CHAPITRE XII
J01RÎ\ÉE DE PEYRESTORTES,
Combat du Vernet. — Prise et reprise de ce poste. — Les habitants de Perpignan accourent sur le cliampde bataille. — Comment, d'une scène populaire, surgit la pensée d'attaquer le camp de Peyrestortes. — Description de ce camp.— Les deux divisions de Perpignan et de Salces doivent, à une heure donnée, se trouver réunies sous ce camppour l'attaquer. —Marche de d'Aoust; son plan d'attaque. — Il est repoussé. — Marche d« la division de Salces. — Son attaque nocturne réussit. — La division de Perpignan revient à la charge. — Le camp est enlevé; fuite des Espagnols. — Beaux résultats de cette journée. — Reprise de Villcfranche. — Le Conflans évacué. —Le mouvement progressif de l'invasion est arrêté.
COMBAT DU VERNET. — Le 47 Septembre, jour de sainte Victoire (les Espagnols aimaient ces rapprochements), 6,000 hommes d'infanterie, 400 carabiniers royaux et 15 bouches à feu de tout calibre sortirent, à 2 heures du matin, du camp de Peyrestortes, sous les ordres du général Curten, et se dirigèrent sur le Vernet.
Le Vernet est un groupe de quelques maisons, situé à deux kilomètres de Perpignan, à l'intersection de la route de Narbonne avec un canal d'arrosage, et à l'embranchement de deux chemins qui conduisent, l'un à Peyrestortes, l'autre à Saint-Estève. Ce poste était gardé par une centaine de volontaires retranchés, avec 3 pièces de canon, autour d'une petite chapelle, et commandés par le général Soulheirac. A une portée de fusil de là, du côté de l'est, s'élevait un moulin à poudre où était également retranchée une poignée de miquelets.
A quatre heures du matin, les Espagnols, arrivés à petite portée de canon du Vernet, ouvrirent le feu. Pendant une heure et demie, nos 3 pièces ripostèrent avec vivacité; mais
une d'elles ayant éclaté et Taffùt d'une autre s'étant brisé, toute résistance devint impossible, et Soulheirac se retira en bon ordre sur Perpignan. L'ennemi alors s'empara du Vernet, se forma en bataille le long du canal et fit avancer son artillerie, qui, à 6 heures, tonnait contre la place comme une véritable batterie de siège, car elle comptait des pièces de gros calibre et deux mortiers (1),
Déjà les boulets espagnols sillonnaient les rues de la ville et venaient ébranler les murs mêmes de la salle où les conseils administratifs délibéraient sur les dangers du moment, quand le représentant Cassanyes, sentant qu'il fallait agir, s'élance à la porte du Gastillet; et pendant que la garnison et les habitants couraient aux armes, qu'ils garnissaient les remparts, il se précipite au devant des troupes qui s'échappaient du Vernet, les harangue, les ranime, les entraîne vers la poudrière; puis, à la faveur des murs et des haies qui coupaient le terrain entre le moulin et le Vernet, il s'avance vers ce dernier poste jusqu'à bonne portée de fusil et parvient à rétablir le combat. Les Espagnols se contentent de former leur gauche en potence, pour faire face à cette attaque imprévue.
Jusque-là, le camp de l'Union était resté immobile, car il s'attendait, naturellement, à voir une colonne d'attaque venir de Ponteilla. 11 semblait impossible, en effet, d'admettre que la marche sur le Vernet fût une pointe isolée, ne se rattachant à aucune combinaison d'ensemble. A la fin, pourtant, après s'être bien assuré que rien ne bougeait devant lui, d'Aoust tire de son camp '2,000 hommes d'élite, et se porte sur le Vernet en deux colonnes ; celle de gauche, qu'il commande, s'avance par la grande route malgré les boulets qui
(1) Le projf't des Espagnols (qui fat trouvé à Céret l'année suivante) était de s'avancer du Vernet jusqu'aux bords de la ïet, à la fuveur des maisons du faubourg, puis de profiler de la digue Orri, qui longe la rive gauche, pour épauler 2i bouches à feu. Cette grande batterie devait être soutenue, en arrière, par 3,()0U huniuies répandus dans deux sortes de parallèles successives. Ils espéraient ainsi ruiner une partie du front qui s'étend à droite de la porte du Gastillet. Le texte espagnol dit : « d"ux lignes à intervalles (que nous avons traduit par deux parallèles); » et il désigne puur l'emplacement de la bredie à ouvrir : « la face droite du bastion de gauche de la porte du Gastillet. »
la sillonnent; celle de droite, que conduit le général Lemoine, tourne vers la poudrière et va renforcer la troupe qui venait de reprendre Toffensive de ce côté. Ces derniers, alors, s'étendent par leur droite, débordent les Espagnols, et, soutenus par quelques pièces qu'ils étaient déjà parvenus à établir en avant du moulin, ils prennent sur l'artillerie ennemie des revers meurtriers.
