‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 26 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

PERP16IVAIV MENACÉ.

Description des fortifications de Perpignan. — Etat de la place. — Barbantane se décide à quitter Perpignan. — Effet de cette détermination. — Le camp de l'Union fort mal gardé. — Surprise d'Orles et de Cabestany. - Belle résistance du général de Fregeville. — Effroi dans Perpignan. — Lettre lamentable de Barbantane au ministre de la guerre. — Il se retire à Salces, puis à Narbonne. — Situation de Perpignan après cette retraite. — Conduite énergique du représentant Fabre. — Sa belle proclamation. — Terreur.

— Lettre vigoureuse de d'Aoust à la Convention. — L'esprit public se relève. — Préparatifs de défense à Perpignan. — Triste situation de la division de Salces. — Tâtonnement des Espagnols sur la rive gauche de la Tet. — Ils s'emparent de Rivesaltes. — Ils s'établissent sur les hauteurs de Peyrestortes. — Rivalité de nos divisionnaires. — Belle occasion perdue. — Barbantane donne sa démission; ce qu'il devient. — Mondredon remplacé à Salces parle général Goguet.— Dagob^rt nommé général en chef par intérim.

— En attendant son arrivée, d'Aoust commande en chef. — Il essaye de surprendre le camp de Ponteilia,

Perpignan s'élève au centre de la plaine du Roussillon, sur le penchant d'un coteau que couronne une vaste et forte citadelle. La ville est entourée d'anciens remparts que Vauban a transformés en fronts modernes. La citadelle a deux enceintes et un réduit. Ce réduit, qui occupe le point culminant de la colline, est l'antique palais des rois d'Aragon. La première enceinte, celle de l'intérieur, commencée par Louis XI, est d'un faible profil; la seconde, ouvrage de Philippe II, est monumentale comme toutes les constructions de ces beaux temps de l'Espagne.

L'ennemi débordait déjà dans les plaines du Roussillon, que Perpignan, ce boulevard des Pyrénées orieniales, avait encore ses parapets délabrés, ses arsenaux dégarnis, ses magasins vides. Il fallut donc improviser en quelques semaines,

et avec Tennemi aux portes, des préparatifs qui exigent ordi

nairementun long travail et les loisirs de la paix. On y parvint, mais au prix de quels douloureux sacrifices! Ici, c'était le commandant de l'artillerie qui échappait par le suicide aux colères des proconsuls, à des ordres insensés qui prescrivaient, sous peine de mort, de compléter en quelques jours l'armement des remparts, comme s'il se fût agi de relever un lambeau de terrassement ou de palissades. Là, c'étaient les habitants de la campagne qui, sommés, toujours sous peine capitale, de transporter dans la place les grains nécessaires à leur subsistance, allaient en redemander à Ricardos, en échange de leur soumission.

Ces terribles exigences, toujours inexécutables dans les délais prescrits, aboutirent néanmoins, après trois mois d'efforts désespérés, à mettre en assez bon état les fortifications et l'armement do la place. A la fin d'août, on comptait en magasin des vivres pour 35 jours et pour une garnison de 4,500 hommes, qui, à la rigueur, auraient suffi à la défense, avec l'aide des habitants que l'on supposait approvisionnés. Du reste, cette garnison, d'un effectif très-variable, à cause de la proximité du camp, pouvait toujours être, en quelques heures, portée au grand complet. (Voir l'état de situation au l^"" septembre.) Mais ce qui manquait irrémédiablement, c'étaient des bâtiments voûtés, des bois de blindage, enfin des abris, contre un bombardement que le matériel de l'ennemi, ses précédents, ses menaces, semblaient rendre imminent.

Telle était la situation critique de Perpignan, quand le passage de la Tet par les Espagnols vint encore l'aggraver. C'était le 29 août. Barbantanc, que nous avons laissé à Cornelia, assistant, dans l'attitude la plus inerte, à l'envahissement de la rive gauche de la Tet, avait placé toute sa confiance dans son chef d'état-major Giacomoni, officier aussi éclairé que brave et d'un dévouement éprouvé, mais qui, dans cette conjoncture où il fallait s'affranchir des règles ordinaires, déployer de l'audace, ne sut que montrer une prudence vulgaire.

