‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 25 sur 71 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MOKTLOIIS SAIVÉ ET LA CEUDAGIVE CONQUISE.

Position stratégique de Mont-Louis. — Description des deux Cerdagnes. — Première invasion de la Gerdagne française (avril). — Nos dispositions pour défendre la trouée de l'Ariége. — Les Espagnols, arrêtés par les neiges, se retirent. — Seconde invasion (juillet). — Mont-Louis fortement compromis par la prise de Villefranche. — Les Espagnols se disposent à investir la place. — Assiette et fortifications de Mont-Louis. — Préparatifs de défense.

— Dagobert envoyé avec une division de 3,000 liommes au secours de la forteresse. — Perplexité du général. — Il se décide à attaquer le camp de la Perche. — Préparatifs de l'attaque. — Position de l'ennemi. — Combat de la Perche. — Prise de Pulgcerda et invasion de la Gerdagne espagnole.

— Progrès des Espagnols en avant d'Olette.— Dagobert se retourne sur eux.

— Combat d'Olette.

Cependant, d'autres dangers nous menaçaient dans les montagnes: depuis la prise de Villefranche, Mont-Louis était fortement compromis.

On connaît l'importance de cette place. Création de Vauban, dans une des positions les plus remarquables des Pyrénées, à 1,500 mètres au-dessus de la mer, elle maîtrise les sources de quatre grands cours d'eau : de la Tet, qui va traverser la plaine du Roussillon ; de l'Ariége et de l'Aude , qui descendent dans le grand bassin du Midi; de la Sègre, enfin, qui tourne le massif de la Catalogne et s'enfonce en long couloir jusqu'au cœur de la Péninsule.

Mont-Louis défend immédiatement l'entrée supérieure de la gorge de la Tet; car son canon bat à 1,000 mètres le débouché du col de la Perche, par lequel on passe de la Sègre dans la Tet.

Il masque simplement les sources de l'Aude; mais pour atteindre ces sources en tournant la place, il faudrait se jeter dans des constructions ou des réparations d*' cliemins, qui équivaudraient aux travaux d'un siège.

L'Ariége échappe à Taction directe de la forteresse, cependant elle est soumise à sa sphère d'activité.

Enfin , Mont-Louis nous assure la prédominance dans la vallée supérieure de la Sègre qui, jusquà la Seud'Urgel, n'a aucun obstacle sérieux à nous opposer.

C'est cette portion supérieure du bassin de la Sègre qu'on appelle Cerdagne.

La Cerdagne se présente sous l'aspect d'une petite plaine qui commence à la descente du col de la Perche, vers Saillagouse, et finit à cinq lieues de là, « plaine, dit Vauban, qu'il " ne faut pas comparer à la plaine Saint-Denis, mais qui n'est <( plaine que parce qu'elle est entourée de si hautes montagnes. ^y Elle n'a guère , en effet, qu'une petite lieue dans sa plus grande largeur.

La Cerdagne est renommée par sa fertilité , ses nombreux troupeaux et 114 villages riches et populeux. Si on la compare aux arides montagnes qui l'environnent, ses ressources sont considérables; mais pour une armée en campagne elles sont assez insignifiantes.

Les habitants se font remarquer par leur intelligence et la beauté de leur sang. Ils ont une physionomie à part qu'ils doivent à leur isolement, d'autres disent à leur origine phénicienne , dont on prétend retrouver des traces jusque dans les noms monosyllabiques d'un grand nombre de ses villages.

Par une anomalie dont on rencontre plusieurs exemples dans les Pyrénées, la Haute-Cerdagne appartient à la France, sans qu'aucune limite naturelle marque la frontière qui, ailleurs, suit généralement la ligne de partage des eaux. On rencontre même un gros bourg d'origine romaine, Livia, bizarrement enclavé dans noire territoire.

Topographiquement, la Cerdagne est divisée en deux bassins séparés par un étranglement. Au centre du premier, s'élève, sur un mamelon isolé, la petite ville de Puigcerda, place forte anlrefois, mais réduite, depuis Louis XIV, à une méchante muraille. Un gros bourg également fermé, Belver, occupe dans le second bassin une position analogue, mais

plus forte, à cause des escarpements qui rendent inattaquable une partie de son enceinte.

