CHAPITRE XIV
BATAILLE DE TROIILLAS.
Description du camp de PonteiHa — Dispositions de Dagobert ponr l'attaquer. — Ses fautes. — Iiiacti"n de Goguet devant Thuir, à noire aile droite. — Ricardos porte nionientanément sur Thuir la masse de ses forces, — Goguet se retire du champ de bâtai. le. — Apathie de d'Aoïst à notre a'ie gauche. — Dagobert attaque seul au centre. — Ricardos ramène ses ailes sur son centre et accable Diigobert. — B' au désespoir de ce général. — Il se repHe sur les hauteurs de Sainte-Colombe. — Retraite de l'armée française sous Perpignan. — Récriminatious de Dagobert contre ses deux lieutenants.
Depuis les premiers jours de juillet, les Espagnols n'avaient cessé de travailler au camp de Ponteilla.
Les retranchements suivaient l'enceinte demi-circulaire de collines qui, du hameau de Nils, va au nord envelopper Ponteilla, et se replie à Trouillas sur le Rear. Ce torrent fermait l'hémicycle.
La branche droite, qui partait de Nils , se composait d'abord d'une ligne à redans, ensuite d'une série de redoutes couronnant les mamelons détachés qui forment, vers le sommet de la demi-circonférence , la continuation de la ligne d'enceinte.
Au centre il y avait lacune : là, un petit vallon qui descend 'vers le Rear, suivant un rayon du demi-cercle, interrompait l'enchaînement des hauteurs; mais on avait, en compensation , accumulé sur cette brèche toutes les ressources de l'art : une forte redoute sur la droite, un abattis épais en travers de la trouée, enfin, à gauche, une formidable batterie de 42 pièces de 24 qui découvrait au loin la campagne et formait la tète de la position, son front de résistance. Les émigrés , profanant un des noms les plus purs de notre histoire, avaient appelé Vauban cette batterie espagnole.
La branche gauche du camp, qui se retournait vers Trouillas , tracée sur un terrain uni , était faible par elle-même , mais , en revanche , bien flanquée par une grande batterie qui s'élevait en arrière de ce village où, depuis deux mois, Ricardos avait fixé son quartier-général.
A une demi-lieue de là, Thuir, converti en place d'armes, couvrait Trouillas et toute la gauche de la position.
Enfin , la gorge était gardée par la réserve retranchée dans la presqu'île, au mas Deu.
Ce camp n'était guère attaquable de front; il fallait le tourner , et par sa gauche évidemment : car alors on paralysait , en l'appelant sur un terrain tourmenté, une cavalerie redoutable à laquelle on n'avait que quelques centaines de chevaux à opposer; on menaçait le chemin de Céret, ligne essentielle de retraite pour l'ennemi ; enfin, on s'appuyait aux Aspres qui étaient, en cas d'échec , le meilleur refuge pour une défensive obstinée. Dagobert le comprit ainsi et ordonna ses dispositions en conséquence.
Son centre et sa gauche devaient rester sur la défensive ; sa droite, seule, avait mission d'attaquer.
Cette droite , c'était la division Goguet. Elle comprenait l'élite des troupes de Salces , quelques détachements d'anciennes levées, les uns empruntés au camp de l'Union, les autres qui arrivaient de la Haute-Garonne ; toute la cavalerie disponible; enfin, l'artillerie à pied; total, 5,000 hommes et 400 chevaux. Goguet devait partir de Peyrestortes ; s'avancer jusqu'à un quart de lieue de Thuir; puis, laissant à gauche, de manière à éviter les batteries ennemies, ce poste retranché qu'un détachement venant d'Ille était spécialement chargé de contenir, tourner par Lupia et Terrats, pour tomber sur Trouillas.
Au centre , avec ses bonnes troupes de Cerdagne et quelques bataillons de renfort, en tout, 6,000 combattants, le général en chef se réservait d'attaquer la tête des retranchements en avant de Ponteilla , sitôt que Goguet aurait pri^ à revers la position de Trouillas.
Enfifl^^ la gauche, qui §e coiï^ppsait de 3 à 4,000 homnifis
que l'on faisait suivre de l'artillerie à cheval, et, pour faire nombre, de 3,000 piquiers, la gauche, aux ordres de d'Aoust, avait pour instruction d'aller occuper les hauteurs du Rear qui n'étaient point gardées , et de tenir de là en échec la droite et la réserve du camp ennemi, jusqu'au moment favorable de se jeter, par le bois et la tuilerie de Caseneuve , sur le mas Deu. Alors, cette aile eût achevé de couper la grande route du Boulou et donné la main au centre.
