CHAPITRE XVI
LE CAMP Dl BOILOU ASSIÉGÉ.
Commencement d'anarchie dans notre armée. — Description du camp du Boulou. — Nos positions devant ce camp. — Attaque du puig Scingli. — La brigade de CoUioure vient s'installer sur la rive doitedu Tech. — Position qu'elle aurait dû prendre. — Les Espagnols occupent le pic Saint-Christophe. — Tentative des Français sur le camp des Trompettes. — ils enveloppent à demi les retranchements espagnols. — La crête des Albères occupée par les deux parties. — Batterie dressée contre Montesquieu ; elle est enlevée. — Batterie en avant de Banyuls contre le camp des Trompettes. — Combat sur la crête des Albères. — Contre-batterie aux Trompettes basses. — Une tentative pour enlever cette contre-batterie échoue. — Conseil de guerre. — Choix d'un nouveau point d'attaque. — Combat nocturne de la batterie du sang. — La lassitude de l'armée met fin aux attaques.
La retraite des Espagnols rendait à Tarmée française l'ascendant de la victoire. Toute la ligne de la Tet était libre. Concentré sur le Tech, au pied des monts, l'ennemi semblait n'attendre plus, pour les repasser, qu'un nouvel assaut qui mettrait son honneur à couvert. Encore un effort heureux, et le drapeau tricolore ressaisissait la crête des Pyrénées. L'armée était pleine d'ardeur et d'espérances. Mais elle n'avait plus de chef.
Un malheureux concours de circonstances fatales avait achevé de détruire le prestige déjà si ébranlé du commandement. A quatre jours de distance , une éclatante victoire qu'on attribuait à l'inspiration d'une foule ignorante; et une sanglante défaite manifestement subie par l'impéritie de nos généraux, sous la conduite, et, suivant l'opinion d'un grand nombre, par la faute du plus expérimenté d'entre eux : quel rapprochement! Il fut saisi avec la véhémence des passions du temps, des lieux, de la situation, et dès-lors, c'en fut fait de l'autorité de nos généraux. Un représentant du peuple. Fa-
bre, proclamait Tinutilité du commandement en chef et en demandait publiquement la suppression ; il ne voulait plus que des divisionnaires aux ordres des délégués de la Convention. Un de ses collègues allait plus loin : « A quoi bon des (( généraux? s'écriait Guiter, les femmes de nos faubourgs en « savent autant qu'eux. Des calculs, des combinaisons froides, « des tentes, des camps, des redoutes? Mais tout cela est inu- '( tile. Les irruptions, l'arme blanche, voilà la seule guerre « qui convienne désormais aux Français, la guerre démocrate tique. »
Aussi, en moins de quinze jours, l'armée tomba dans une anarchie telle, que tout commandement y devint réellement in^)0ssible. De là, cet enchaînement non interrompu de revers et de malheurs que nous allons parcourir jusqu'à la fin de la campagne.
Revenons au camp du Boulou.
CAMP DU BOULOU. — Une série continue de hauteurs , branche détachée des Aspres, accompagne la rive gauche du Tech jusqu'à la grande route, et se prolonge encore au-delà, mais seulement par une succession interrompue d'éminences et quelques plateaux allongés qui se relèvent çà et là jusqu'à la mer. C'est la ligne qui partage les bassins du Tech et du Rear; la ligne que jalonnent Saint-Luc, Tressères, Banyuls-les-Aspres; la ligne enfin qu'il faut occuper, lorsqu'on veut, comme les Espagnols alors, couvrir convenablement, par la rive gauche du Tech, les débouchés de tous les passages qui s'ouvrent entre Céret et les Albères. Mais comme les Espagnols n'avaient pas, pour s'étendre ainsi, les forces nécessaires, ils s'étaient contentés d'occuper , sur cette ligne de partage , le rameau qu'en détache en arrière , dans une direction à peu près parallèle à la branche des Aspres, le profond ravin de la Valmagne. Ce rameau, appelé puig Scingli, s'efface entièrement aux abords de la grande route, et couvre, quoique assez imparfaitement, la petite plaine du Boulou.