L'occupation de ces deux petits postes assure celle du pays. C'est même pour nous la meilleure manière de couvrir notre trouée de l'Ariége et tout l'ancien comté de Foix. Cette opinion, du reste, était tellement accréditée parmi ceux de nos officiers qui avaient étudié cette frontière , qu'avant l'ouverture des hostilités, malgré notre extrême faiblesse, les généraux Servan et La Houlière voulaient s'emparer de Puigcerda. Mais en Cerdagne comme ailleurs, nous devions être prévenus.

Le 25 avril, en effet, 3,000 Espagnols, sortis de Puigcerda sous la conduite du général Lancaster, étaient venus prendre position à deux lieues de Mont-Louis, entre Err et Sainte- Léocadie. Quatre cents miquelets pénétraient en même temps, par le val de Carol, jusqu'à l'Hospitalet, premier village de l'Ariége à la descente du Puigmoren.

Ce fut alors seulement que nous songeâmes à garder les gorges de l'Ariége où de récents travaux venaient d'aplanir les principaux obstacles du terrain, obstacles qui étaient, à cette époque, la seule défense de cette ligne d'invasion. Un eamp de 1,000 hommes, aux ordres de l'adjudant-général Marbot, fut d'abord établi à une demi-lieue au-dessus d'Ax, dans la position appelée la troisième Baserque, puis bientôt transporté en amont des Baserques, au-dessus de Mérens.

Cette première tentative d'invasion échoua; les neiges du col de la Perche ne purent être franchies, bien que 1,300 homiries eussent été, pendant plusieurs jours, employés à les déblayer. Vinrent ensuite les maladies occasionnées par les rigueurs de la saison. L'ennemi rentra à Puigcerda et y resta deux mois dans l'inaction la plus complète.

Dans les premiers jours de juillet, la prise de Bellegarde ayant amené les Espagnols sur la Tet , l'invasion de la Cerdagne fut reprise, et la division La Pena, qui comptait 4,000 fantassins, 600 cavaliers et 8 bouches à feu, vint s'installer au col de la Perche.

La Pena débuta par entreprendre quelques redoutes eri

vue de la place, mais on ne lui donna pas le temps de les achever. Le 15 juillet, en effet, 80 grenadiers du Gard, qui campaient à Bolcaire, enlevèrent ces redoutes à la baïonnette, et poussèrent, dans leur élan, jusqu'aux villages d'Eyne, de Via et d'Odello, qui furent également emportés. Cette vigoureuse sortie contint les Espagnols jusqu'à la prise de Villefranche.

Ils avaient traîné en Cerdagne, comme nous venons de le dire, 8 pièces de canon. Ces pièces ne dépassaient pas le calibre de 42, et cependant on n'avait pas employé moins de trois mois à les faire passer de l'intérieur de la Catalogne, par la vallée du Ter, dans celle de la Haute-Sègre. Cette difficulté de transporter du canon en Cerdagne eût été rassurante pour Mont-Louis , si la conquête de Villefranche n'était venue ouvrir tout à coup aux Espagnols , pour aborder la place qu'ils menaçaient, une voie beaucoup plus commode que les âpres sentiers des montagnes du Ter, la rampe qui remontait la gorge inférieure de la Tet. Cette rampe cessait, il est vrai, d'être praticable au-dessus d'Olette, d'où, jusqu'à Mont-Louis, elle dégénérait en une étroite et scabreuse corniche à peine accessible aux mulets. Mais un plateau facile, appelé les Llançades , s'étend le long des crêtes de la rive gauche , et d'Olette on pouvait le gagner et le parcourir, jusqu'à Mont-Louis, avec du canon de gros calibre.

Voulant mettre à profit cette disposition des lieux, Ricardos ordonna à Crespo , dont la division occupait toujours le Conflans, de rassembler, en avant d'Olette, un matériel complet de siège, et de le transporter, par les Llançades, devant Mont-Louis. Crespo devait, en même temps, s'entendre avec la Pena pour investir la place, qu'ensemble ils tenaient déjà à demi embrassée. Ils différèrent cet investissement, et ce fut une faute qu'ils allaient reconnaître bientôt et à leurs dépens.

Mont-Louis, qui n'était plus alors désigné que sous le nom de Mont-Libre, est bâti sur un étroit plateau qui penche légèrement vers le sud-est. Ce plateau se termine : au midi, par des talus rapides; à l'est, par un précipice de 60 mètres de

profondeur au fond duquel roule la Tet;à l'ouest et au nord, par dos pans unis de terrain qui s inclinent en longs glacis. Ceux de Fouest se raccordent avec le col de la Perche.

