CHAPITRE XV
LES ESPAGNOLS SE RETIREM Al BOILOI.
Dagobert reporte le général Goguet sur le flanc gauche de l'ennemi. — Effet de ce mouvement audacieux. — Ricardos commence sa retraite sur le Boulou. — Reprise de Thuir. — Beau projet de Dagobert pour couper la retraite aux Espagnols. — Il est arrêté dans l'exécution par les représentants et retourne en Cerdagne. — Il est remplacé par d'Aoust. — Reprise d'Elne, de Saint-Ferréol. — Occupation tardive de Banyuls-les-Aspres par l'armée française. — Position et rapprochement singulier des deux armées. — Evacuation d'Argelès par les Espagnols. — Causes de leur retraite après une victoire.
Le lendemain de sa défaite , Dagobert ordonna à Goguet d'aller s'établir, avec 12,000 hommes et lo pièces de canon, sur les hauteurs de Corbère, de pousser de là une pointe sur le flanc gauche de l'ennemi, et de menacer le pont de Céret.
Goguet, dont les troupes étaient harassées de fatigues. crut pouvoir différer l'exécution de cet ordre ; mais sommé par Dagobert d'obéir sur-le-champ ou d'accepter toute la responsabilité d'un nouveau retard, il se mit en marche dans ia nuit du 24 au 2o, et alla s'établir sur les hauteurs désignées. Le lendemain, son avant-garde, attaquée par 2,400 Espagnols dont 600 cavaliers , perdit 2 pièces de canon et 25 hommes. Néanmoins, il exécuta la démonstration qui lui avait été prescrite.
Cette démonstration fut insignifiante par elle-même , car elle se borna à faire parader 300 hommes en vue de Céret : mais elle révélait, dans celui qui l'avait ordonnée, tant d'audace, et par suite, elle frappa si vivement les Espagnols , qu'elle eut des conséquences tout-à-fait imprévues, et bien supérieures à celles mêmes que s'en était promis Dagobert. En effet , Ricardos en conçut une alarme telle . que non-seulement il détacha en toute hâte 6,000 hommes pour voler au 1. 11
secours de Céret , mais qu'après même s'être aperçu que ce point n'était pas sérieusement menacé, il se décida brusquement à replier son armée tout entière sur le Boulou.
Cette retraite commença dans la matinée du 26, par le reploiement de la grosse artillerie. Elle s'exécuta dans un ordre parfait, de la gauche à la droite.
Thuir fut ainsi bientôt désarmé et abandonné à une arrière-garde de 600 hommes. Goguet s'en étant aperçu, attaqua cette arrière-garde , mais il fut rudement repoussé. Le lendemain cependant, il eut plus de succès; car étant revenu à la charge avec beaucoup d'obstination , les Espagnols finirent par se décider à avancer de quelques heures une évacuation qui n'était plus pour eux qu'une question de temps.
Il semble que devant une division commandée par un chef habile, 600 hommes, se retirant ainsi d'un poste entièrement isolé, eussent mis bas les armes : Goguet fit 8 prisonniers.
Alors il regagna le camp de l'Union, où l'armée française, immobile depuis le 23, devait rester quatre jours encore, l'arme au bras, comme pour donner aux Espagnols le temps de s'installer à leur aise dans leurs nouvelles positions.
L'armée, qui montrait une si déplorable insouciance, avait cependant à sa tête un homme d'une habileté incontestable, d'une grande activité, d'une rare audace, qui, en voyant l'ar- Villerie de Ponteilla défiler par la grande route, sous la seule protection d'un faible pos'te établi sur les hauteurs du Rear, comprenait parfaitement qu'une belle occasion lui était offerte de laver l'affront immérité qui faisait son désespoir. Enlever ce poste d'arrière-garde; s'ouvrir ainsi le chemin de Banyuls-les-Aspres ; porter l'armée en masse sur ce dernier point, et, de là, couper la route du Boulou d'abord, ensuite la rampe de Bellegarde, en détachant 3 ou 4,000 hommes dans les Albères : c'était un coup de maître dont le moindre résultat devait être de forcer l'ennemi à nous abandonner son artillerie , et dont la réussite complète entraînait , pour l'invasion, d'incalculables désastres. Cette conception vint effecr tivement enflammer le génie de Dagobert, dès qu'il se vit, après le retour de Goguet , à la tête de 22,000 hommes ; et
comme il ne perdait point soi> temps à délibérer, il se hâta de donner des ordres pour l'exécution de ce beau dessein.