Ces dispositions, bonnes en général, n'étaient pas irréprochables dans les détails : la colonne d'attaque n'était point assez forte ; elle était sans liaison avec le centre ; la gauche, également , était beaucoup trop isolée. 3Iais la grande faute que commettait en ce moment Dagobert, c'était d'oublier que ses deux lieutenants, ce jeune aide-de-camp, ce médecin-général, comme il les appelait, n'eussent-ils pas été, depuis trois jours, abreuvés de ses dédains, n'avaient pu voir, sans un dépit cruel, le commandement en chef leur échapper le lendemain d'une victoire qu'ils revendiquaient, et la veille d'une bataille du succès de laquelle ils avaient répondu et dont ils s'étaient déjà couronnés. Et Dagobert confiait le destin de cette bataille , l'honneur de son nom , à celui de ces deux hommes dont il était le moins sûr, au plus maltraité par lui, sans compter qu'il était le plus incapable !
Goguet partit de Peyrestortes le 21 , à l'entrée de la nuit. Avant le jour, il avait atteint le pied des hauteurs de Sainte- Colombe dont la cavalerie, qui formait l'avant-garde sous les ordres de Ramel , bordait déjà les crêtes ; mais au lieu de continuer son mouvement, il s'arrêta, sous prétexte qu'il venait d'être abandonné par ses guides, qu'il ne connaissait pas le terrain, qu'il n'avait point d'ordre écrit. Seulement il fit avancer son canon et tirer sur Thuir.
Cette petite ville avait été retranchée avec soin, et ses anciennes murailles, en grande partie réparées, étaient défendues par une forte et nombreuse artillerie. Que pouvaient donc, contre ces murs, les décharges lointaines de quelques pièces de campagne? Néanmoins , Goguet s'obstina, malgré tout , à continuer , pendant une partie de la matinée , cette
malencontreuse canonnade , qui allait concentrer sur Thuir l'attention de l'ennemi, que nous avions, au contraire, si grand intérêt à en détourner.
A l'autre extrémité, d'Aoust s'avançait par la grande route avec une lenteur désespérante , pendant qu'au centre, toutà-fait immobile devant le mas Vesian , Dagobert attendait.
Saisissant d'un coup-d'œil rapide le point critique, Ricardos , avec une résolution qui ne lui était point habituelle , commence par se débarrasser de toute inquiétude pour sa droite, en envoyant le général Curten couronner, avec 3,000 hommes, les hauteurs du Rear. Alors, n'ayant plus à s'occuper que de Thuir, où il avait déjà expédié des renforts, il y dépêche l'élite de son infanterie avec son chef d'état-major La Union , que lui-même , à la tête de sa cavalerie , il devance bientôt sur ce point capital.
Dès lors, Goguet, qui avait devant lui la masse des forces espagnoles, ne pouvait plus songer à une attaque de front. Il ne lui restait donc plus qu'une seule chose raisonnable à faire, celle qui lui était prescrite : menacer les communications entre Thuir et Trouillas. Une démonstration quelconque, en effet, eût encore atteint, en partie du moins, le but qui lui était assigné. Mais le malheureux général ne vit, dans cette concentration de l'ennemi sur Thuir, qu'un prétexte pour se retirer du champ de bataille. Use retira donc, avec son artillerie, sur les éminences de Sainte-Colombe où était restée, depuis le commencement de l'action , à plus d'une lieue de Thuir, toute notre cavalerie, timidement dérobée dans un bois d'oliviers.
Du côté de d'Aoust , toujours même torpeur. A la fin , cependant, après deux irréparables heures de retard, il se présente devant les hauteurs du Rear, au pied du Moulin ruiné; mais, à l'aspect de l'ennemi qui venait de le devancer dans cette position, sa troupe, énervée par l'amalgame des bandes indisciplinées et sans armes qui lui avaient été adjointes, recule en désordre; et il ne sait pas même lui imposer, en arrière , une contenance assez ferme pour la faire juger digne d'être observée.