L'extrême droite de cette aile tournante était formée par les volontaires du 4-^ bataillon de l'Aude, et appuyée par 120 dragons. La cavalerie espagnole s'élance pour les charger; mais nos volontaires, avec un sang-froid admirable , attendent cette cavalerie jusqu'à demi-portée et, d'un feu de bataillon, en fauchent la moitié; puis, secondés par nos dragons, ils se précipitent sur le reste de ces brillants cavaliers royaux, qui, embarrassés dans les vignes, traqués, culbutés, sont la plupart taillés en pièces ou faits prisonniers. Leur chef, le général Ordono, trouve au milieu des siens une mort glorieuse.
Transportée à la vue de tant d'audace, toute la ligne française se rue à la baïonnette sur le Vernet et le reprend d'emblée. L'ennemi, refoulé sur la route de Peyrestortes, menacé d'ailleurs sur sa droite et ses derrières par de nouvelles troupes qui descendaient du camp de l'Union, se retire en désordre, laissant sur le terrain 400 morts ou blessés, 150 prisonniers et 4 pièces de canon, sans compter celles qu'il nous avait enlevées quelques heures auparavant.
Cependant, une partie de la population de Perpignan, dans l'enthousiasme, était accourue sur le champ de bataille. On entourait, on embrassait les libérateurs, quand tout à coup, du sein de cette foule émue, s'élève un cri : « à Peyrestortes ! » C'était un cri de salut; il est répété par tous. D'Aoust seul ne partage point l'entraînement général. Il ne peut admettre l'inconcevable inaction du camp de Ponteilla et, par suite, se résoudre à compromettre ses dernières ressources, à affronter les chances d'un désastre qui le perd sans retour s'il échoue, et qui, dans le cas le plus favorable, quoi que fasse pour lui la fortune, n'entraînera nullement la ruine de ses
adversaires. Mais pendant qu'il hésite, le représentant Cassanyes emporte la délibération populaire sur la route de Salces où il court enlever la division Goguet. Il était dix heures et demie; à cinq, nos deux divisions doivent se trouver, chacune de son côté, en face du camp espagnol.
BATAILLE DE PEYRESTORTES. — Ce camp était assis sur un étroit plateau qui, à la hauteur du village de Peyrestortes et à une petite distance à l'ouest de la route de Narbonne, termine la chaîne de séparation des bassins de la Tet et de la Gly.
Du côté de Perpignan, des talus assez doux raccordent ce plateau avec la campagne qui s'incline vers la Tet par une pente insensible. Le versant opposé, au contraire, tombe brusquement dans le petit vallon dont le village de Peyrestortes occupe l'entrée. Le penchant de la croupe qui regarde l'est tombe de même.
Rassurés par ces escarpements, les Espagnols n'avaient mis aucun soin à se retrancher à l'est et au nord. Au sud, comme la plaine se présente à découvert jusqu'au Vernet, ils s'étaient contentés de quelques batteries disposées de manière à balayer les abords de la position. Mais du côté de la montagne, où les accidents du terrain pouvaient favoriser une surprise, aucune précaution de l'art n'avait été négligée. Là, en effet, profitant de deux ravins adossés qui étranglent le plateau, ils en avaient réuni les têtes par une large tranchée et s'étaient d'abord ainsi formé une sorte d'avant-fossé qui couvrait leurs premiers postes; puis, en arrière, ils avaient élevé des retranchements et les avaient armés d'une formidable artillerie qui battait de ses feux le double ravin.
Deux mille chevaux et leur parc stationnaient à l'entrée du vallon de Peyrestortes.