II était prudent, indispensable même, dans la prévision d'un investissement prochain, « d'évacuer sur là division

« Mondredon la cavalerie, les malades, les bouches inutiles; « d'organiser sur nos derrières des magasins, des dépôts de « recrues, pour recevoir et former cette multitude d'hommes « que la levée en masse allait amonceler dans les Cori bières; » et Giacomoni, dans une lettre à Barbantane, erl date de ce même jour, 29 août, eut raison de conseiller ces sages mesures; mais pourquoi ajoutait-il « que l'état-major « général aussi devait quitter Perpignan? » Bien plus, comme on semblait hésiter à suivre ses conseils, il revint à la charge le 1" septembre, et dans une nouvelle lettre, plus pressante encore que la première, il alla jusqu'à proposer de retirer laf grosse artillerie du camp de l'Union.

A tant d'instances, un chef incapable de prendre l'initiative d'une résolution qui mettait en jeu le salut de son armée, n'avait rien à répondre, et Barbantane adopta, à peu de chose près, les mesures proposées par son lieutenant. Il fut arrêté : « que le quartier-général serait transporté à Salces; qu'on « maintiendrait l'effectif d'une division au camp de l'Union; « que le général d'Aoust en prendrait le commandement ; qu'on « en retirerait la cavalerie; enfin, qu'on s'efforcerait de con- « server les communications entre Salces et Perpignan. »

Cette détermination fut accueillie, comme un acte d'insigne faiblesse, par d'universelles et violentes clameurs, qui retentirent aussitôt dans notre malheureux camp, où fermentaient déjà tant d'éléments de dissolution. A ce rassemblement d'hommes attroupés à la hâte, un seul lien donnait l'apparence d'un faisceau, d'une armée. Cet unique lien, ce n'était point encore la discipline, qui n'avait été, jusque-là, pour nos volontaires, qu'un mot abhorré, et, comme ils le proclamaient eux-mêmes, une chaîne bonne tout au plus pour les isçlaves du tyran de Castille : c'était l'enthousiasme révolutioimaire seulement, l'enthousiasme qui a des réactions §i subites, si fatales, qui pâlit si inopinément au moindre souffle contraire! Aussi, qu'on se figure le relâchement, la démoralisation, que la nouvelle inattendue d'un mouvement de retraite vint jeter tout à coup au milieu de ce camp qui passait déjà pour sacrifié !

Déjà même il semblait abandonné, tant était grande la négligence de ses défenseurs qui dormait aux avant-postes, à la lueur, en quelque sorte, des grand'gardes espagnoles!

Ce déplorable état de choses inspira à Ricardos la résolution d'essayer une seconde fois de rejeter, dans la place qu'il voulait investir, ce camp si fortement ébranlé; mais, heureusement pour nous, le trop prudent général ne crut devoir hasarder qu'une timide surprise et des forces manifestement insuffisantes.

COMBAT d'ohlks. — Daus la nuit du 2 au 3 septembre, il fit sortir en silence, de son camp de Ponteilla, trois petites colonnes qui se dirigèrent : celle de droite, de 400 baïonnettes et 400 chevaux, sur Cabestany ; celle du centre, de 2,000 hommes, sur le centre de notre position; la troisième, sur le moulin d'Orles. Cette dernière, composée d'un millier de gardes vallones, était la véritable colonne d'attaque. Profitant, pour se dérober, des oliviers qui ombragent comme une forêt les bords de la Basse, elle se glissa sans être aperçue le long de cette rivière, et enleva d'emblée la batterie qui couvrait le moulin. La surprise fut si complète que bon nombre de nos soldats périrent égorgés dans leurs tentes.

La colonne qui marchait sur Cabestany alla moins vite ; cependant elle ne tarda pas à compromettre les redoutes qui défendaient les abords du village. Quant à la colonne du centre, destinée seulement à diviser notre attention, elle se bornait à observer.

Cette irruption si brusque, si imprévue, déconcerta le camp de l'Union. Débordées à droite, menacées à gauche, tenues en échec au centre, nos troupes, immobiles dans leurs retranchements, attendant des ordres qui n'arrivaient pas, étaient dans un de ces moments d'hésitation où un grain fait pencher la balance. Un de nos chefs y jeta bravement son épée.

Le général de Fregeville était campé un peu en arrière d'Orles. S'arrachant du lit de douleur où le retenait une fièvre ardente, il accourt au moulin et y soutient, pendant cinq quarts d'heure, une lutte désespérée, jusqu'à ce que, succombant à la violence du n)al (jui le consumait, il tombe évanoui

dans les bras de son aide-de-camp, où il est fait prisonnier.