C'est dans cette plaine que campait le gros de l'armée espagnole. Le puig Scingli formait le front central de leur camp. , La gauche allait s'appuyer à Céret qui se reliait à la tète du
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Scingli par quelques petits postes détachés sur les crêtes. La droite, qui courait en plaine, barrait la route, rentrait ensuite sur elle-même, enveloppait la plaine et le village du Boulou, traversait le Tech, bordait quelque temps l'étroite chaussée de la rive droite; puis, aux Trompettes-Basses, par un nouveau crochet sur elle-même, crochet qui faisait face à la petite plaine d'Agouillouse , elle prenait le penchant des Albèreset montait se fermer à la belle position de Monlesquiou. Le tracé de ces retranchements, auxquels les Espagnols travaillaient depuis le commencement de la campagne, figurait donc un grand arc sous-entendu par le chaînon des Pyrénées qui s'étend de Céret à Montesquiou. Quant au Boulou , qtii avait donné son nom au camp, c'est un gros village situé aU pied de la rampe qui monte à Bellegarde, sur la rive gauche du Tech, et vers le débouché en plaine de ce torrent.
La suite fera assez connaître les vices de cette position, pleine de lacunes , traversée par un torrent qui , dans ses crues, ne souffre aucun pont de campagne; dont la gorge, enfin , n'avait pour défense que l'âpreté d'une chaîne qui est loin d'être inabordable.
Comme nous l'avons dit plus haut, l'armée française, forte de 22,000 hommes, était venue, le 2 octobre au matin, c'està-dire 24 heures après la retraite des Espagnols, se présenter devant le Boulou. Ses deux divisions , séparées par l'avantgarde qui était à cheval sur la grande route , occupaient : celle de gauche, les buttes en avant de Banyuls-les-Aspres, où s'était fixé le quartier-général ; celle de droite, le pla dël Rey. Cette dernière ne tarda pas à s'étendre, par la chapelle Saint-Luc, jusqu'à l'hermitage Saint-Ferréol qiii fait face à Céret.
Alors commença, contre le camp du Boulou, une série d'attaques bizarres, espèce de siège désordonné, où l'armée française, tournant, impatiente, autour de ces retranchemehts qu'elle s'attendait à voir abandonner au premier choc, alla, sans plan arrêté, en aveugle, se heurter successivement et briser ses efforts à tous les points de résistance.
SIX JOURS d'attaques consécutives. — Cette sorte de siège
commença, le 3 octobre, par une attaque de vive force contre la pièce la plus avancée des lignes de l'ennemi, le puig Scingli. Ce rideau, qui couvre au nord-ouést la plaine du Boulou, nous était indispensable, prétendait-on, pour compléter les commandements de nos positions sur le camp espagnol. Quoi qu'il en soit, c'était, de tout le pourtour dé ce camp, lé seul point à peu près inaccessible de front, attendu que les berges de la A^almagne, creusées par l'érosion des eaux dans un sable argileux, se présentent là, taillées à pic comme des murailles. Mais soit qu'on s'atténuât, soit qu'on méprisât l'obstacle, on ne songea point à le tourner; on voulut le franchir.
Le 3 donc, à la pointe du jour, sous la protection de deux batteries élevées à la hâte, dans la nuit précédente , au mas La Paille et au pla del Rey, la colonne d'attaque, forte de 6,000 hommes, s'avança droit sur le Scingli, jusqu'au bord de la Valmagne, où elle ne manqua pas d'être brusquement arrêtée. Assaillie alors par une grêle d'obus et de bombes, elle dut rétrograder jusque dans un bas-fond, où elle se reforma. Mais là, nos soldats, toujours poursuivis par les projectiles ennemis qui fouillaient toutes les ondulations du terrain, et n'ayant à opposer, à du gros canon retranché, qu'une lointaine et insignifiante fusillade, essuyèrent d'assez fortes pertes. Néanmoins ils restèrent en présence, et le feu continua, de part et d'autre, jusqu'à la nuit.
Sur ces entrefaites, la colonne sortie de Collioure, sous les ordres du général Delattre, poussait devant elle, entre le pied des Albères et le Tech, les Espagnols d'Argelès, qui avaient évacué cette position dans la nuit précédente. Elle parut sur la rive droite, à la hauteur de Banyuls, comme nos troupes revenaient du puig Scingli. D'Aoust, qui voulait réparer son échec, mais en changeant de point d'attaque, saisit l'occasion qui se présentait : il envoya à cette colonne un renfort de deux bataillons, avec l'ordre de s'étendre par sa gauche jusqu'à la crête des Albères, et d'attaquer le camp de Trompettes.