Cependant d'Aoust, après avoir fait venir du camp de l'Union des renforts qui portaient ses forces à 4,000 hommes, quitta enfin le Vernet, et, remontant le canal qui dessine le pied du long glacis dont les hauteurs de Peyrestortes forment comme la crête, il défila ainsijusqu'à l'embranchement du chemin de Saint-Estève et de Baxas, à deux kilomètres de la position des Espagnols. Alors, faisant halte, il forma tranquil-
lement sa division en trois colonnes d'attaque et une d'observation : à gauche, Lemoine, avec l'artillerie de position dirigée par Lamartillère ; au centre , le général Pérignon ; à droite, le chef de bataillon Banel flanqué par 2 escadrons de chasseurs des Pyrénées aux ordres de Ramel; enfin , à l'extrême droite, Soulheirac qui, avec 2 bataillons et 1 peloton de 60 gendarmes à cheval, devait, selon les circonstances, ou couvrir la retraite sur le Vernet , ou tenter , sur la position ennemie, une fausse attaque.
L'attaque véritable, que ce mouvement préparatoire indiquait, devait se porter, par les hauteurs, sur la face occidentale du camp, c'est-à-dire sur la partie la plus solide, la mieux armée de son pourtour. Il est vrai qu'alors, en cas de revers, d'Aoust, appuyé aux montagnes, échappait à la redoutable cavalerie de ses adversaires; mais n'allait-il pas amortir dans les lenteurs d'un engagement d'artillerie et briser contre des obstacles matériels, l'admirable ardeur de ses troupes qui demandaient à grands cris une brusque attaque à la baïonnette? précieux élan qui constituait sa force et aurait dû relever sa confiance.
Quoi qu'il en soit, vers 2 heures , nos colonnes étaient formées et prêtes à déboucher en plaine. Mais il fallait donner à Goguet et à ses 3,500 hommes, le temps d'arriver. Cette division devait s'annoncer par trois coups de canon tirés à des intervalles déterminés d'avance.
Cependant les heures s'écoulent ; des ordres, des contreordres se succèdent. Enfin, vers 5 heures, d'Aoust, se disant sûr de l'approche de son collègue, donne le signal du départ. Lemoine décrit, à gauche, un grand arc de cercle qui doit le porter sur les crêtes par le col de Baxas, seule voie praticable à l'artillerie pour escalader les hauteurs; par suite de ce détour, le centre et la droite s'avancent avec une lenteur extrême; enfin, le corps d'observation s'échelonne en arrière de la droite.
La cavalerie espagnole ne pouvait manquer de profiter de l'avantage que lui donnait contre nous la plaine entièrement
découverte que nous traversions. Aussi , à peine avions-nous fait 7 à 800 pas, au bruit de quelques coups de canon tirés du camp à toute volée, que, débouchant à la fois à droite et à gauche, du val de Peyrestortes d'une part, du col de Baxas de l'autre , cette cavalerie menace nos deux ailès, suivant sa manœuvre favorite. Mais reçue a bonne portée de mitraille par notre artillerie légère , puis abordée par les â eséadrons de Ramel, sur les traces desquels se précipitent 2 bataillons de tirailleurs, elle se retire aussitôt, sans même donner à notre infanterie , qui s'était rapidement formée en grand carré, la satisfaction de brûler une amorce.
Nos colonnes purent dortc continuer librement. Eflès atteignirent bientôt le pied des hauteurs, et vinrent se développer un peu en arrière et sur la droite du double ravin qui formait, de ce côté, la tète du camp.
L'ennemi , adossé à ses retranchements dans rintervalïe de ses batteries, nous présentait la bataille. Mais il fallait attendre Goguet qui n'arrivait pas ; on attendait aussi le signal que devait donner Lemoine, dès que son artillerie serait arrivée en position. Or, cette artillerie, retardée par l'âpreté du terrain, mettait à parcourir son circuit une lenteur désespérante.
Cependant les 40 pièces du camp tonnaient. Nos soldats, abrités par les plis du terrain , avaient peu à souffrir , il est vrai, mais leur patience était à bout. Aussi, sans plus songer à la division de Salces, à peine ont-ils vu, sur les crêtes, la fumée des premières pièces de Lemoine, qu'ils se précipitent en avant et s'élancent dans le ravin qui les séparait des Espagnols. Ce ravin était profond, escarpé, couvert de feux; lés assaillants reculent. Ils reviennent à la charge, vains efforts } Une troisième fois ils se jettent dans ce gouffre : impossible dé le franchir.
