CHAPITRE XYII
IVOIVELLES EXPÉDITIOIVS DANS LES MON'f A6IVES.
Projet de Dagobert sur la manufacture d'armes de Ripoll. — Description du bassin supérieur du Ter. — Dagobert traverse la grande chaîne vers les sources du Ter et aborde cette vallée. — Son arrivée devant Campredon. — Prise de cette ville. — Autre colonne qui marche (•ur hibas. — Prise de ce bourg. — Projet d'expédition vers la Seu d'Uigpl. — Enlèvement du bourg de Monteilla. —L'expédition de la Seu interrompue. — Couiséquences des excursions de Dagobert.
Pendant que l'armée de la plaine s'épuisait en vains et sanglants efforts contre les retranchements du Boulou, DagoBert signalait son retour dans les montagnes par un de ces coups de main qui allaient si bien à son caractère aventureux.
Depuis le commencement de la campagne, il caressait un projet de descente dans la vallée du Ter, projet qui avait pour but de menacer les derrières de l'invasion ; mais comme il n'avait pas les forces suffisantes pour opérer, de cette manière, une diversion bien sérieuse, il voulut m.ettre au moins à exécution une partie de son plan favori, l'enlèvement de la riche manufacture d'armes de Ripoll.
Ripoll est une petite ville assise sur le Ter, à la jonction des vallées de Campredon et de Ribas. Ces deux derniers points, à leur tour, occupent chacun la fourche de deux affluents supérieurs qui offrent ainsi, pour descendre de la frontière dans le bassin du Ter, quatre couloirs, dont un seul est réputé praticable, celui de l'est, qu'on aborde de la vallée du Tech. Les trois autres, d'une âpreté excessive, correspondent à la Tet ou à la Sègre.
Par l'occupation du Tech dont ils étaient maîtres, les Espa-
gnols croyaient tenir fermée la vallée du Ter, mais leur confiance reposait sur des difficultés de terrain dont leur audacieux adversaire ne tenait aucun compte.
EXPÉDITION DANS LE TER. — En effet, le 4 octobre, Dagobert, débouchant de la Tet par la vallée de Pratz-de-Balaguer, le col de Naufonds et les Sept-Cases, se dirigea sur Campredon. Le général Poinçot devait, en même temps, gagner Ribas par le chemin d'hiver de Puigcerda à Barcelone, c'est-à-dire par le col de Tosaset le village de Planolas. Ripoll était assigné comme rendez-vous aux deux colonnes.
Il fallait défiler sur des rampes d'une raideur excessive, au penchant des précipices, entre deux murailles de rochers, par des détroits où souvent deux hommes ne sauraient marcher de front; enfin, au milieu d'une population soulevée dont les habitudes guerrières confirment encore ce que Vauban disait de leurs ancêtres : « Gens un peu pendards, aimant naturel- « lement l'escoupetterie et se faisant un grand plaisir de chasser « aux hommes. » Le terrain fut disputé pied à pied. A l'approche des colonnes françaises, le tocsin volait de clochers en clochers, les villages étaient abandonnés, et chaque curé conduisait ses paroissiens dans les montagnes, sur quelque roche escarpée où ils prenaient position, et se joignaient aux parrots, douaniers de la ferme du sel, qui, unis contre nous aux contrebandiers, formaient le noyau des soulèvements.
Parti des environs de BIont-Louis à la pointe du jour, Dagobert atteignit Campredon à 4 heures du soir.
Ce poste, autrefois fortifié, mais rasé sous Louis XIV, à la suite d'un siège remarquable, n'était défendu que par un simple mur d'enceinte, comme la plupart des gros bourgs de la Haute-Catalogne.
Après avoir inutilement essayé sur cette muraille l'effet de quatre petites pièces qu'il avait fait traîner jusque-là, et dont deux éclatèrent à la première décharge (ce qui arrivait souvent), Dagobert eut recours à l'intimidation. Il envoya un parlementaire qui revint bientôt apportant la réponse de l'alcade Guttierez, lequel demandait vingt-quatre heures pour consulter le capitaine-général. Dagobert n'accorda que deux
heures et exigea des otages. « J'enverrai des balles, « répliqua l'alcade exaspéré. Et en effet, notre second parlementaire fut reçu à coups de fusil. Dagobert alors fit saisir dans un village voisin un notable du pays, qui pénétra dans la ville et y sema une épouvante telle, que la plupart des habitants profitèrent de la nuit pour s'échapper. Cependant les plus audacieux se disposaient à la résistance. Ils avaient à leur tête leur vicaire, l'intrépide Martin Cuffi, qui allait devenir un des plus célèbres chefs de bande de ces contrées.