Tout était prêt dans la matinée du 29, et déjà le mouvement commençait, quand l'ombrageuse défiance des représentants vint l'arrêter tout à coup. Enchaîné au moment où il allait s'élancer sur sa proie, l'impatient général, exaspéré, déposa sur-le-champ le commandement en chef; et, le lendemain matin, à la tête de ses fidèles soldats de Mont-Louis, il quittait ces douloureuses plaines duRoussillon où une fatalité cruelle semblait le poursuivre. Il allait redemander aux montagnes de la Cerdagne son indépendance et sa fortune.
Dans des circonstances analogues , de Fiers s'était montré plus grand : il n'avait quitté son poste que pour prendre la route de l'échafaud. Mais hâtons-nous d'ajouter que Dagobert n'avait point encore épuisé la coupe des épreuves, ef, que , plus tard , il n'eut rien à envier à son héroïque devancier.
Débarrassés de celui qu'ils avaient surnommé, par dérision, le soldat (glorieux surnom que l'armée entière avait confirmé) , les représentants mirent à sa place d'Aoust , leur favori, et les Espagnols purent librement continuer leur retraite.
Cependant le successeur de Dagobert songea à faire quelques captures , et , apprenant que les Espagnols avaient de grands approvisionnements entassés à Elne, il envoya sur ce point, dans la matinée du 30, un millier d'hommes et 60 chevaux, sous le commandement du général Charlet. Celui-ci n'eut, en quelque sorte, qu'à se présenter : Elne lui fut abandonné au sixième coup de canon. Alors s'étant aperçu que, privé de tout moyen de transport et isolé entre Argelès et le camp du Rear, il ne pouvait ni emmener, ni garder ses prises, il se replia sous les murs de Perpignan, le soir même, pour demander à d'Aoust des attelages et des renforts. Quelques heures après , au milieu de la nuit , d'Aoust renvoyait Charlet à Elne, avec tout ce qu'il avait pu se procurer
de voitures, et il le faisait suivre par 2,500 hommes, sous les ordres du général Goguet.
D'un autre côté, et ce même jour 30 septembre, le 3« bataillon des chasseurs de montagne, détaché sur Saint-Ferréol, enlevait ce poste et y prenait ou tuait une cinquantaine d'hommes.
C'est à ces misères que d'Aoust perdit la précieuse journée du 30 septembre. Il passa celle du l^*^ octobre à attendre des nouvelles de Goguet. Or , celui-ci l'ayant fait prévenir, dans la soirée, qu'il ne voyait plus d'Espagnols nulle part, et que le camp du Rear était évacué, le général en chef s'avisa tout à coup de reprendre le projet de Dagobert. Il mit donc toute son armée en mouvement sur Banyuls-les-Aspres, et envoya à la colonne expéditionnaire d'Elne, l'ordre de passer le Tech et d'aller s'emparer du puig Castell, sur les derrières du Boulou. Mais les Espagnols ne nous avaient pas attendus ; et, quand le 2, vers 8 heures du matin, d'Aoust aborda Banyuls-les-Aspres, à la tête de l'armée républicaine; quand, après 6 heures employées pour franchir un espace de deux lieues , le courrier de Perpignan arriva à Elne : eux déjà étaient installés au Boulou.Ils n'avaient eu, d'ailleurs, aucune peine à s'organiser rapidement et sans confusion dans ces lignes qu'ils avaient, par une sage prévoyance , étudiées et fortifiées de longue main.
Cependant , malgré l'attitude calme et décidée des Espagnols , persuadé qu'ils ne faisaient là qu'une halte d'un moment; que c'était une mesure pour protéger leur retraite, une ruse pour cacher leurs véritables intentions ; convaincu enfin qu'ils allaient se retirer sous le canon de Bellegarde , d'Aoust ne se préoccupa que des mesures à prendre pour continuer sa poursuite. En conséquence, il porta sa division de gauche en avant de Banyuls, celle de droite, sur le pla del Rey, de l'autre côté de la route, et son avant-garde, revenue d'Elne, dans l'intervalle, sur la route elle-même, à la hauteur du mas La Paille. Les deux armées se trouvaient, de cette manière, à la distance des deux lignes ennemies un jour
de bataille, et presque à portée de fusil. Elles devaient rester trois mois dans cette étrange position !
D'Aoust , qui poussait la prévoyance jusqu'à envoyer un bataillon du côté de Fort-les-Bains, pour recevoir, croyait-il, les clfefs d'une place qui devait rester 7 mois encore au pouvoir de l'ennemi, d'Aoust ne songea pas au camp d'Argelès que la garnison de Collioure et lui pouvaient prendre entre deux feux , et forcer à mettre bas les armes. Aussi , grâce à cette impardonnable négligence, les Espagnols en furent quittes , sur ce point, pour trois bouches à feu, un parc à boulets, leurs magasins, et l'ambulance de Saint-Genis où ils abandonnèrent à la générosité française leurs malades et leurs blessés ; tant leur évacuation précipitée ressemblait à une fuite, tant il nous eût été facile d'en recueillir d'autres fruits! Encore ces faibles avantages furent-ils dus uniquement à la brigade de Collioure, qui racheta un peu, par son activité, l'indolence du général en chef.