La nuit allait tomber; Goguet ne paraissait pas; d'Aoust .voyait une partie de ses prévisions réalisées. Il y eut alors un ilfiouvement d'hésitation. On laissa quelques hommes dans le ravin pour y pratiquer dés riampes à canon, e( nos? troupes
reprirent, en arrière, les positions qu'elles venaient de quitter (1).
Cependant, qu'était devenue la division de Salces?
Parti du Vernet à 40 heures et demie , Cassanyes avait librement parcouru la route de Narbonne avec une frêle escorte de 8 cavaliers, (car, comme il Tavait prévu, les patrouilles espagnoles s'étaient retirées à son approche); et, vers midi il était à Salces. Son arrivée, les cris de victoire avaient enlevé la division : elle s'était mise en route sur-le-champ.
Elle marchait depuis un quart d'heure à peine, déjà devancée par Cassanyes qui courait l'annoncer, quand tout à coup elle s'arrête. Cassanyes se retourne, et, abordant Goguet : « Que fais-tu, malheureux? lui crie-t-il. n Goguet lui montre un contre-ordre signé Fabre et d'Aoust. Le représentant , indigné , ne peut en croire ses yeux , et voulant avoir raison de cet inconcevable changement, il vole au Vernet. Il
(1) Cassanyes affirme qu'il y eut un ordre de retraite donné et un commencement d'exécution, et que l'airière-garde de d'Aoust prit seule part à l'action, mais lorsque déjà la division de Salces était maîtresse du camp.
Il va sans dire que le rapport de d'Aoust infirma celui de Cassanyes.
Quand je lus ce dernier rapport à Cassanyes, il se récria avec une vivacité extrême, et me fit le récit suivant :
« A 11 heures du soir, j'entrai dans UHe tente pour y dicter mon rapport « que je ne pouvais éci ire moi-même, blessé que j'étais à la main. Ce rapport « commençait par ces mots : Le sang de la représentation nationale a coulé, * tnaû il est vengé... »
Puis il ajouta (et ceci est consigné dans ses Mémoires) :
« J'expédiai ce bulletin à Naibonne, dans un pli cacheté qui devait êtreen- « voyé à Paris par les soins de mon collègue Bonnet. Bonnet se permit de rom- « pre mon cachet et enleva mon rapport, ce que j'appris par la suite. D'Aoust « arrangea les choses à sa manière. Fabre avait si bien quitté la partie, que, « loin de réclamer jamais la moindre part dans les succès de Peyrestortes, il « ne cessait de me repéter : Quand donc aurai-je, moi aussi, ma victoire'/ »
Ni mes doutes, ni mes objections ne purent faire varier Cassanyes. On trouve, aux archives de la guerre, une pièce signée Cassanyes, qui annonce la victoire sans aucun détail. Une note jointe à cette pièce, apprend que le pli a été ouvert en route, ce qui confirme bien le récit du représentant. JNéanmoins, celui-ci a pu se tromper de très-bonne foi sur la participation de d'Aoust à l'attaque nocturne. Plusieurs témoins oculaiies , et notamment M. Méric de Perpignan, se sont rappelé qu'il y avait eu hésitation, mais non retraite. Du reste, nous avons longuement examiné et mûrement pesé les pièces du procès entre les deux divisions, avant d'arrêter notre relation, qui difl'ère également de celle de d'Aoust et de celle de Cassanyes.
Cassanyes était désigné pour porter les drapeaux à la Convention, mais il ne voulut pas abandonnner Dagobert ; le frère de d'Aoust le remplaça.
n'y trouve plus personne, s'élance dans la direction des troupes en marche, arrive à d'Aoust et le somme de s'expliquer. D'Aoust déclare qu'il y a méprise, et, sur-le-champ, il expédie un nouvel ordre , l'ordre formel d'avancer. Cassanyes se précipite sur les traces de l'ordonnance qui emporte la dépêche, bien décidé, quoi qu'il survienne, à user de ses pleins pouvoirs sans plus consulter personne. Mais il trouve, en arrivant, la division Goguet qui se remettait en marche.