Le lendemain matin, Dagobert fit avancer ses colonnes. Il eut d'abord à essuyer une vive fusillade, mais toute résistance cessa bientôt, et nos troupes pénétrèrent dans Campredon, qu'elles trouvèrent abandonné. L'accueil fait à notre second parlementaire autorisait des représailles: la ville fut livrée au pillage. Dagobert, forcé, dans ses rapides expéditions, de vivre aux dépens du pays, saisissait sans répugnance les occasions nombreuses que lui fournissait la violence effrénée de ses adversaires, pour ravitailler ses soldats qu'il traitait quelquefois, avouait-il, en enfants gâtés. C'est ainsi que, les voyant chargés de butin et inquiets pour la conservation de leurs prises, il renonça à son expédition de Ripoll et ordonna la retraite. Cette détermination lui était du reste conseillée par des motifs plus sérieux: il était informé qu'il arrivait des renforts aux Espagnols, et qu'il ne pouvait plus compter sur la coopération de la colonne qui marchait parallèlement à la sienne sur Ribas, cette colonne n'étant ni commandée, ni composée comme il l'avait prescrit.
En effet, Poinçot, qui devait conduire ce corps expéditionnaire, étant tombé malade au moment de partir, et le général Marbot, désigné comme supplémentaire, ayant été, sur ces entrefaites, envoyé à Toulon, c'était Voulland, officier dont la bravoure surpassait de beaucoup l'intelligence, qui avait dû marcher. Il n'avait quitté Mont-Louis que le 5, et avec 700 hommes seulement. Trois cents autres, qu'accompagnait le représentant Cassanyes, étaient partis en même temps de Puigcerda. La jonction devait se faire à Dorry. Elle ne put s'effectuer que le lendemain à 8 heures du matin.
Les deux détachements, réunis, marchèrent alors sur Ribas, qu'ils n'abordèrent que dans la soirée; car ils avaient dû se battre à chaque pas avec une bande de parrots qui les avaient suivis sans relâche.
Laissons maintenant un témoin oculaire, le représentant Cassanyes, nous raconter l'enlèvement de Ribas.
« Ribas est dans un fond dominé, d'une part par les mon- « tagnes(dont nous étions séparés par le torrent) où s'étaient « arrêtés les parrots, et de l'autre par une butte arrondie, sur- « montée d'un gros roc qui paraissait inaccessible. Ce poste, « qui se trouvait sur notre passage, était occupé par 150 « hommes. Avec trois détachements rapidement formés, Voul- « land, Peleuck et moi au centre, nous l'enlevons à la baïon- <c nette. Nous enlevons de même un second poste à l'entrée « de Ribas. Il nous faut passer la rivière pour nous mettre à « l'abri des parrots. Le reste de la colonne est déjà aux portes. « Peleuck emporte le dernier poste qui arrêtait sa marche. « Nos soldats font un feu terrible. Nous sommes maîtres de « la ville; mais les habitants vont rejoindre les parrots, qui « ne cessent de tirer dans les rues. Le lendemain, au point du « jour, je reçois une ordonnance de Dagobert qui m'annonce « qu'il ne peut continuer sa marche sur Ripoll, parce que ses « soldats s'étaient chargés de butin à Campredon, et qu'ils « voulaient rentrer pour le déposer. Il fallut donc se disposer à « battre en retraite. Les parrots redoublent alors d'audace; « les balles pleuvent dans le bourg. Pour arrêter ces forcenés, « on expose quelques femmes dans les rues; ils tirent tou « jours, quoique prévenus, et une de ces malheureuses est « blessée près d'un de nos officiers. Alors nos soldats, exas- « pérés, mettent le feu à quelques maisons. »
Il va sans dire que nos deux colonnes, celle de Campredon comme celle de Ribas, furent reconduites et harcelées jusqu'à la frontière avec un acharnement extrême. L'obstination de la défense n'avait, du reste, que mieux fait ressortir l'ardeur de nos troupes et la confiance qu'elles avaient en leur chef. Dagobert était enchanté. « Les généraux sont malades ou ab-
sents, écrivait-il à la fin de son rapport au ministre, les canons me font faux-bond, mais ça ira ! »
Le vieux général était infatigable : à peine de retour en Cerdagne, il courait à de nouvelles aventures.