Cette belle résistance donna aux nôtres le temps de se reconnaître : le bataillon de grenadiers du commandant Banel, ayant à sa tête le général Giacomoni , fondit sur Orles, reprit notre batterie, tua ou blessa 150 gardes et rejeta le reste sur Canohes.

Cependant, la démonstration sur Cabestany se terminait par une scène de carnage : le village avait été forcé, saccagé, incendié, et une centaine de cadavres, parmi lesquels des femmes, des vieillards, des enfants, gisaient au milieu des décombres et des flammes.

On fit au général Ramel , qui commandait notre cavalerie , un reproche, et plus tard , un crime (qui lui coûta la tête), de n'avoir point inquiété la retraite de l'ennemi, et d'être resté dans l'inaction, quand il pouvait, tout au moins, en se lançant sur la route de Toulouse, reprendre aux Espagnols une centaine de prisonniers qu'ils emmenèrent tranquillement.

RETRAITE DU GÉNÉRAL EN CHEF. — Perpignan fut daus l'effroi, et, pour achever la situation, dans la nuit suivante, l'état-major général, le trésor public et 4,000 hommes, y compris la cavalerie, quittèrent la place et se retirèrent à Salces (1).

Quand, le 4 au matin , le bruit de cette déplorable retraite fut répandu, un concert de malédictions s'éleva de toutes parts contre celui qui l'avait ordonnée. Barbantane, encore présent sur les lieux , eut beau répondre qu'il était général en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales et non de Perpignan . qu'il était de son devoir de ne pas compromettre les troupes de la république ; il eut beau aller même jusqu'à offrir de rester à Perpignan comme simple divisionnaire, si on voulait lui donner un successeur qui irai ta Salces commander à sa place : personne ne voulut comprendre que le poste du général en chef était ailleurs qu'au foyer même du danger. Le malheureux général persista néanmoins à quitter la place; seulement, il retarda son départ de quelques heures pour expédier au ministre de la guerre le bulletin de son échec de la veille ,

(1) Mémoires de Barbantane imprimés en 1820(1 vol.)

et lui faire, sous Tétreinte d'une sorte de délire, ces cruels aveux d'impuissance :

« Je vais à Narbonne voir si les troupes nous arrivent et

«( leur donner une direction J'occupe le poste dupluscou-

« rageux républicain Je ne manquerai ni de zèle, ni d'ae-

<( tivité, ni de courage Je vais réunir tous mes efforts,

<c toutes mes facultés, pour former cette nouvelle armée. (c Puissé-je y réussir, et mes foibles talents et mes facultés « physiques, suffire à ce terrible fardeau ! Des craintes très- « fondées me font souhaiter que vous puissiez envoyer à « cette armée un général expérimenté et bon patriote, sous K les ordres duquel je puisse combattre un ennemi qu'il est « cruel de voir sur le territoire de la république. » Puis il partit pour Salces, accompagné de son chef d'état-major Giacomoni et du représentant Bonnet.

Il laissa Perpignan de plus en plus consterné. Dès-lors, les conseils administratifs , si prompts à incriminer les gé néraux, à les accuser de trahison, de lâcheté, tous ces fameux clubistes ne dissimulèrent plus leur profond abattement. Les plus compromis demandaient déjà à être compris dans la capitulation ; car , au sein de cette foule éperdue , il n'était plus question que de capituler. Une épidémie cruelle sévissait, et les officiers de santé avaient déserté leurs postes. Enfin, au milieu de la désolation générale, vinrent tomber, par surcroît, les accablantes nouvelles de l'insurrection lyonnaise et de la prise de Toulon.

A une telle crise, il fallait des remèdes prompts et violents. Ils furent apportés sur l'heure parle représentant Fabre qui, de Collioure où il s'était jusqu'alors renfermé, était accouru à Perpignan, sitôt que cette place était devenue le point de mire des Espagnols. Il débuta par la proclamation suivante :

« Seront punis de mort tous ceux (jui murmureront le mot « capitulation^ ou qui auront des rapports quelconques avec a l'ennemi. On dressera la liste des suspects, ils seront renu fermés; la liste des faibles, ils quitteromt la place; la liste ■< dco forts, ceux-là jureront de s'ensevelir sous les ruines de (' la citadelle. Les habitants des campagnes viendront s'en-

« fermer dans la place avec leurs grains, et de là, à l'appel du <( tocsin , ils voleront au secours de leurs communes incen- « diées. Ceux qui mourront les armes à la main seront ho- « norés : on publiera leurs noms. La république adopte d'a- « vance les veuves et les orphelins. »

