CHAPITRE XVIII
TlRREAl GÉNÉRAL EIV CHEF.
Arrivée de Turreau. — Avant de prendre le commandement , il va visiter Mont-Louis. — Il ramène à Perpignan Dagobert et sa division. — Manie belliqueuse du représentant Fabre. — Son attitude et ses projpts depuis son arriv(''e aux Pyrénéfs-Orientales. — Il entasse à Collioure une petite armée dont il fait donner le commandement à Delattre. — Conseil de guerre du :à3 octobre, tenu àBanyuls-les-Aspres. — Fabre expose son jirojet d'invasian dans la Hante-Catalogne. — Opposition de Dagobert. — L'expédition de Roses est résolue. — Lettre de Turreau au ministre de la guerre.
Le successeur officiel de Barbantane, le général Turreau était arrivé, depuis le 11 octobre, aux Pyrénées-Orientales.
Entré fort jeune au service, Turreau avait fait, dans les grades subalternes, la guerre en Amérique. La révolution l'avait surpris capitaine d'infanterie et l'avait envoyé comme adjudant général, à l'armée de la Moselle, ensuite comme général de brigade, en Vendée où il venait de servir avec distinction, et de recevoir une blessure grave qui l'avait un peu retardé.
Il avait 38 ans à peine, de l'ardeur, des talents et de la résolution dans le caractère. Cependant, à son arrivée au quartier général de Banyuls-les-Aspres, le 12 octobre, effrayé de l'état de l'armée, il profita de la négligence des bureaux de la guerre, qui ne lui avaient encore fait parvenir ni son brevet de commandant en chef, ni même celui de général de division, pour se préparer, par une reconnaissance préliminaire des lieux, à fingrate et lourde tâche qui lui incombait. « J'étais, dit-il, dans une position à ne hasarder aucune opé- « ration, à ne contredire aucun plan, que je ne fusse parfaitece ment instruit des localités, du caractère des principaux « agents militaires, des causes de nos succès et de nos revers
i85 « sur cette frontière, des ressources, des besoins de cette « armée. Les fautes les plus légères, les moindres insuccès, « eussent été présentés comme autant de crimes et de trahi- « sons. » Il déclina donc toute responsabilité jusqu'à la réception de sa nomination officielle; laissa le commandement en chef à d'Aoust, auquel, du reste, il était manifeste que les représentants voulaient le continuer; et, après avoir simplement recommandé à ce favori des conventionnels de lui rendre compte de ses projets, il partit pour visiter la frontière, le 15 octobre, le jour même du malheureux combat de labatterie du sang.
Arrivé à Mont-Louis, son premier soin, comme aussi son premier acte d'autorité, fut d'envoyer à Dagobert, alors en marche sur Monteilla, et qui s'était, jusque-là, maintenu en Cerdagne dans une sorte d'indépendance, l'ordre de correspondre avec l'état-major général, et de soumettre, dorénavant, toutes ses opérations à l'approbation préalable du général en chef. Il fit plus : au retour de Dagobert à Mont-Louis, appréciant à leur juste valeur son expérience, ses talents, sa parfaite connaissance des lieux, et jugeant sa présence à l'armée principale d'autant plus essentielle, que l'avancement de la saison allait la rendre inutile en Cerdagne, il le ramena, comme nous l'avons dit, à Perpignan.
De là, le 23, les deux généraux se rendirent à Banyuls-les- Aspres où ils étaient impatiemment attendus par les représentants qui, depuis le combat du 15, donnant à leur imagination déréglée un nouveau cours, rêvaient les projets les plus étranges. Il s'agissait, en effet, d'une invasion en Catalogne, de la délivrance du territoire français, de la reprise de Toulon en Espagne (1)! Beaux et mystérieux plans de campagne, qui se recommandaient par le nom seul de leur auteur, le représentant Fabre.
Pour le malheur de la cause qui enflammait son zèle, Fabre était dévoré d'une fièvre belliqueuse. A son arrivée aux
(1) Expression dont s'était servi le représeatant Fabre et que d'Aoust répétait habituellement, en parlant de l'expédition de Roses.