A cette déplorable attitude de ces deux ailes, Dagobert ne peut se faire illusion : sur lui seul retombe tout le poids de la journée, s'il prend l'offensive. Cependant l'impatient général n'hésite point. Les Espagnols ont, en ce moment, beaucoup de monde engagé aux extrémités de leur ligne de bataille; que faut-il de plus à Dagobert? Il profitera de cette diversion, il forcera leur centre, il se hâtera. 11 s'apprête donc et forme sa troupe en trois colonnes : la première, ayant en tète l'intrépide régiment de Champagne, pour enlever à la baïonnette la grande batterie; la seconde, pour forcer l'abattis et pénétrer dans le camp par le ravin de Ponteilla; la troisième, pour servir de réserve.
La première colonne s'avance, le canon se tait; elle arrive à demi-portée, même silence. Elle continuait et touchait au but, quand soudain, foudroyés par une affreuse mitraille, les premiers rangs tombent, puis, coup sur coup, presque tout le reste de ces braves qui, en un clin d'œil, viennent couvrir de leurs cadavres les glacis du large fossé ouvert au pied de la terrible batterie.
Mais tandis que la première colonne absorbait l'orage, la seconde se précipitait dans le vallon, traversait l'abattis, se jetait à gauche, enlevait la redoute d'entrée et culbutait tout ce qui faisait obstacle à sa marche impétueuse. Dagobert était là, au milieu de la mêlée, remplissant ses soldats du feu de son âme héroïque. Encore quelques instants, et le camp était à lui ; réfugiés sur une éminence voisine, les défenseurs allaient être forcés dans leurs derniers retranchements.
Cependant la droite et la gauche des Espagnols, n'ayant en face que des adversaires qu'elles pouvaient impunément dédaigner, se replient sur le centre, Curten d'abord d'un côté, puis la Union de l'autre, enfin Ricardos avec toute sa réserve. Cette triple masse tombe ensemble sur la colonne assaillante; l'infanterie l'enveloppe d'un cercle de feu, les tourbillons de la cavalerie en emportent les ailes. Dagobert, entouré de cadavres, résiste en désespéré. Enfin, accablé, après quelques pas en arrière pour se tirer de ce gouffre et se rallier à sa réserve, il ose tenter une marche de flanc, sous la pression
d'une armée victorieuse, et il se lance intrépidement dans la direction de Sainte-Colombe pour aller chercher ce Goguet, qu'il accuse de son malheur.
Tant de témérité ne pouvait rester impunie, et l'audace, ce jour-là, fut impuissante contre la fortune. Le 6i« régiment, ci-devant Yermandois, qui formait la gauche de la colonne en retraite, est enveloppé. Sommé de se rendre, le chef de cette troupe demande vingt minutes pour consulter Dagobert. Dagobert accourt, et à l'aspect de ce nouveau désastre, de ces lâches apprêts de capitulation, ivre de douleur, le fougueux général, pour réponse à ces indignes Français qui voulaient le rendre complice de leur déshonneur, les couvre de mitraille. Sa mitraille à ses propres soldats î A cette sanglante leçon, les plus braves se font jour; le capitaine Bresson, qui commandait un ba,taillon du Gard, sauve le drapeau; mais tout le reste, 600 hommes environ, met ba§ les armes.
Le vieux guerrier rallie autour de lui quelques centaines de braves restés fidèles ; il les forme en carré, et poursuit sa retraite vers les hauteurs de Sainte-Colombe, où la foule des fuyards avait déjà rejoint Goguet. Il arrive sur ces hauteurs vers midi, et il est reçu par le représentant Cassanyes. A la vue de son compagnon de la Perche et d'Olette, l'infortuné général se précipite dans ses bras et s'y répand en amères récriminations « contre ces lâches médecins, improvisés géné- « raux, dont la honteuse inaction a tout perdu. » L'arrivée de six bataillons espagnols, qui l'avaient suivi de loin, le tire de sa douleur : il s'avance sur eux avec son artillerie et les refoule à coups de canon. Cependant Curten survenait avec des forces supérieures, et il fallut enfin céder. Alors le glorieux vaincu fait sauter ses caissons, précipiter dans les ravins tout eq qui l'embarrasse, moins son artillerie, toutefois, qu'il sauve^ et il s'enfonce dans les Aspres.
Les Espagnols, n'osant pousser à bout un tel adversaire, rentrent dans leur camp vers H heures du soir.
La colonne de gauche et une partie du centre s'étaient déj^ réfugiées au camp de l'Union. La division Goguet n'y airrea
im
qu'après un long détour dans les Aspres et une marche accablante de douze heures.