EXPÉDITION DANS LA sÈGRE. — Il méditait depuis quelque temps une pointe sur la Seu d'Urgel; mais pour s'ouvrir l'étroite et longue gorge qui s'étend de Belver à cette place, il fallait d'abord s'emparer d'un gros bourg fermé, appelé Monteilla, qui s'élève sur le penchant des montagnes de la rive gauche de la Sègre, à une lieue et demie en aval de Belver. Monteilla, qui servait habituellement de rendez-vous aux rassemblements de la contrée, venait de recevoir de la Seu d'Urgel, où les Espagnols se renforçaient, 14 à 1,200 hommes, dont quelques centaines gardaient le fond de la vallée au Martinet.
Le 17 octobre, par une nuit sombre, l'ardent général s'achemine vers le Martinet, s'arrête un peu en-deçà du village, range sa troupe en bataille et s'avance seul en reconnaissance. Cassanyes court le rejoindre, et ils vont ensemble se heurter à un factionnaire qui, en déchargeant son arme, sans atteindre personne heureusement, donne aux siens l'alarme, et aux nôtres le signal de l'attaque. Le feu s'engage ainsi de part et d'autre; mais les Espagnols ne le soutiennent pas longtemps, et ils nous abandonnent le terrain, après s'être fait tuer une trentaine d'hommes.
Sans perdre un moment, Dagobert pousse ses têtes de colonnes sur Monteilla. Un grand et profond ravin enveloppe presque entièrement ce poste; nos soldats le contournent sous le feu des défenseurs, qui paraissent disposés à tenir bon. Cependant, quand, au point du jour, le reste de notre division, qui avait pris quelques heures de repos dans le fond de la vallée, parut sur les hauteurs, toute résistance cessa, et nous pénétrâmes dans le bourg abandonné. Malheureusement, Dagobert ne put en empêcher le pillage et l'incendie, ni préserver du môme sort quelques villages voisins. Ces désordres, dont le général et le représentant se renvoyèrent
la responsabilité (1), portèrent à la discipline d'assez graves atteintes, pour que Cassanyes se crût obligé de convoquer un conseil de guerre. Dagobert voulait continuer sa marche sur la Seu d'Urgel, qu il se croyait sûr d'emporter, mais le conseil décida que Ton rentrerait à Belver pour rétablir la discipline. A la douleur que le général ressentit de cette blessante décision, on eût dit qu'il pressentait ce que, plus tard, devait coûter à son pays l'achèvement de cette expédition si inopportunément interrompue.
Dagobert était devenu la terreur de ces contrées, le démon des Espagnols, car c'était le surnom qu'ils lui avaient donné. Mais les entraves que lui suscitaient encore çà et là les représentants du peuple (bien qu'il fût, en Cerdagne et avec Cassanyes, le moins dépendant de tous nos généraux); l'insuffisance des moyens mis à sa disposition; enfin, il faut le dire, un peu de faiblesse pour ses soldats; toutes ces causes réunies l'empêchaient de donner un but véritablement utile à ses excursions, qui même eurent des conséquences fâcheuses. En effet, non-seulement elles attirèrent, de l'armée de Navarre aux Pyrénées orientales, une division qui vint s'ajouter à celle qui déjà surveillait le Haut-Aragon, mais, avec l'alarme, elles semèrent dans les montagnes les germes d'une insurrection qui alla sans cesse en grandissant et finit par nous déborder.
Les neiges allaient clore la campagne dans ces hautes régions. Du reste, Dagobert, de retour à Mont-Louis, y ayant rencontré le nouveau général en chef, fut par lui ramené à Perpignan, avec la plus grande partie de sa division.
(1) Rendant compte de cette expédition, dans une lettre du 15 octobre, Dagobert s'evpiime ainsi : « Le soldat, à qui le représentant Ca'^sanyes a fait « mettre le fou à Hibas, a cru pouvoir faire encore de même. Et, quelque « soin que je me sois donné, je n'ai pu empocher le pillage et l'incendie. « Toute l'armée et Cassanyes lui-même, rendraient témoignage, s'il en était « besoin, des démarches que j'ai faiies pour prévenir ces malheurs. »
Or, voici ce que répond Cassanyes, dans sps Mémoires : « Nos troupes pillè- « lèront Monteilla et la Moline. Dagobert ne disait mot. Je parvins onfin à rap- « peler nos soldats à l'honneur. Le général Dagobert persistant à continuer « sa marche vers la Seu d'Urgel, je convoquai un conseil de guerre qui décida « qu'il fallait rentrer daps nos foyers pour rétablir la discipline, f