Puis s'épanchant dans un rapport confidentiel au comité : « Ces Catalans du Roussillon sont plus Espagnols que Franu çais. C'est une vaste famille de prêtres et d'émigrés. Mais « l'instrument de mort est en permanence , et les émigrés et « les prêtres y passent tour à tour. Tous les jours nous nous « pénétrons dé l'idée de faire guillotiner la moitié des sus- « pects et de déporter le reste sur les côtes d'Afrique. »

Les actes suivirent les paroles : tous les suspects furent arrêtés; l'instrument de mort resta en permanence, et la hache, levée sur toutes les tètes, s'abaissa sur plusieurs.

D'Aoust, de son côté, ne resta pas en arrière du représentant, et le jour même du départ de Barbantane, le 4 septembre , il écrivait au ministre de la guerre : « Je réponds que (( les remparts de Perpignan ne seront jamais souillés par <( l'infâme drapeau du tyran espagnol. Si les circonstances « faisaient que la place ne fût pas tenable, j'ai juré de ne jau mais signer de capitulation, de faire sauter les fortifications n de la ville et de la citadelle , et de me faire jour avec mes « braves camarades, ne laissant aux vils satellites du despo- « tisme qu'un monceau de ruines et de cendres, digne specu tacle de leurs regards féroces. Tous les bons patriotes me w suivront , car l'homme libre ne peut vivre sur un sol es- <i clave. » Signé : le commandant de l'année de Perpignan.

Cette attitude des autorités opérait déjà sur l'esprit public une réaction salutaire , quand la nouvelle des succès de Dagobert vint le relever tout à coup. Les retours sont prompts dans les imaginations méridionales : on se crut sauvé, et tout prit subitement une face nouvelle. L'épidémie même cédait. « Les médecins, en fuyant , vous ont débarrassés d'un premier fléau, s'écriait gaiement le terrible dictateur, moi, je vous guérirai des autres. »

Pour achever de dissiper les terreurs d'un bombardement,

etsurtoutpour distraire les troupes campées sous Perpignan de la funeste pensée de se retirer derrière les remparts, on ébaucha à la hâte , tout autour de la place , des ouvrages de campagne : une tête de pont sur la Tet, des retranchements autour du moulin des Quatre-Casals, une redoute enveloppant la chapelle du Vernet. On se rappelait que c'était de la plaine du Vernet que Perpignan avait été bombardé sous Richelieu, et, pour se mettre en garde de ce côté, on retrancha l'importante position de Pélicier et le mas d'Astros. On éleva encore une redoute entre les mas Vermeil et Anglade, puis une autre entre ce dernier point et le camp de l'Union. Les hauteurs Saint-Jacques menaçaient la place : on y commença quelques terrassements , une petite étoile et un ouvrage à cornes avec réduit; on palissada les chemins couverts correspondants à ces hauteurs. L'armée, réunie, n'aurait pas suffi à garder tous ces postes, mais il ne s'agissait que de la rassurer, de la tenir en haleine, et ce but fut atteint.

Cependant, la division de Salces, encore sous le coup de sa défaite de Cornelia, loin de participer au mouvement qui ranimait Perpignan et le camp de l'Union, voyait son quartiergénéral reculer jusqu'à Sijean et son chef jusqu'à Narbonne, son chef, qui ne s'était pas même arrêté 24 heures au milieu de ses propres soldats! Aussi, cette malheureuse division semblait-elle destinée et toute prête à suivre le honteux exemple de son général, à se réfugier à l'intérieur. Elle couvrait de ses bivouacs désorganisés la croupe des Corbières , en arrière du château. Quelques détachements gardaient les autres défilés dans les montagnes : 200 hommes , les crêtes au-dessus d'Opouls, 400 autres , les gorges de la Berre, à Carcastell. Enfin, le général Lemoine continuait à occuper les hauteurs de Peyrestortes avec 1,500 hommes et quelques pelotons de cavalerie qui n'avaient pas encore suivi le reste de nos escadrons qu'on venait, faute de fourrages, d'interner au-delà des Corbières. Cette troupe, aux ordres de Lemoine, formait l'avant-garde de la division de Salces, qui méritait à peine le nom de division de secours, et qui avait déjà pris le nom d'armée.

