EXPÉDITION DE ROSES
Description des Albères. — Départ de l'expédition. — Prise du col de Banynls.
— Notre centre repoussé à Espoila. — Retraite de notre colonne de droite.
— Celle de gauche refoulée sur Coléra. — Nouveau combat à Espoila, et nouvel échec.
La ligne des Pyrénées, entre le Pertus et la mer, présente deux parties qu'il faut distinguer : 1° les Albères; 2" la croupe de la grande chaîne. Les Albères commencent à Test du Pertus et se prolongent jusqu'au col de Banyuls. C'est un chaînon uniforme , compacte , aux crêtes tendues et sans fléchissements, aux flancs abrupts, profondément ravinés, et couverts d'épaisses forêts. Pour une armée, ces montagnes doivent être considérées comme à peu près infranchissables. La seconde partie, la croupe des Pyrénées, du col de Banyuls à la mer, est un large épatement de ravins et de nervures qui rayonnent en éventail vers tous les points de la côte ; en sorte que , traverser la chaîne en longeant le rivage , c'est parcourir le périmètre de l'éventail , c'est-à-dire se jeter dans un dédale de difficultés inextricables. Reste le point intermédiaire, le col de Banyuls, qui s ouvre entre les Albères et la croupe pyrénéenne, et qu'une armée peut affronter avec quelques chances de succès, comme dans les campagnes de 1675 et 1677. Ce col était, depuis le commencement de la guerre, surveillé par les deux partis : d'un côté, par les braves habitants de Banyuls assistés d'une centaine de soldats ; de l'autre, par un camp d'observation que les Espagnols avaient établi au pied méridional du col, à Espoila, nœud de presque tous les sentiers qui descendent des Albères. Ce camp entretenait un gros avant-poste sur le col et sur ses abords septentrionaux.
Tels étaient les obstacles que, dans le projet du représentant Fabre, nous avions d'abord à surmonter, avant de songer à aborder Roses.
De cet étrange projet, toutefois, on pouvait dégager peutêtre une idée raisonnable : celle d'une irruption rapide et concentrée surEspoUa, par le col de Banyuls; irruption qui eût jeté l'alarme sur les derrières du Boulou et obligé l'ennemi à un retour sérieux. Mais loin de là , on ne songea à modifier le plan du conventionnel que pour opérer des fractionnements nouveaux dans la division expéditionnaire, bien qu'au lieu de 8,000 hommes qu'elle devait compter, elle ne se trouvât pas, au moment du départ, atteindre même l'effectif de six mille combattants.
Cette division, ainsi réduite, fut partagée en trois colonnes de 1,628,2,326 et 4,948 hommes, sous les ordres des chefs de brigade Raimon, Rampon et Clauzel. Ces colonnes devaient : la première, longer la côte en appuyant la seconde; celle-ci, se diriger sur le col de Banyuls; enfin , la troisième , passer par le col Fourcade, et, après avoir observé Bellegarde , se rabattre en aval d'Espolla, au moment où sa voisine du centre exécuterait sur ce poste son attaque de front, qui devait être l'attaque principale.
Les deux premières colonnes quittèrent Collioure le 25, et allèrent s'organiser à Banyuls-sur-Mer, d'où elles repartirent le même jour, à S heures du soir. La gauche suivit le chemin de la côte, qui conduit au col de Belistre ; elle devait se diriger, par Llança, la SelvaetCadaquès, sur le fort de la Trinité de Roses, mais en réglant sa marche de manière à appuyer la colonne du centre. Celle-ci , remontant le chemin du col de Banyuls, alla bivouaquer à une heure et demie des retranchements espagnols.
Ces retranchements, que gardait, avec 1,400 hommes environ^ le général Arias, étaient établis en avant et sur trois avenues septentrionales du col, en sorte qu'ils laissaient derrière eux le faîte de la grande chaîne. Delattre résolut de profiter du vice de cette disposition ; il partagea sa colonne ert trois détachements, et ordonna à ceux de droite et de gau-
che de gagner, par des détours, l'intervalle entre les crêtes et les lignes espagnoles, tandis que lui-même, au centre, il aborderait celles-ci de front.
Commencés le 26, une heure avant le jour , ces mouvements ne furent achevés que dix heures après , tant était grande Tàpreté du terrain. Nous traînions 2 pièces de 4, 2 obusiers de 6 pouces et 6 républicaines. Delattre et le représentant Fabre, attelés à la même bricole, donnaient l'exemple. Enfin , vers 4 heures du soir , nous fûmes en mesure d'attaquer.