Cette journée nous coûtait près de 3,000 hommes tués, mutilés ou prisonniers.
Dagobert avait chèrement payé sa fatale obstination et ses imprudents dédains , car il est excessivement probable que, livrée trois jours plus tôt, la bataille de Trouillas eût couronné la victoire de Peyrestortes, et il est malheureusement certain que d'odieuses rancunes, surexcitées par une raideur intempestive, avaient prévalu contre Içs intérêts sacrés de la chose publique. Les deux divisionnaires s'étaient odieusement vengés du mépris que l'on avait fait d'eux. Goguet, le plus compromia, fut ouyerteuient dénoncé par son chef, bien qu'il prouvât qu'il avait été laissé sans ordre écrit. Dagobert, en effet, n'ayant jawais d'avance de plan bien arrêté, ne s'inspirait d'ordinaire qu'à l'odeur de la poudre et donnait habituellement ses ordres de vive voix. Dans cette dernière circonstance, toutefois, il avait, par exception, formulé un ordre écrit (4); mais
(i) Voici l'ordre de Dagobert, tel qu'il existe, écrit de sa main, daus les archives du dépôt de la guerre.
Dispositif de Vattaque du 2:2 septembre "1793.
L'ordre de bataille sera oblique, c'est-à-dire qu'il n'y aura que la droite qui se portera en avant et qui attaquera. La colonne de droite sera composée des corps aux ordres du général Goguet ; du corps d'anciennes levées du camp de l'Union et des corps qui sont venus de l'armée centrale.
Ces corps se porteront sur le quartiei-gvnéral de l'ennemi, à Trouiilas, en évitant de s'approcher des batteries ennemies, et passant par Loupia et Terrats.
L'artillerie passera par Orles, Toulouges, et s'approchera à un quart de lieue deThuir, où. elle prendra le chemin de Trouillas et Terrats.
La gauche, à la tête de laquelle sera le citoyen Périgiion avec sa légion, sera composée des corps des différents camps et de ceux de réquisition qui suivront (en colonne serrée et faisant montre de leurs piques) la route de Boulou, jusqu'au point où ils pourront gagner la hauteur du Rear. Le général Lemoine, qui sera à la tête de cette colonne avec le général Mathias, jugeront des circonstances où il serait nécessaire qu'elle s'approchât brusquement et chargeât l'ennemi. Autrement, il se contentera d'eu imposer eu faisant montre sur la hauteur.
Une colonne de droite, venant d'IUe, se tiendra sur la hauteur devant Tliuir, masquera et contiendra la iroupe que l'ennemi pourrait y laisser. Conséquemmont et suivant les dispositions ci-dessus, la coloime de droite partira à deux heures; et celle de gauche ne partira qu'à six. L'artillerie volaute fera partie de la colonne de gauche. Signé : Dagobert.
il paraît que cet ordre ne fut point communiqué à temps (1).
On fit planer publiquement sur d'Aoust aussi de graves soupçons.
L'éclat de ces débats scandaleux, les accusations, les haines qu'ils enfantèrent, furent plus tard la cause de bien des maux. Mais ces malheurs ne devaient point éclater immédiatement, et, chose étrange, la défaite de Trouillas eut d'abord pour nous les conséquences d'une victoire.
(1) C'est ce qni paraît résulter de la justification écrite de Gomiet et de l'affinnaiion de MaMiias, commis-aire chargé de la surveillHnce des arsenaux de l'artillerie, dans une lettre du 23 septembre, au ministre de la guerre, où il a écrit textuellement : « Le plan ne fut pas communiqué aux généraux. » (Archives du dépôt de la guerre.)
Voici maintenant l'opinion de Cassanyes, extraite de ses Mémoires : « En rentrant à Perpignan, d'Aoust et Goguet, ainsi que le commandant de « la cavalerie, pi étendirent qu'ils étaient restés dans l'inaciion, parce que H Dagobert ne leur avait donné aucun ordre, et ils le défièrent de prouver « qu'il en eiît donnés. Ain*i, je fus convaincu que le capriie des hommes avait « prévalu sur les intérêts de la patrie. L'ubiti nation de Dagobert, en refusant « d'atiaquer le 20, fut un grand tort; mais, à leur tour, Goiiuet et d'Aoust sa- « crifièrent la chose publique à leur ven^ieauce et à leur amour-propre, en « abandonnant Dagobert, sous prétexte qu'ils n'avaient reçu aucun ordre. »