On appelait camp des Trompettes, du nom de deux métairies voisines (les Hautes et Basses-Trompettes), l'angle
saillant que formait la droite des lignes espagnoles, en se retournant des bords du Tech vers Montesquiou. Ce saillant pouvait, à la rigueur, passer pour un point faible. Mais pourquoi aller se heurter aux retranchements, quelque faibles qu'ils fussent, d'un camp dont la gorge était entièrement ouverte? tenter une attaque de front dont le succès ne pouvait rien résoudre, quand on pouvait tout décider par la simple prise de possession d'un point sans défense? Et, en effet, si d'Aoust avait eu l'heureuse inspiration de porter sur la crête des Albères, au pic de Saint-Christophe, tête et clef de ces montagnes, d'où le camp du Boulou se présentait à découvert, de porter, non une poignée d'éclaireurs, mais la masse de la brigade qui, sur les traces de Delattre, arrivait de Collioure avec l'effectif d'une division; et si lui-même eût suivi et appuyé ce mouvement avec le reste de ses troupes : c'en était fait de l'armée espagnole; et la belle manœuvre qui devait, sept mois plus tard, délivrer cette frontière, la manœuvre de Dugommier était accomplie. Mais d'Aoust songeait tout simplement à une attaque sur le camp des Trompettes, et ce n'était que pour la favoriser, qu'il faisait diversion sur la crête des Albères.
Les Espagnols nous prévinrent au pic de Saint-Christophe. Ils passèrent la nuit sous les armes, et comme, à la naissance du jour, le feu reprenait sur toute notre ligne, ne pouvant deviner quelle partie de leur retranchement était sérieusement menacée, ils lancèrent, pour s'éclairer, leur cavalerie en plaine, dans trois directions divergentes.
Une de ces colonnes rencontra, vers deux heures de l'aprèsmidi, l'avant-garde du général Delattre qui marchait sur le camp des Trompettes, et la culbuta, malgré le feu des batteries de Banyuls. Mais Delattre, étant accouru, dispersa cette cavalerie à coups de canon et reprit sa marche sur les Trompettes. Il était secondé par notre artillerie de la rive gauche; néanmoins, il reconnut sur-le-champ qu'il n'était pas en mesure de tenter un assaut, et il se rabattit sur les hauteurs en avant de Villalongue, face à Montesquiou.
L'armée française se trouvait ainsi développée sur une demi-
circonférence de quatre lieues d'étendue, qui embrassait le front et les ailes du camp ennemi, depuis la crête des Albères jusqu'à Saint-Ferréol. C'était évidemment, de toutes les dispositions qu'elle pouvait prendre, la plus vicieuse; mais fautil s'en étonner? C'était Fabre, un ex-conseiller à la cour des aides de Montpellier, qui dirigeait tout, et nos généraux, bien que chargés de toute la responsabilité, n'avaient d'autre préoccupation que celle de complaire au chef suprême.
Le 5, l'attention des deux partis sembla se reporter sur la crête des Albères ; toutefois, on s'en tint là, de part et d'autre, à quelques mouvements symétriques. Ainsi d'Aoust ayant expédié à Delattre quatre bataillons, que Ricardos tenta en vain d'arrêter au passage du Tech, celui-ci envoya exactement quatre bataillons renforcer le poste de Saint-Christophe, qui fut mis ainsi à l'abri de toute insulte. Alors Delattre établit 2,000 hommes en face du pic, presque sous son feu, au lieu dit puig d'en Mitgdie (du Midi); et il fit commencer, en arrière de ce petit camp, la réparation de l'ancien chemin qui parcourait, jusqu'au col de Banyuls, la crête de la chaîne.
Et du haut de ces montagnes, l'aspect de ce camp ouvert à sa gorge, ne fut pour personne un trait de lumière !
Le 6, Delattre reçut l'ordre de se préparer à attaquer Montesquiou. En conséquence, il fit élever aussitôt, contre ce nouveau point d'attaque, une batterie qui devait, selon lui, en assurer l'enlèvement. Mais ce fut cette batterie qui subit le sort que l'on réservait à Montesquiou, car elle n'était pas encore achevée, qu'elle était surprise par une sortie du camp des Trompettes.