La fortification, ouvrage complet de Vauban, consiste en un quadrilatairebastionné et une double couronne adjacente. Le quadrilataire, qui est la citadelle, occupe le sommet du plateau, et ferme la gorge de la couronne, dont les deux longues branches achèvent d'envelopper le bourg.

L'armement deMont-Louis était encore incomplet ou délabré, quand les Espagnols parurent sur la Tet. Dès-lors, pour communiquer de l'intérieur avec la forteresse menacée, il ne restait plus que le mauvais chemin qui remonte le cours de l'Aude. Il fallut le réparer à la hâte. Pour cela, on établit à Quillan, au pied des Corbières, un camp de travailleurs, grâce à l'activité desquels on put bientôt armer les remparts, pourvoir l'arsenal, approvisionner les magasins pour quatre mois, et porter la garnison au complet, c'est-à-dire à 2,000 hommes. Cette garnison avait à sa tête le chef de brigade Voulland, vieil ofticier sans connaissance des lieux et d'une intelligence fort ordinaire, mais brave et sûr. Son premier acte avait été de faire pendre un agent des Espagnols qui était venu sonder sa fidélité.

La résistance probable de la place était évaluée à 85 jours.

Cependant la Penaet Crespo continuant à resserrer la forteresse, une attaque semblait imminente, et, malgré les dangers de la plaine, on attachait avec raison trop d'importance à Mont-Louis, cette clef des montagnes, pour fabandonner à lui-même. Il fut donc arrêté à Perpignan qu'on enverrait une division de 3,000 hommes au secours de la Cerdagne. Dagobert, récemment nommé général de division, s'offrit pour remplir cette mission délicate. Les représentants Facceptèrent et lui confièrent, par le même arrêté du 7 août qui destituait de Fiers, le commandement de la frontière depuis dette jusqu'à la Garonne.

Dagobert aimait la guerre de montagne où il excellait, mais c'était Findépendance qu'il aimait par-dessus tout, et qu'il recherchait ici. Toutefois, pour se conformer aux ins-

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tructions de rassemblée souveraine, et à la règle qu'on s'était imposée sur cette frontière, après la chute de Bellegarde, d'enfermer un représentant dans chaque place menacée d'un siège, on adjoignit au nouveau général en chef un représentant du peuple, le député Cassanyes. Heureusement, Cassanyes était un homme droit et sensé, qui contraria peu Dagobert, qui même eut le courage, alors bien rare parmi ses collègues, de faire à la chose publique le sacrifice de son amourpropre, en supportant sans se plaindre les sorties toujours amères, souvent blessantes, d'un esprit railleur et aigri. Bien plus, en dépit de tout, Cassanyes voua à son ^e?iérai un respectueuxattachement qui ne se démentit jamais, et qui formait un singulier contraste avec l'antipathie que tous les autres conventionnels manifestaient en toute circonstance à cet officier de l'ancien régime.

Cassanyes devança Dagobert et donna auxpréparatifsde défense une nouvelle activité. Il fit occuper par une batterie la serre (le rideau) de Bolcaire qui avait des commandements sur la citadelle et empêchait cette dernière de surveiller un mouvement qu'on aurait pu tenter pour gagner, par le Capsir, lavalléede l'Aude, en tournantla forteresse. Surla rivegauche de laTet, vers le village de laLlagonne, on barra directement le chemin du Capsir par une nouvelle batterie de 2 pièces de 8, dont la garde fut confiée à une centaine d'hommes. Cette seconde batterie prenait des revers sur la première, et était elle-même vue de la place. Cent vingt miquelets furent chargés de patrouiller dans la montagne. Enfin, au sud-ouest de la Llagonne, à la lisière d'un fourré, et non loin de la Tet, un bataillon de 800 hommes fut installé autour d'une petite redoute, pour servir de centre à la défense extérieure.

Déjà les batteries espagnoles du col de la Perche insultaient les remparts, quand Dagobert arriva, suivi de 3,000 hommes embrigadés sous les ordres des généraux Poinçot etd'Arbonneau. Son i)reinier soin fut de faire relever, par 300 hommes de troupes de ligne, auxLlançades,lepostede volontaires qui, depuis la prise de Villefranche , gardait, avec 2 pièces de 8 enfermées dans deux petites redoutes, la croupe du plateau au-

dessus d'Olette. Déjà les avant-postes espagnols remplissaient le village ; il n'y avait plus un moment à perdre: en une marche, les deux divisions pouvaient se réunir.

