DAGOBERT GÉ:\ÉRAL EN CHEF
Suites de la bataille de Ppyrestortes. — Arrivée du pi^néral Dagohert. — Accueil qui lui est fait. — Débats qui s'élèvent pntre lui et les représentants au sujet de l'attaque du c imp de Ponteilla. — Sou obstinaiiou. — L'attaque en discussion est enfin résolue.
Le lendemain de la bataille de Peyrestortes, vingt mille combattants, dans l'élan de la victoire, qu'il suffisait de quelques heures pour réunir sous les murs de Perpignan, pouvaient aller ensevelir l'invasion dans le camp de Ponteilla où nos adversaires, abattus, consternés, comptaient à peine 16,000 hommes, débris, la plupart, des fuyards de la rive gauche de la Tet.
Il ne fallait pas un grand effort de génie pour imaginer cette combinaison si naturelle et si simple; aussi l'idée en vint-elle à la fois à nos représentants et à nos généraux. Ils se décidèrent sur-le-champ, fixèrent à la nuit du 49 l'attaque de Ponteilla, et arrêtèrent en principe qu'une masse de 12,000 baïonnettes, l'élite de l'armée, tomberait sur la gauche du camp espagnol, tandis que le reste de nos troupes se bornerait à contenir son centre et sa droite. La répartition des commandements souleva seule quelques difficultés : Goguet et Cassanyes prétendaient avoir conquis à Peyrestortes le droit de diriger la colonne assaillante ; et de la même raison
tirant une conolusion opposée, cFÂoust et Fahre réclamaient leur tour, voulaient avoir aussi leur victoire. Ceux-ci, cependant, finirent par l'emporter, et, dans la matinée du 49, il ne restait plus qu à donner les derniers ordres pour commencer, à la chute du jour, la marche sur Ponteilla, quand la nouvelle d'un événement qui, en tout autre occurrence, eût été une faveur de la fortune, changea brusquement Tétat des choses : on venait d'apprendre que le général Dagobert, devançant sa division, était, depuis la veille au soir, arrivé à quelques lieues de Perpignan, à Estagel.
Aussitôt la foule des officieux d'accourir à la rencontre du nouveau chef, qui, sans avoir le temps de se reconnaître, est soudain circonvenu, étourdi d'amplifications ridicules sur le triomphe de la veille. La Perche, Olette, Mont-Louis sauvé, la Cerdagne conquise, tous les succès du glorieux général sont oubliés, et il n'est plus question que de Peyrestortes, de cette victoire que l'enthousiasme des sans-culottes chPerpignan , les cris des femmes de son faubourg, une inspiivtion populaire, en un mot, ont arrachée à nos généraux! Enfin, on tient tout prêt, tout arrêté pour le lendemain, un plan d'attaque sur lequel il n'y a plus à revenir, et dont fexécution va, par une heureuse coïncidence, être commise au plus ancien divisionnaire de l'armée.
A ces obsessions désordonnées et inconvenantes, à ces étranges discours, Dagobert se sent bl«ssé. Une teinte de jalousie, qui faisait surtout le tourment intime de cotte grande âme, en altérait parfois les généreux instincts. Cette faiblesse, l'ardent amour du vieux guerrier pour sa noble profession l'expliquait sans peine, et ici, du reste, elle n'était que trop iustifîée par les intolérables envahissements qui venaient assaillir le début d'un premier commandement en chef. Dagobert cède donc à un naturel mouvement de dépit, et il âê demande si, dans cette armée tant vantée, si, dans ce triomphe que l'on porte aux nues, il doit voir autre chose qu'une soldatesque en proie à fanarchie, qu'un succès dû au hasard; et pour tout ce qu'il voit, pour tout ce qu'il entend, il affecte l'indifférence la plus profonde.
C'est avec ces dispositions qu'il arriva, vers six heures du soir, aux portes de Perpignan où l'attendait un nouveau sujet d'humeur : la populace voulut le porter en triomphe à l'hôtelde-ville, et le rude gentilhomme ne prit pas même la peine de dissimuler la répugnance que lui inspirait cette tumultueuse et tardive ovation.
Il se rend aussitôt chez les représentants. Là, on lui déclare qu'en effet tout est prêt pour attaquer dans la nuit même qui tombe, que les bataillons sont déjà en marche, que î'artillerie s'ébranle pour les suivre; et on le presse, on le con jure de courir se jeter à la tête de l'armée et de diriger le mouvement sur Ponteilla. Dagobert répond « qu'il ne conjaaît point les troupes qu'il vient commander, et qu'il attend l'élite de sa division qui n'est plus qu'à une marche de Perpignan ; que, des deux divisionnaires qui doivent éclairer ses premiers pas, tout ce qu'il sait, c'est qu'ils étaient, il y a moins d'un an, l'un simple aide-de-camp du général Biron, l'autre médecin ; qu'il lui faut, avant tout, étudier le terrain sur lequel il va s'engager, mais qu'il peut toutefois affirmer déjà que les lignes ennemies équivalent à sept camps retranchés échelonnés de Ponteilla jusqu'au pied des Pyrénées ; que ce n'est point en se ruant sur de tels retranchements, élaborés de longue main et surchargés d'artillerie, que l'on parviendra à refouler l'invasion, mais bien en manœuvrant sur ses derrières. » Finalement, il refuse de marcher et envoie contre-ordre aux deux divisions qui partaient.
Cependant, chaque nouvelle du dehors annonçait, de la part des Espagnols, un mouvement général de concentration. On apprenait coup sur coup et la levée d'une partie du camp d'Argelès, et l'évacuation de l'Ille, du col Ternère, de Prades, de Villefranche, de tout le Conflans. Jamais, en effet, Ricardos ne s'était montré si actif, si résolu, si habile. Rien ne lui coûtait : artillerie, camps, places fortes, il sacrifiait tout, pour réparer la faute que la sévère leçon de Peyrestortes venait de lui révéler.
Le lendemain 20, la division de Cerdagne arrive. Nouvelles adjurations, nouveaux refus. Le général déclare aux repré
sentants qu'il est chef et qu'il prétend commander. On le menace, on agite la question de le déposer : il offre de servir comme simple soldat, mais « comme général, jamais il ne « consentira à livrer ses troupes aux sabres de la cavalerie es- « pagnole. » Cependant il expose son plan : il manœuvrera, parles montagnes, sur les derrières de l'ennemi, se rabattra sur Céret, en fera sauter le pont, et coupera ainsi la retraite au camp de Ponteilla. Mais ce fut alors le tour des représentants : les idées de celui qui repoussait les leurs, ils les trouvent détestables, extravagantes. L'un d'eux va même jusqu'à se récrier contre le vandalisme qui veut sacrifier le beau pont de Céret.
La matinée du 21 se passa encore tout entière dans une inaction fatale. Toute instance nouvelle venait se briser contre le silence obstiné de l'inflexible général. Enfin, dans la soirée, Dagobert envoie aux représentants un plan nouveau qu'ils approuvent, quoique avec une répugnance manifeste, et il est irrévocablement décidé que, sans plus différer, le lendemain 22, à la pointe du jour, on attaquera Ponteilla.