Ce camp redevint alors l'objet des préoccupations de d'Aoust, qui, pour le foudroyer de manière que l'ennemi ne pût plus y tenir, employa la journée du 7 à mettre en batterie, en avant de Banyuls-les-Aspres; une pièce de 24, une autre de 16, et deux obusiers de 8 pouces.
Dans la soirée du même jour, on put croire, un instant, qu'une action décisive allait enfin couper court à ces misérables chicanes. Vers quatre heures, en effet, le général Castrillo, qui commandait au Saint-Christophe, fondit tout à
coup sur le camp du Mitgdie; mais les défenseurs coururent au devant de l'attaque et la repoussèrent avec tant de vivacité, qu'ils faillirent lui couper la retraite. Ils auraient même peutêtre, dans leur élan, emporté le Saint-Christophe que déjà ils commençaient à gravir, si la brigade de CoUioure leur eût envoyé à propos quelque renfort. Mais Delattre ne vit, dans ce commencement de succès, qu'une occasion pour reprendre la batterie qu'il avait perdue le matin, et il n'eut rien ensuite de plus pressé que d'en ajouter deux autres sur la même ligne.
Le feu se prolongea jusqu'à 8 heures et demie du soir, et coûta une centaine de morts aux deux partis. Les Espagnols restaient maîtres du Saint-Christophe, et nous, de toute la crête en arrière de ce pic, ainsi que du col Fourcade.
Notre batterie de Banyuls ouvrit son feu le 8, à la pointe du jour. Aussitôt les Espagnols opposèrent, au bord de la rivière, devant les Trompettes basses, une contre-batterie qui fut achevée dans la journée, et armée de 4 pièces de 24 ef, de 2 mortiers.
La nuit tombée, l'ennemi commit la faute d'abandonner cette contre-batterie à la garde de 60 hommes. Les nôtres, s'en étant aperçus, voulurent profiter de cette imprudence. Déjà même 2,000 d'entre eux étaient arrivés sur les pièces sans avoir été reconnus, et les canonniers espagnols s'enfuyaient sans avoir tiré un seul coup de fusil, quand, frappés tout à coup d'une inexplicable panique, nos soldats se débandèrent ignominieusement, pour ne se rallier qu'au point d'où ils étaient partis.
L'armée ressentit vivement cet affront. Les représentants, furieux, donnèrent des ordres impitoyables : tous les officiers furent rendus personnellement responsables des actes de faiblesse commis sous leurs ordres, et tous les soldats du même bataillon, complices, s'ils ne les dénonçaient, des lâchetés ou même des simples paroles de découragement de leurs camarades. Enfin, nos stériles attaques furent suspendues, et l'on assembla un conseil de guerre.
SIX JOURS d'inaction. — Ce conseil, après avoir posé enprin-
çipe que ]a. prise de Montesquieu devait préçéier l'occupation des Alheres, décida : « qu'attendu la concentration des Espagnols à leur aile droite et la force de leurs retranchements à Moptesquiou , il fallait, pour le moment, reponcer à ce point d'attaque, et frapper à Timproviste à l'autre extrémité du camp, sur le puig Scingli encpre, mais en le tournant par les hauteurs de l'ouest. De la conquête de ces hauteurs on se promettait les résultats les plus merveilleux. Ainsi, de là : on brûlait le camp ennemi, on bombardait le Boulou, on coupait les communications entre le quartier-général et le Vallspire! On commençait aussi à parler d'une expédition sur les côtes de TÂmpurdan, combinée avec une irruption de Dagobert dans les montagnes du Haut-Aragon. Et l'on voyait déjà les Espagnols, attirés aux deux extrémités des Pyrénées orientales, se hâter de dégarnir les environs de Bellegarde qui, naturellement, retombait en nos mains!
Si du moins, à défaut de sagesse dans les conseils, Fabre avait su agir avec cette rapidité qui, parfois à la guerre, supplée à l'opportunité des conceptions; si, par exemple, pour ce grand coup qu'il voulait frapper sur le Scingli, il n'eût mis que le temps nécessaire, quelques heures, à faire ses dispositions. Mais il fallait encore qu'il se privât des avantages d'une surprise, en remettant à la nuit du 14 au 15 l'exécution de son nouveau projet.