Cependant, on apprend en Cerdagne la situation cri tique du Rûussillon; d'heure en heure, les nouvelles les plus alarmantes se succèdent. Perpignan va succomber! qu'importe alors Mont-Louis? Dagobert passe quelques jours dans une anxiété cruelle. Il avait mis en réquisition, ainsi qu'il y était autorisé par le décret du 7 août, les départements de l'Ariége, de la Haute-Garonne, et le district de Quillan; rien n'arrivait. Alors, c'était le 27 au matin, il alla proposer à Cassanyes de laisser Mont-Louis à sa garnison qui suivrait le sort des ^rnies, et de se retirer sous Perpignan où devait, d'un jour à l'autre, se décider le sort de la campagne. « Cette proposition « me parut si étrange, dit Cassanyes dans ses Mémoires, « que je ne pus m'empêcher de témoigner mon méconten- « tement au général, et de lui dire qu'on ne parlait que de « battre en retraite. Dagobert parut contrarié de ma ré-

« plique. Il se lève et me quitte brusquement Vers midi,

« on l'annonce chez moi. Je m'empresse d'aller au-devant de « lui; il me prend parla main, me fait asseoir avec lui et « me présente un papier, en me recommandant de le lire « attentivement. C'était un plan d'attaque du camp de la « Perche. Je lui serrai la main en lui disant que le plan était « bon. Nous fîmes venir le général Poinçot pour le lui com- « muniquer, et nous convînmes de garder le secret. »

Aussitôt des ordres sont expédiés de tous côtés: à Mari)Ot, qui est dans les gorges de l'Ariége, ordre de marcher en avant; aux postes de la Llagonne, des Llançades, ordre de rentrer; à la garnison, ordre de tenir les portes ferraf-es, d'interdire sévèrement l'accès des remparts, pour qu^^ '''en ne transpire au-dehors.

Le soir, Dagobert, Poinçot et Cassanyes se transportent sans escorte, sur les hauteurs de Bolcaire, examinent le camp de la Perche et arrêtent leurs dernières dispositions.

A 7 heures, Dagobert détache, en enfants perdu», deux compagnies de miquelets; il les charge de se porter, à Ira-

vers le massif du Cambredasse, sur Eyne, pour y couper ou inquiéter la retraite de rennemi, et même s'emparer, si c'est possible, de la personne du commandant de la division espagnole.

Vers 10 heures, toutes les troupes disséminées dans les environs étaient rentrées dans la place, et l'on y comptait, outre la garnison, 3,000 hommes prêts à marcher.

A minuit, on commence à faire sortir, sans bruit, l'artillerie d'abord, puis successivement les 3,000 combattants, auxquels on prescrit le plus profond silence. Enfin, à 4 heures du matin, les portes de Mont-Louis se referment: toutes nos troupes étaient en marche.

COMBAT DE LA PERCHE. — Le col de la Perche, où campaient les Espagnols, commence à un kilomètre de Mont-Louis et s'étend, sur une longueur de cinq quarts de lieue, jusqu'à la descente de Saillagouse. Large, plat, uni, il est, passé la saison des neiges, praticable à toutes les armes.

La division de la Pena était établie sur deux lignes en travers du chemin, sa gauche au village de Bolcaire, et sa droite un peu en arrière du hameau de Saint-Pierre. Bolcaire était fortement retranché et encombré de miquelets; l'aile opposée, au contraire, était sans appui.

C'est sur cette aile droite que Dagobert avait résolu de frapper, et il avait confié cette attaque principale au chef de brigade Poinçot, le plus ardent de ses lieutenants, qui marchait en tête de colonne avec 1,200 hommes d'élite et 4 pièces de canon. Le centre, de même force, suivait le grand chemin, sous les ordres du général en chef. Le général d'Arbonneau s'avançait sur Bolcaire qu'il devait forcer à coups de canon; il conduisait 500 hommes, trois pièces de 4, deux de 8 et une de 12, le tout monté sur affûts de siège, faute d'autres.