Heureusement que sur la rive gauche de la Tet, comme naguère sur la droite, les Espagnols montraient une timidité inconcevable; car, après avoir perdu les quatre premiers jours de septembre à se retrancher à Pezilla, ce fut le 5 seulement que, hasardant un pas en avant, ils poussèrent une pointe sur les hauteurs de Peyrestortes. Ce n'était qu'une simple reconnaissance; néanmoins, sitôt qu'elle se présenta, Lemoine, lâchement abandonné par sa cavalerie, fut contraint de rétrograder sur Rivesaltes, et c'est à peine si nos miquelets eurent le temps de décharger leurs armes. Mais l'ennemi n'abusa pas de sa facile victoire : après s'être déployé sur les hauteurs que nous venions d'évacuer si précipitamment, il resta quelque temps en observation, puis il se retira sans brûler une amorce,

Mondredon vint prendre la place du général Lemoine, qui retourna à Perpignan. Il établit à Rivesaltes un bataillon, une compagnie de miquelets, un peloton de cavalerie et trois pièces de canon, le tout sous les ordres du chef de bataillon Devaux, puis il replia sur Salces le reste de l'avant-garde.

Le lendemain 6, les Espagnols reparurent un instant sur les hauteurs de Peyrestortes; mais ils se contentèrent de faire descendre dans le village quelques troupes destinées à observer celles que nous avions laissées à Rivesaltes, et, ce contre-poste établi, ils se retirèrent de nouveau.

Le 7, même démonstration. Mondredon s'avance sur Rivesaltes; il est attaqué en route et forcé de reculer.

Ce faux mouvement décida enfin Ricardos à s'emparer définitivement des hauteurs de Peyrestortes. Le lendemain donc, 8 septembre, vers 5 heures du soir, le général Las Ama • rillas nous attaquait à Rivesaltes avec des forces supérieures. Toute résistance sérieuse était impossible. Aussi, après quelques coups de canon, notre petit poste prit-il le parti de se retirer sur Salces. La retraite s'exécutait en bon ordre, quand, brusquement chargée par les houlands-flanqueurs espagnols, et donnant une fois de plus le signal de la déroute, notre cavalerie se débanda, sans même attendre le choc, et s'enfuit à travers l'infanterie qui fut entraînée. Les houlands égor-

gèrent ies prisonniers. Nous perdîmes 200 liommes et une bouche à feu.

Au bruit du canon , d'Aoust s'était avancé sur la rout^ de Narbonne jusqu'au Vernet; mais, à la vue de rartillerie espagnole qui se dirigeait sur lui, il s'était retiré comme il était venu.

Ce nouveau succès enhardit tout à coup Ricardos jusqu'à l'imprudence et lui fit, en un moment, entasser fautes sur fautes. Ainsi, au lieu de pousser à outrance la division de Salces, déjà si ébranlée, il s'arrêta pour se retrancher dans la position isolée de Peyrestortes et y porta 12,000 hommes. Encore, si, en aventurant ces 12,000 hommes entre nos deux divisions, il les eût définitivement séparées; ou simplement, si, dans cette plaine unie comme une glace, il avait répandu quelques pelotons de cavalerie, qui auraient suffi pour intercepter les communications. Mais loin de là, non-seulement il laissa libre tout le terrain, appelé la Salanqiie, entre la mer et la grande route, mais cette route, qu'il eût été si facile de couper, c'est à peine s'il la fit battre par ses patrouilles. Enfin, il affaiblit encore le camp de Ponteilla pour envoyer dans le Conflans, où il redoutait toujours Dagobert, quatre nouveaux bataillons, plusieurs escadrons et de l'artillerie.

Ainsi, l'armée espagnole se trouvait disséminée sur quatre points qui n'avaient entre eux aucune liaison : Argelès, Ponteilla, Olette et Peyrestortes. Au centre de cette circonférence, Perpignan pouvait, en une nuit, concentrer 20,000 hommes et en accabler successivement ces tronçons épars. En commençant par Ponteilla, on eût coupé en deux la ligne d'opération de l'ennemi, et, du même coup probablement, terminé la campagne. Le cri public indiquait cette combinaison si facile à saisir. Mais l'anarchie divisait nos généraux. Jaloux les uns des autres, ils voulaient tous être indépendants. Chaque divisionnaire se considérant comme chef d'une armée à part, armée de Salces, armée de Perpignan (car, comme pour légitimer en droit l'usurpation de fait, on prodiguait à chaque division le nom d'armée), ils répugnaient à toute entreprise dont ils n'avaient pas personnellement l'initiative, et

ne voulaient correspondre directement qu'avec le comité de salut public. A de légers sacrifices d'amour-propre, ils préféraient une responsabilité qui conduisait à l'échafaud!