Elle s'avançait au pas redoublé , pleine d'émotion , au bruit intermittent du canon de Peyrestortes , et elle venait de dépasser Rivesaltes, d'où elle pouvait déjà, car la nuit tombait, apercevoir les éclairs de la fusillade, quand le combat, qui deux fois suspendu s'était relevé deux fois , cesse brusquement. Nul doute, c'est une troisième attaque repoussée ; que faire? Avancer , s'écrie le représentant , inspiré par son patriotisme, c'est moi^ homme du pays, qui connais les lieux, moi qui vous conduirai ! Et aussitôt, il prend la tête de la colonne, pénètre dans le vallon de Peyrestortes , tourne et dépasse le village , arrive sous le camp , au pied d'un revers escarpé , dans un bas-fond que l'artillerie ennemie ne peut découvrir, et à peine y a-t-il réuni 500 hommes, qu'il fait tirer les trois coups d'avertissement, signal convenu avec d'Aoust.
Il était 7 heures un quart.
Aussitôt, les Espagnols, surpris, accourent au point où cette étrange explosion vient de se faire entendre et le couvrent de feux. Mais Cassanyes , qui avait abandonné ses pièces , se glissait le long du revers et gagnait , à la pointe orientale des hauteurs , un des paliers du penchant de la croupe, où la division allait, sur les traces du représentant, se masser successivement et dans le plus grand silence.
Cependant les Espagnols continuent à couvrir de leurs feux le point qu'ils croient toujours menacé. Un instant même, leur erreur semble justifiée par l'imprudente précipitation d'une compagnie de grenadiers qui, arrivée dans le bas-fond, au lieu de suivre le mouvement oblique des autres, monte droit aux retranchements, aborde en face une des batteries qui avaient pris l'alarme, et s'y fait écraser.
Mais comme ce faible avantage commençait à rassurer les défenseurs, soudain, sur leur droite, un long et formidable cri s'élève (1). Ils se retournent : c'étaient les Français qui s'élançaient comme des lions, dit Cassanyes , par la pointe orientale du plateau; le camp était envahi. Stupéfaits, nos adversaires essayent quelque formation, mais c'est en vain, l'attaque est irrésistible, et ils n'ont plus bientôt à lui opposer que leur bravoure individuelle. Alors commence une affreuse mêlée, une lutte corps à corps, où les vainqueurs égorgent à coup sûr, car un beau clair de lune venait d'illuminer la scène.
Tout à coup, à l'autre extrémité du camp, jusque-là silencieuse, et par laquelle les Espagnols semblaient s'être enfuis, éclate une vive fusillade. Est-ce une résistance inattendue, un retour offensif? Ce retour, au milieu de la confusion, peut tout perdre. Mais l'infatigable Cassanyes est encore là pour se dévouer. Il accourt, et, poussé par un secret pressentiment, il se jette, sans hésiter, entre les deux feux, pour reconnaître d'où vient cette brusque attaque. Il reconnaît l'uniforme français et fait aussitôt cesser une fatale méprise. C'était la petite troupe de Soulheirac qui, au signal si longtemps attendu de Goguet, avait gravi les revers méridionaux de la position, et, ne rencontrant devant elle aucun obstacle, s'était jetée dans le camp, presque en même temps que la division de Salces. Les colonnes de d'Aoust, ayant alors repris leur élan, avaient passé le ravin, et à 9 heures, elles pénétraient de toutes parts dans l'enceinte des retranchements.
Les deux divisions, réunies, achevèrent de balayer le camp où, à 10 heures, il ne restait plus un Espagnol libre ou debout.
Alors, s'abandonnant à l'ivresse du succès, les vainqueurs se débandent, se dispersent, et ne présentent plus bientôt qu'une foule confuse, tout entière au pillage. On avait en-
(1) Cassanyes, pour troinperrennf>mi sur la force de sa colonne, avait donné à tous ceux qui eu faisaient partie l'ordre de répéter le commandement de charge.
tassé, sur le plateau de Peyrestortes, pour le siège de Perpignan, des approvisionnements de toutes sortes, des vivres, des liquides, même des valeurs considérables monnoyées et en lingots : tout fut la proie de nos soldats.