Poinçot, par une marche de flanc rapide, tourne Saint- Pierre, arrive au point du jour sur les hauteurs qui dominaient la droite du camp et engage immédiatement la canonnade.

Notre centre, exposé aux batteries qui enfilaient le chemin, s'avançait lentement ; les braconniers montagnards s'étaient

débandés, et c'est à peine si Dagobert suffisait à maintenir l'ordre dans le reste de sa colonne.

Quant à d'Arbonneau, qui avait à traîner par un chemin affreux une pesante artillerie, indispensable cependant pour forcer Bolcaire, il était tout-à-fait en retard.

Poinçot restait donc seul aux prises. Néanmoins, il se porte en avant. Son centre est rompu par la mitraille ; un bataillon tout entier prend la fuite: il fait serrer les rangs et continue. Deux fois, pour Tarrôter, l'infanterie espagnole se présente en colonne, deux fois il la fait reculer par la vivacité, par la précision de son feu. La cavalerie se présente à son tour; Poinçot la repousse également. Mais il s'est aperçu que c'est à son artillerie que celle-ci en voulait. x\lors, usant de stratagème, il feint d'abandonner son canon sur sa droite et ordonne une marche oblique à gauche. Aussitôt 200 cavaliers se précipitent sur les pièces découvertes. Alors, la droite de la ligne française, exécutant au pas de course un changement de front en arrière, enveloppe ces cavaliers, en tue la moitié et prend une partie du reste. Poinçot avait mis à ce mouvement tant d'impétuosité, qu'un instant il se trouve cerné luimême et obligé de disputer sa vie aux cavaliers que les siens entouraient et taillaient en pièces.

En ce moment même, notre centre, remis d'une première émotion, culbutait l'avant-poste des maisons de la Perche, et d'Arbonneau, parvenu enfin à portée de Bolcaire, couvrait le village de boulets et jetait le désordre parmi ses défenseurs, déconcertés par l'apparition inattendue de l'artillerie sur des crêtes réputées inaccessibles au canon.

Mais Dagobert ne voit que Poinçot dont l'audace Ta transporté. Sans s'inquiéter de sa droite, laissant là son centre qui continue à gagner du terrain, il s'élance vers son intrépide lieutenant. Son arrivée achève d'enlever nos soldats victorieux. Ils se forment en colonne, entonnent le Ça ira ! et franchissent au pas de charge, sous une affreuse mitraille, les quatre cents toises qui les séparaient de l'ennemi. Le choc fut irrésistible. Les Espagnols, rompus, culbutés, s'enfuient vers Puigcerda ou se dispersent dans les montagnes. Malheu-

reusement, nous ne pûmes compléter notre victoire : nous n'avions pas un seul cavalier; les compagnies franches, égarées, étaient restées lâchement couchées ventre à terre dans un bois; enfin d'Arbonneau, arrêté à Bolcaire, n'avait pas eu le temps d'intercepter le pont d'Eyne, ainsi qu'il avait été convenu; en sorte que l'ennemi en fut quitte pour 300 hommes tués ou blessés, 60 prisonniers et la perte de tout son matériel. Nous n'avions que 150 des nôtres hors de combat.

La poursuite avait à peine duré une demi-heure, que Dagobert, dans la crainte d'un retour de fortune, fit sonner la retraite et rallia ses troupes sur le champ de bataille. Après deux heures de repos dans ce camp si glorieusement conquis, il reprit les traces des fuyards par Palau, Osséga et Sainte- Léocadie, en convergeant vers Puigcerda. Mais les dangers d'une attaque de nuit l'engagèrent à différer jusqu'au lendemain l'attaque de cette petite ville. On bivouaqua autour de Sainte-Léocadie, en-deçà de la frontière.

INVASION DE LA CERDAGNE ESPAGNOLE. — Au poiut du JOUP,

nos soldats foulèrent pour la première fois le sol ennemi. Ils saluèrent leur entrée en Espagne par des transports de joie; et comme Puigcerda avait été évacué la nuit par les troupes espagnoles, ce fut dans une sorte d'appareil de fête que les vainqueurs de la veille firent leur entrée dans cette ville, escortés par les habitants qui étaient accourus à leur rencontre en demandant à changer leurs clefs contre le titre de citoyens français.