Barbantane ne donnait plus signe de vie, si ce n'est toutefois pour récriminer contre les généraux qui se battaient à sa place. Ce n'était même plus lui, c'était Giacomoni qui continuait la correspondance officielle. A la fin pourtant, rougissant de sa nullité, il déposa le commandement. « Cette situation est au-dessus de mes forces; je n'y résiste plus, » écrivait-il, le 12, au ministre de la guerre, en lui envoyant sa démission que suivit immédiatement sa destitution officielle. Il se retira à Toulouse où il fut arrêté; mais relâché bientôt, il profita de sa liberté pour se rendre à Paris. Là, rencontré un jour par Robespierre, il fut arrêté de nouveau. Ses fautes ne pouvaient laisser aucun doute sur le sort qui lui était réservé, et, en effet, il était porté sur la liste des malheureux qu'on devait exécuter le 7 thermidor, quand l'intervention de quelques représentants du Midi et la révolution du surlendemain le sauvèrent.

Le faible Mondredon fut remplacé par Goguet, qui, par une des plus étonnantes métamorphoses dont on vit alors tant d'exemples bizarres, de médecin était devenu, en quelques mois, général de division.

Le peuple appelait à grands cris, à la tête de notre malheureuse armée, le seul homme véritablement digne de la commander, le vainqueur de la Cerdagne. Fabre ne l'aimait pas ; mais Gassanyes, le fidèle compagnon du glorieux général, surmonta la répugnance de son collègue, et Dagobert fut nommé. On lui expédia sur-le-champ l'ordre de redescendre dans la plaine avec l'élite de sa division.

D'Aoust fut chargé de l'intérim.

Jeune, brave, fils d'un conventionnel qui avait demandé la mort de Louis ou de la république, lui-même ardent révolutionnaire, quoique d'origine aristocratique, d'Aoust, n'était encore, un an auparavant, qu'un officier subalterne, remplissant auprès de Rochambeau d'abord, de Biron ensuite, les fonctions d'aide-de-camp. C'étaient autant de titres de re-

commandation aux yeux des représentants; aussi en devintil bientôt Tintime favori.

Naturellement impatient de profiter de son commandement temporaire pour ajouter à sa réputation naissante, d'Aoust voulut agir, et il débuta par une heureuse inspiration, celle d'attaquer le camp de Ponteilla. C'était bien là, en effet, qu'il fallait frapper; seulement, il fallait frapper avec des forces supérieures, et non, comme on allait le faire, avec une division réduite, par la désertion et les maladies, à6,000 combattants. Mais pour réunir ces forces supérieures, il eût fallu recourir aux troupes de Salces et de Collioure, et l'on ne paraissait pas se soucier, en même temps que l'on pouvait craindre, à cause du danger des communications, d'en réclamer l'appui

Prévenu, par les habitants mêmes de la maison que Ricardos occupait à Trouillas, de la négligence avec laquelle se faisait la garde du quartier général, d'Aoust avait conçu l'espoir d'enlever le chef de l'armée espagnole, et il réduisit ainsi, aux mesquines proportions d'une surprise accidentelle, un projet qui, convenablement exécuté, aurait pu avoir, sur l'issue même de la campagne, d'incalculables conséquences.

Il sortit de ses retranchements dans la nuit du 15 au 16, et, après avoir formé ses troupes en trois colonnes, il dirigea : la gauche sur les hauteurs du Rear, le centre sur le mas Deu, et la droite, composée de l'élite de la division, sur Trouillas,

Cette droite, qui était la colonne d'attaque, marchait avec promptitude et résolution, quand l'explosion fortuite d'une arme à feu donna l'éveil au camp ennemi. D'Aoust, déconcerté, ordonna aussitôt la retraite.

Cependant Ricardos, qui depuis quinze jours tâtonnait l'investissement de Perpignan, tout en s'occupant de réunir un matériel de siège, faisait jeter sur la Tet, à Saint-Féliud'Aval, un deuxième pont, et il continuait à diriger par là sa grosse artillerie qu'on évaluait déjà à 80 bouches à feu. Toutes les nuits, sa cavalerie rôdait autour de nos avantpostes. Enfin, le 17, il parut se décider.

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