Ce désordre et la nuit empêchèrent la poursuite. La cavalerie, dans une débandade complète, s'était dispersée en tous sens. Mais comme l'infanterie paraissait se retirer en bon ordre et en deux colonnes qui se dirigeaient, pour repasser la Tet, vers le pont de Saint-Féliu, d'Aoust, toujours vivement inquiet pour le camp de l'Union que l'on disait attaqué, dépêcha à Perpignan un renfort considérable, sans plus s'occuper des fuyards de Peyrestortes.
Ceux-ci purent donc regagner tranquillement Ponteilla par le pont de Saint-Féliu. Il eût été si facile, cependant, de les prévenir sur ce point qui était à peine gardé !
Cette belle victoire ne nous coûtait que 300 hommes tués ou grièvement blessés, dont, encore, '120 venaient de périr victimes, soit du faux mouvement, soit de la déplorable méprise dont nous avonsparlé. Plusieurs braves officiers étaient du nombre des morts : l'adjudant-général Goui-d'Arcis tu,^ au pied des retranchements , le chef de brigade Yoisel » les commandants Trogues et Durand. Le général Pérignon et le héros de cette journée, l'intrépide Cassanyesi, étaient blessés (1).
Nous recueillîmes les trophées ordinaires des batailles heureuses : 7 drapeaux, 43 bouches à feu de tous calibres, 600 morts, et 500 prisonniers dont un maréchal de camp, six colonels et trente officiers.
il faut ranger aussi parmi les trophées de cette belle journée la reprise de Villefranche qui fut enlevée le surlendemain, par un de ces coups d'audace si fréquents à la guerre, après une victoire décisive.
(1) Pendant toute l'action, Cussanyes avait été suivi, à son insu, par yn canoiinier qui s'était donné pour mission de le défendre à outrance, dans le cas où il aurait couru quelque danger, ou, si, malgré ses efforts, il avait vu le représentant tomber au.v mains des lispagnols, de lui brûler la cervelle.
REPRISE DE viLLEFRANCHE. — Gilly, Commandant le 2« bataillon des grenadiers du Gard, qui ne comptait que 450 hommes, avait été chargé d'observer les gorge.s de la Tet en amont d'Olette, et il campait sur les montagnes au-dessus de ce village, quand arriva à Villefranche la nouvelle de la déroute dePeyrestortes. Cette nouvelle était accompagnée d'un ordre de Ricardos qui prescrivait l'évacuation de tout le Conflans et même de Villefranche, dont le château seulement devait être remis à une faible garnison qu'on abandonnait au sort des armes. Ces ordres, la situation qu'ils révélaient, répandirent la consternation parmi la garnison espagnole. Les habitants en prévinrent Gilly qui aussitôt s'avança sur Villefranche (19 septembre).
Arrivé en vue des remparts, Gilly laisse dans la gorge, en avant de Sardinia, le gros de son monde disposé de manière à simuler la troupe la plus nombreuse possible, et, prenant avec lui soixante grenadiers seulement, il s'avance en parlementaire jusqu'aux avant-postes espagnols. Là, il mande le commandant de la place qui s'empresse de se rendre à son injonction. <> Vois, lui dit-il, sur ces hauteurs, l'avant-garde « de Dagobert. Je viens te sommer en son nom; rends-lui la « place et tu es libre ; autrement, point de quartier. » Une heure après, la garnison de Villefranche défilait entre deux haies de 30 grenadiers républicains et allait, par le pla Guillem, regagner la vallée du Tech. Elle laissait Villefranche approvisionnée pour trois mois.
Un adjoint aux adjudants généraux, David, eutmoins àfaire encore pour reprendre le chef-lieu et achever l'évacuation du Conflans. Il gardait, avec quelques centaines d'hommes, qui n'avaient d'autres armes que des piques, les hauteurs audessus de Prades. Il n'eut qu'à s'avancer avec cette faible troupe : les Espagnols évacuèrent immédiatement la ville, laissant entre nos mains deux pièces de canon, des effets de campement pour 4,000 hommes, et un assez grand nombre des leurs.
Ainsi fut décidé sans retour le mouvement rétrograde de l'invasion, mouvement décisif, qui rangea la mémorable jour-
née du 17 septembre au nombre des plus glorieuses qui signalèrent une année où s'accomplit la plus gigantesque défense des temps modernes.