lemoine qui commandait à sa place a Corneiia où il avait à peine, sous la main, 2,500 combattants.

Ricardos ne pouvait plus hésiter. Aussi employa-t-il la journée du 27 à rassembler 5,000 hommes au col Ternère et 7,500 autour de Millas : les 5,000, division Créspo, pour aborder préalablement la rive gauche en face du col, balayer M'ontalba, Befestat, Cal'adroit et tourner Force-Réafe • les 7,500 autres, division fas Amarillas, pour assaillir de front le camp de Cornelia. L'attaque fut fixée au lendemain.

Le 28 donc, Crespo passa la Tet à la hauteur de Montalba et dispersa nos postes, qu'il poursuivit jusqu'à Caramany; mais comme il allait se rabattre sur Force-Réale, survint un violent orage qui emporta les ponts de la Tet et rendit ce torrent momentanément' infranchissable. Il fallut encore attendre au jour suivant.

Enfin le 29, à 4 heures du soir, ce passage' tant différé

s'effectua. La division espagnole était partagée en trois colonnes : 6,000 hommes à droite, qui débouchaienf par le pont jeté entre Saint-Féliu-d'Aval et le Soler; la cavalerie au centre, en face de Cornelia; 1,500 combattants à gauche, qui passaient au pont de'MilIâs. Ces trois col'onnes cbnver-

gèrent immédialement sur le camp français, pendant que Crespo Venait, par derrière, assaillir Force-Réale, *

Ce mouvement, bien combiné, eut un succès aussi rapide que complet. Nos batteries, chargées en flanc, furent enlevées par ta cavalerie, et nos troupes soutinrent à peine le premier choc. Elles se retirèrent en bon ordre toutefois; même elles ramenaient quelques pièces, mais une charge furieuse de cavalerie les leur fit bientôt abandonner.

A la nouvelle du passage de la Tet par les Espagnols, Barbantane, qui cette fois encore était absent, expédia à Cornelia le général Mondredon. Celui-ci arriva pour assister à ïa retraite de sa division et fit aussitôt prévenir le général en chef qui, enfin, se franspôrfa sur ïes ïieux. ]^Iaïs que pouvait, pour changer la face des choses, la présence d'un tel chef? La retraite n'en continua pas moins, et si elle s'exécuta avec fermeté et intelligence, ce fut grâce seulement à la fermeté et au sang-froid d'un officier en sous-ordre, du général Ramel, qui, dès les premiers moments, était parvenu à rétablir l'ordre dans nos rangs disloqués. On ne céda le terrain que pied à pied, non cependant sans éprouver des pertes cruelles qui montèrent à plusieurs centaines d'hommes. Nous laissions, en outre, sur place 10 bouches à feu, un mortier de 9 po, des munitions de toute sorte, 23 caissons ou chariots, enfin tous les effets de campement.

Cette journée du 29 août était une journée malheureuse pour la république : c'était celle de l'entrée des Anglais à Toulon.

Mondredon, qui avait fini par reprendre son commandement, se retira sur Salces. 11 fit occuper, en passant, Peyrestortes, Baxas, Rivesaltes, Estagel, et donna ordre à ses postes de se replier sur lui, s'il fallait encore perdre du terrain.

Les Espagnols n'avaient pas l'habitude de profiter de leurs succès, et ils en donnèrent ici une nouvelle preuve; car, en lançant, par un léger détour en plaine, leur cavalerie sur Peyrestortes, ils eussent devancé 3Iondredon sur ces hauteurs importantes et refoulé dans Perpignan une division battue, qui aurait été pour cette place, médiocrement appro-

visionnée, une surcharge funeste; enfin, ils nous auraient prévenus au défilé de Salces, Cette pensée ne leur vint pas, et las Amarillas se contenta d'envoyer jusqu'à Saint-Estève, une reconnaissance qui avait principalement pour but de couvrir la pointe que poussaient deux autres colonnes dans la direction d'Estagel et de la Tour. Péniblement engagées au milieu d'arides montagnes, par des chemins affreux, et trouvant partout la population en armes, ces deux colonnes revinrent bientôt sur leurs pas. Alors la reconnaissance de Saint-Estève rétrograda jusqu'à Villanova et devint l'avanlgarde de las Amarillas, qui s'établit à Pezilla. Le 31, il commença à se retrancher sur ce point.

Tout annonçait que Perpignan allait être investi.

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