Sorti de Collioure dans la nuit du 2 au 3, à la tète d'environ 600 hommes, le général qui commandait cette brigade, Delattre marcha sur Argelès, y remplaça les Espagnols qui venaient de s'échapper, et les força, le lendemain , à se jeter dans les Albères, pour gagner le camp du Boulou, qu'ils ne purent atteindre que dans la nuit suivante.
Ainsi se termina cette singulière retraite d'une armée victorieuse devant une armée battue.
CAUSES DE LA RETRAITE DES ESPAGNOLS. — On sc demande quelle fut la véritable cause de cette étrange détermination. Eh quoi ! c'était le lendemain d'un éclatant succès, que Ricardos , le héros de Trouillas , abandonnait tout à coup , comme un vaincu, le champ de bataille où il venait de cueillir son plus beau laurier , celui qui devait illustrer son nom (1)!
Il fut vivement impressionné par l'acharnement de son adversaire dans la journée du 22, par son audace après sa défaite; mais ce qui, sans nul doute, emporta sa décision, ce fu-
(1) Ricardos fut fait comte de Trouillas.
rent les conséquences, auxquelles l'échec de Trouillas ne devait rien changer, de notre victoire de Peyrestortes. En effet, électrisés par ce succès inattendu , nos départements méridionaux , cessant aussitôt de compter leurs sacrifices, venaient de se lever de toutes parts . la route de Narbonne s'était couverte, comme par enchantement, des recrues de la levée en masse; et, en moins de cinq jours, 12,000 réquisitionnaires avaient comblé les vides de nos bataillons décimés.
L'effet de la journée du 22 s'était fait à peine sentir en dehors de l'armée: il avait été effacé, et par la fière attitude du général battu; et par la reprise de Villefranche dont on se racontait à l'envi les romanesques détails; et par la fuite du camp de Prades, à l'apparition des piques de quelques centaines de paysans républicains; enfin, par ces mille vagues rumeurs qui viennent, après un sourire inespéré de la fortune, endormir les craintes, bercer les espérances. Ainsi, c'était: tantôt une armée de 15,000 hommes qui se déployait, disaiton, derrière les Corbières; tantôt le général Custine qui accourait du Nord au secours des Pyrénées avec une armée de 20,000 combattants; comme si la voix publique, plaidant pour l'infortuné vainqueur de Mayence qui, en ce moment même, se débattait contre ses bourreaux, eût voulu leur signaler la place où son sang devait couler.
Quels étaient pourtant, en réalité, ces renforts si pompeusement annoncés, devant lesquels reculaient les soldats victorieux de l'Espagne? De pauvres paysans mêlés aux artisans de nos villes du Midi, qui venaient par troupeaux s'entasser derrière la Gly, recevoir des piques et travailler aux routes, en attendant qu'on pût réunir assez de fusils pour les envoyer apprendre la charge sur un champ de bataille; trop heureux quand ils pouvaient, en s'appropriant quelques lambeaux d'uniforme, garantir leur vie menacée (on se le rappelle) du dernier supplice, lorsqu'ils tombaient aux mains de l'ennemi sans les marques distinctives de leur profession de soldat.
Mais c'est que derrière ces bataillons informes, Ricardos, esprit élevé, avait entrevu la grande nation qui s'armait tout
entière pour son indépendance ; c'est qu au lumineux bon sens, c'est qu'à la chevaleresque imagination du peuple espagnol , s'était déjà révélée la justice d'une grande et sainte cause, si noblement défendue. Ces sans-culottes de Peyrestortes et de Cerdagne, ces insurgés en guenilles, écrasés à Trouillas, mais non vaincus, c'était donc autre chose que ce qu'avait si dédaigneusement annoncé l'émigration! C'étaient, on commençait à le reconnaître, les intrépides soldats d'une révolution qui allait changer la face du monde, et l'erreur ou l'imposture, déjà démasquée à Coblentz, venait d'être trahie sur la frontière d'Espagne.
Il y avait un an, à pareille époque, que le roi de Prusse repliait vers le Rhin une armée qui sortait formidable encore des plaines de la Champagne. On sait les motifs de cette retraite fameuse : c'étaient des motifs analogues, le même désappointement du moins, qui ramenaient l'armée espagnole au pied des Pyrénées.