Pyrénées-Orientales, vers la fin de juin, il s'était installé à Collioure. Là, se considérant comme chef de la brigade qui gardait cette partie de la frontière, il n'avait cessé d'attirer à elle de nouveaux renforts, et de caresser les rêves les plus insensés sur sa destination future. Cependant, comme il lui fallait, à la tête de cette brigade, un homme de confiance, un agent responsable, un général enfin (car Fabre, l'ancien magistrat, était scrupuleux sur les formes), il avait jeté les yeux sur un jeune capitaine du génie qui, depuis le commencement de la campagne, était chef de son arme dans la place de Collioure. Ce jeune homme c'était Delattre. Naguère élève des ponts-et-chaussées, il avait été, à la suite d'un concours, improvisé officier du génie. Il était actif, intelligent et d'un caractère faible, assemblage qui allait parfaitement aux vues de son protecteur. Il fut nommé d'emblée général de brigade.
Le représentant Fabre, en accourant, dans les premiers jours de septembre, à Perpignan qui était à deux doigts de sa perte, avait puissamment contribué, par son zèle et son énergie, à relever le moral de cette place aux abois. Mais ce n'était point la couronne civique du proconsul, c'étaient les lauriers du commandant d'armée, que convoitait l'étrange ambition de cet homme. Â Peyrestortes, il n'avait joué qu'un rôle secondaire, tandis que Cassanyes avait brillé au premier rang. Vainement il avait cherché sa revanche à Trouillas, où, on se le rappelle, il suppliait avec tant d'instance son heureux collègue de se tenir à l'écart, afin que lui aussi eût sa victoire (1). Du reste, l'affront qu'il avait essuyé dans cette triste circonstance n'avait fait qu'irriter sa soif de vaincre, et, depuis la retraite des Espagnols au Boulou, il était à épier le moment favorable de mettre à exécution un projet, depuis longtemps arrangé dans sa tête, qu'il regardait comme le moyen le plus sûr de contraindre les Espagnols à repasser les Pyrénées, le projet d'une invasion dans la partie orientale de
(1) Fabre voulant avoir sa part de victoire, me supplia de le laisser seul avec Dagobert. (Mémoires de Cassanyes, relation de la bataille de Trouillas.)
la Haute-Catalogne. En attenrlant, comme nos places de la côte devaient naturellement former la base d'opération de ce mouvement agressif, non-seulement il faisait passer jusque la moitié de nos troupes disponibles à l'effectif de la brigade qu'on n'appelait plus déjà que l'armée de CoUioure, mais il entassait dans cette place, il accaparait pour elle d'énormes approvisionnements; ce qui achevait nécessairement d'épuiser nos ressources matérielles déjà si faibles, et d'affamer, de dénuder le reste de nos malheureux soldats.
Tant qu'on s'était bercé de l'espoir de refouler, par une attaque de front, les Espagnols retirés au Boulou, ce projet d'invasion avait été ajourné, mais on y était revenu avec une nouvelle ardeur après la malheureuse tentative du 15 octobre. Ce jour-là même, nous l'avons dit, le nouveau général en chef avait quitté le quartier-général pour allervisiter Mont- Louis ; mais à peine fut-il de retour, le 23 (1), qu'on se hâta de convoquer un conseil de guerre où vinrent siéger tous les divisionnaires et les chefs de service de l'armée. Là, Fabre exposa enfin son plan.
Son but était de s'emparer de Roses et de Figuères, et voici les moyens qu'il proposait.
Deux colonnes, de 4,000 hommes chacune, pourvues d'artifices et de batteries incendiaires (6 mortiers et 2 obusiers), devaient partir de Banyuls-sur-Mer et se glisser : Tune, le long du littoral, sur les montagnes qui s'élèvent au sud de la citadelle de Roses; l'autre, le long des Albères, sur la forteresse de Figuères.
La première, embarquant son artillerie sur des tartanes, jusqu'au cap Cerbère, gagnait ce cap en longeant la côte; puis elle s'acheminait, par Llança et la Selva, sur les hauteurs qui plongent la baie de Roses. Alors on chauffait fortement la place, et la place se rendait.
La deuxième colonne franchissait la chaîne au col de Ba-
(1) CettedaTe varie dans les différentes relations. Dagobert, dans sa justifica'ion (impriméi^ à Paris le 20 frimaire), répondant aux accusations des représentants, commence par ces mol? : « C'est le 2 brumaire, et non le 6, que s'est ■^u le conseil de guerre. » Or le 2 brumaire correspond au 23 octobre.
nyuls, emportait Espolla, occupait Récasenspour assurer sa retraite par le col Fourcade ; puis, après avoir observé ce qui se passait du côté de Bellegaixle, elle allait prendre position sur des éminences qui bordent à l'ouest les remparts de Figuères. Cette forteresse, chauffée comme Roses, ne manquait pas, bien entendu, de se rendre aussi. Alors les deux colonnes, réunies vers Castillon, tombaient ensemble, par le col Fourcade, sur les derrières du Roulou.