Pour reconnaître ce bon accueil, pour discréditer, autant que possible, les calomnies que les moines espagnols ne cessaient d'exhaler contre nous, et donner en même temps aux Catalans un gage de notre respect pour le culte catholique, le premier soin du représentant fut d'aller, accompagné du général d'Arbonneau, à l'église principale, rendre grâce à Dieu du succès de nos armes.

Dagobert, après avoir masqué sur sa gauche le col de Tosas, par lequel une partie des fuyards s'était écoulée dans la vallée du Ter, et repris sur sa droite possession du val de Carol, marcha sur Belver, s'en saisit et poursuivit le gros de

la division espagnole jusqu'à trois lieues de la Seu d'Urgel. Mais, comme il n'était pas en mesure d'attaquer cette dernière place, il revint sur ses pas, laissa 200 hommes à Belver, 4,000 à Puigcerda, et poussa une reconnaissance vers les passages par lesquels il avait l'intention de déboucher dans le Ter, afin de tenter un coup de main sur la riche manufacture d'armes de Ripoll. 11 allait donner suite à ce dernier projet, et il rentrait à Puigcerda pour prendre ses dernières mesures, quand des nouvelles alarmantes de Mont-Louis vinrent tout à coup donner à son activité une nouvelle direction.

COMBAT d'olette. — Chargé, en l'absence de Dagobert, de veiller sur les Llançades, le gouverneur de Mont-Louis y avait renvoyé des volontaires à la place des troupes de ligne, qui en avaient été rappelées pour le combat du 28. Ce nouveau poste, composé en grande partie de jeunes bergers des environs, n'avaient pas tardé à disparaître. Ces étranges volontaires avaient été remplacés par d'autres qui ne valaient pas mieux.

De son côté, Ricardos, à la nouvelle des événements de Cerdagne, avait dépêché du camp de Ponteilla 5 bataillons de ses meilleures troupes, 50 chevaux et quelques nouvelles pièces de canon, pour renforcer à Olette la division du général Crespo. Celui-ci recevait en même temps l'ordre de forcer immédiatement les Llançades et d'aller couper la retraite à Dagobert, que l'on croyait enfoncé vers la Seu d'Urgel.

Le 2 septembre, les Espagnols avaient réuni à Olette 5,000 hommes, GOO chevaux, 4 pièces de 46, 6 pièces de 8, 4 mortiers, des munitions en abondance, en un mot, tout le matériel d'un siège. Comme, du reste, ils n'avaient eu qu'à se montrer pour disperser le poste des Llançades, qui s'était réfugié sur les hauteurs de Sauto, à l'est de Mont-Louis, ils avaient avancé leur parc au pied de la montagne ; ils venaient de mettre en réquisition, sous peine de mort, tous les habitants du pays pour travailler à la rampe des Llançades; enfin, ils allaient escalader ce plateau, quand Dagobert apprit ce qui se passait.

Sans hésiter, l'infatigable général prend 4,400 hommes

(l'élite, court à Mont-Louis, traverse la place au coucher du soleil, recueille en passant les troupes de Sauto et arrive sans bruit, à la faveur des ténèbres, jusqu'à l'extrémité des Llançades, au-dessus et un peu en avant de Canavell. Là, il l'orme sa troupe, 1,600 hommes, en trois colonnes, et il lui donne, pour se reposer, le reste de la nuit.

Au point du jour, au milieu d'un épais brouillard (jui pesait sur la montagne depuis la veille, nos trois colonnes se précipitent ensemble dans le bassin d'Olette. <( Jamais surprise ne fut plus complète ; nous arrivâmes sur eux comme des éperviers, » dit le rapport de Cassanyes. Les grenadiers royaux, qui gardaient le pave, se firent hacher sur leurs pièces; ce fut la seule résistance. Le reste s'enfuit à la débandade, abandonnant tout. Villefranche les recueillit et arrêta la poursuite des vainqueurs, qui ramassèrent sur le champ de bataille : 14 bouches à feu, 300 prisonniers (dont 30 officiers et 3 colonels), 300 morts ou blessés, enfin un riche butin qui les indemnisa de leurs fatigues. Ils n'avaient à regretter qu'une trentaine des leurs.

Mont-Libre était sauvé. Cassanyes, qui avait partout suivi Dagobert au milieu du feu, courut porter à Perpignan l'heureuse nouvelle de ces deux rapides et brillantes victoires, nouvelle qui arriva bien à propos, car au dedans et au dehors la situation de cette place était affreuse.

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