En tête du puig Scingli, un mapielon, d'un faible relief, sert de point de partage entre l'arête qui penche à l'est et un petit plateau qui s'incline en sens contraire. C'était à une redoute établie sur ce mamelon que les Espagnols avaient appuyé la gauche de leur avant-garde qui, comme on sait, couronnait le puig Scingli. Ils en avaient confié la défense à un brave officier de la milice provinciale, au lieutenant-cfD-r lonel Tarranco.
Ce fut ce point que choisit l'attaque. Cette fois du moins, elle avait montré quelque intelligence, car elle évitait les précipices de la Valmagne et menaçait le point qui était la clef dç tous les retranchements ennemis de la rive gauche. Pu reste, pour détourner l'attention des Espagnols, nous devions nous
répandre en démonstrations sur tout le pourtour de leur camp.
COMBAT DE LA BATTERIE DU SANG. — Le 14 octobre, à la chute du jour, l'armée française commença, lentement et en silence, à se déployer depuis la crête des Albères jusqu'à Ceret; et ce mouvement terminé, vers 10 heures et demie, à un signal donné, elle enveloppa soudain cette vaste enceinte d'un immense demi-cercle de feux.
La nuit, l'âpreté du terrain, son étendue, rendaient bien difficile le discernement du point véritablement menacé. Toutefois, estimant, à la mollesse des engagements sur ses extrémités, que ce n'était ni du côté de Montesquiou, ni du côté de Géret que l'orage allait fondre, Ricardos organisa une réserve au centre de ses lignes, fit allumer de grands feux à ses avant-postes, et attendit.
A minuit, la colonne d'attaque, forte de 5,000 hommes d'élite, s'élançant brusquement des ravins où elle se tenait cachée, débouche sur la redoute qui a été désignée, l'aborde, et, après une attaque furieuse, longtemps repoussée, l'enlève. Mais ce n'était là que le premier acte du drame sanglant qui s'ouvrait. Les Espagnols reviennent à la charge et pénètrent par les brèches des Français qu'ils chassent. Les Français à leur tour repoussent les Espagnols, et, pendant six heures, c'est un flux et reflux d'assauts qui se succèdent avec une continuité et un acharnement sans exemple. Enfin, les Français, cramponnés à la redoute, semblent l'emporter; mais l'intrépide Tarranco s'arrête fièrement à quelques pas du champ de bataille, avec les braves qui lui restent.
Cependant, un bataillon de 300 gardes vallones, dépêché par Ricardos au bruit de l'attaque, après avoir erré longtemps, arrive sur le terrain, et, sans perdre une minute, s'élance aux retranchements. L'uniforme, le langage de ces nouveaux assaillants, causent une fatale méprise, et par malheur, c'est seulement à une décharge à bout portant que les défenseurs, qui attendaient un renfort, reconnaissent l'ennemi. Ils sont enlevés ; mais, comme leurs adversaires tout-à-l'heure, ils s'ar-
rêtent à quelques pas en arrière. Cependant, au point du jour, après une dernière sortie des Espagnols, nos soldats, découragés, se résignent à abandonner cette terrible partie. Le sol était encombré de cadavres parmi lesquels on comptait plus de 150 Français. La plupart de ceux-ci appartenaient à une légion qui arrivait de la Moselle et qui fut à peu près détruite, car, outre ses morts, elle laissait aux mains de l'ennemi son colonel grièvement blessé, 9 officiers et 179 soldats. Presque tous les survivants emportaient une blessure. La perte des Espagnols paraissait encore surpasser la nôtre, et ce furent eux qui donnèrent à ce champ de mort le nom de batter'ie du sang, qu'il a conservé, avec quelques vestiges encore de la terrible redoute.
La lassitude de l'armée française mit enfin un terme à ces inutiles scènes de carnage. Nos batteries reprirent leurs feux, il est vrai, et le continuèrent sans interruption, du matin au soir, jusqu'au 19 ; l'ennemi riposta de son côté, mais tout se borna, de part et d'autre, à une inutile consommation de poudre. (Voir l'état de situation au 15 octobre.)