Pour opérer ces miracles, Fabre comptait sur le prosélytisme, sur ses intelligences dans le pays, et, sans doute aussi, sur son axiome de guerre « que la fortune est pour les fous. » Rien n'égale, en effet, la folie d'une telle entreprise ; de prétendre, avec 8, 000 hommes jetés en enfants perdus, sans vivres ni moyens de transports, à travers les plus âpres montagnes, au milieu d'une population hostile et belliqueuse, derrière une armée aguerrie, dont on ne proposait pas même de distraire l'attention par un semblant d'attaque sur son front, de prétendre enlever deux grandes places fortes qui avaient : l'une, avec une escadre à sa disposition, les précédents de deux sièges fameux (1645 et 1693), longtemps soutenus contre une double attaque par terre et par mer; l'autre, vierge encore, un des premiers rangs parmi les plus belles forteresses de l'Europe. Mais on était à une époque où les limites de l'impossible semblaient si reculées !
Dagobert combattit les élucubrations de Fabre avec toute la supériorité d'un homme du métier sur des ignorants en démence, mais aussi avec toute la brusquerie et la causticité de son caractère. Ainsi, Fabre ayant gravement avancé qu'il accorderait une amnistie aux Espagnols, s'ils nous rendaient Rellegarde : « A votre place., je leur demanderais Barcelone, » répliqua Dagobert. Quoi qu'il en soit, les amères plaisanteries du général sur la foi robuste du représentant, ne servirent qu'à irriter l'orgueil de celui-ci et à précipiter le dénoûment que celui-là voulait empêcher. L'expédition , qu'à la place de Ricardos, Dagobert eût souhaitée , fut donc résolue. Seulement, comme Turreau n'approuvait l'expédition <( qu'en tant que , dirigée sur Roses seulement , elle ne serait qu'un coup
de main dans le but de hâter la retraite des Espagnols , » on renonça pour le moment à la pointe sur Figuères, et Ton apporta par suite quelques modifications de détail à l'expédition de Roses. C'est ainsi qu'il fut décidé que Ton ferait coïncider avec elle une diversion sur Céret, et une fausse attaque sur Montesquiou. Enfin , on répartit les commandements : celui de l'opération principale fut confié à Delattre ; la diversion sur Céret échut à Dagobert ; et d'Aoust dut rester au quartiergénéral, pour contenir et distraire le camp du Boulou.
Au sortir de ce conseil, Turreau, voulant mettre à couvert sa responsabilité si étrangement compromise, adressait au ministre de la guerre, cette lettre qui achève de peindre la situation :
« Je me suis fait rendre compte, par le général d'Aoust, « devant les représentants du peuple, de ses projets et de ses « moyens pour opérer une entreprise dont la réussite pût « hâter la retraite des Espagnols. J'ai annoncé que, cette opé- « ration (concertée entre les représentants du peuple et le « général d'Aoust et que j'ai approuvée) étant finie, je me « mettrais à la tête de la grande armée et que j'agirais entiè- « rement par moi-même. Je n'ai pas été peu surpris d'en- <i tendre le citoyen Fabre proposer pour cet hiver des con- « quêtes en Espagne. En vain j'ai voulu combattre ce projet, « le citoyen Fabre, aidé de ses collègues, paraît tenir à son « plan. Je vous annonce que je m'opposerai de toutes mes « forces à cette entreprise dangereuse sous tous les rapports. « Mais si les représentants de cette armée s'obstinent à me « faire exécuter leur projet; si, quoique nommé général en chef « de cette armée , je n'y suis qu'un être absolument passif , et « si je n'y puis agir que d'après les idées des autres, je vous prie « en grâce de disposer de moi pour une autre place. Etranger « à l'intrigue, n'ayant d'autre ambition que celle de coopérer « de tous mes moyens au succès de nos armes, je serai tou- « jours satisfait du grade que j'occuperai et du poste qui me « sera confié, pourvu que je puisse être utile. »