Les Espagnols s'étaient rangés en bataille en avant de leurs retranchements; mais, vivement pressés sur leurs ailes par nos tirailleurs, menacés sur leurs derrières, et bientôt abordés en face par notre détachement du centre qui, sous les ordres du brave Rampon, marchait enseignes déployées, en avant en bataille, ils nous cédèrent quelques avant-postes et se retirèrent dans leurs redoutes. Delattre fit alors hisser son artillerie sur une butte qui plongeait ces ouvrages, mais comme on travaillait encore à l'installation des pièces, la nuit survint, et Arias en profita pour se replier sur EspoUa. Nous ne nous aperçûmes de cette retraite que le matin, à la pointe du jour. Alors nous nous remîmes en marche pour gagner le col, pénible ascension qui exigea encore deux heures. Après une longue halte sur la frontière, nous redescendîmes le revers méridional, pour allerbivouaquer à une demi-lieue des crêtes, au lieu dit la Serra, où fut établi notre quartier-général. Enfin, le lendemain 28, nous parûmes devant EspoUa.
Les abords de ce village sont hérissés de mamelons que les Espagnols avaient couronnés d'autant de redoutes, au centre desquelles était assis leur camp. Comptant sur la coopération de sa colonne de droite, à laquelle il avait, ce jour-là même, donné rendez-vous au-dessous d'Espolla où elle devait intercepter le chemin de Figuères, Delattre s'engagea sans hésiter au milieu des retranchements ennemis. Sa confiance lui valut d'abord quelques succès; mais la colonne qu'il attendait ne paraissant pas, et les défenseurs ayant été, vers 4 heures du
soir, renforcés par trois bataillons, il fut repoussé sur la rampe du col.
Cependant, qu'était devenue notre colonne de droite, à Tabsence de laquelle Delattre, naturellement, attribuait son échec?
Partie de Collioure le 26, elle était allée gagner le col de Fourcade; de là, laissant à droite le hameau de Recasens, elle avait occupé et pillé Cantallops ; puis elle était venue, dans la soirée du 27, bivouaquer à Vilaortoli. Le 28, elle avait pris, conformément à ses ordres, la direction d'Espolla; mais, intimidée par la rencontre de quelques postes espagnols, elle avait rebroussé chemin et décrit, par le bois de Carbassera, un long détour qui devait la reporter sans coup férir, croyaitelle, au rendez-vous convenu. Cependant ce faux mouvement avait donné aux Espagnols le temps de se débarrasser de Delattre, et d'envoyer à la découverte sur leur gauche. Rencontrée alors par l'ennemi, notre colonne attardée fut mise en désordre, poursuivie, enfin, harcelée avec un acharnement tel, qu'elle resta deux jours sans pouvoir se rouvrir le chemin des crêtes, et eut à subir des pertes énormes, des fatigues inouïes. Sans autres vivres que les glands des forêts, tourmentée par un temps affreux, elle semait les ravins de ses soldats épuisés qu'elle avait la cruelle certitude de ne plus revoir : car Tordre imprudent et barbare donné à nos troupes de tout ravager dans les Albères, avait exaspéré les habitants de ces montagnes, et ils égorgeaient sans pitié tout ce qui leur tombait sous la main, jusque les blessés.
Tel fut le sort de notre colonne de droite. Quant à celle de gauche, des obstacles insurmontables de terrain, qu'il était du reste bien facile de prévoir, l'ayant condamnée, en dépit de ses vaines instructions, à rester sans communication avec le centre, elle ne put dépasser Llança, et fut même bientôt refoulée jusqu'à Coléra, par une insurrection générale de toute la côte, soulevée, comme nous venons de le dire, par le sac et l'incendie de ses villages.
Une pluie torrentielle, qui tombait sans relâche depuis le départ de Colliouiv, avait interrompu le transport des vivi'«< I 13
et ajouté les tourments de la faim aux misères de nos soldats.
Tout se réunissait donc pour faire avorter cette fatale expédition; néanmoins, loin d'y renoncer, Fabre passa les deux jours suivants à se faire expédier de CoUioure des renforts qui, le 29 au soir, portèrent à 5,000 hommes l'effectif des troupes concentrées à la Serra.
COMBAT d'espolla. — Le 30, Delattre redescendit sur Espolla, et arrivé, à 9 heures du matin, à portée des lignes espagnoles, il partagea sa>colonne en trois détachements : deux pour assaillir chaque flanc de l'ennemi, le troisième pour faire face à son centre.
Jugeant qu'il serait infailliblement emporté s'il nous attendait dans les redoutes éparses où était dispersée sa petite troupe, notre adversaire, le général Arias, se contenta de laisser dans son camp une réserve de 1,400 hommes et alla, avec le reste, se ranger en bataille en avant de ses retranche ments.
Il fut bientôt attaqué. Sa droite, faiblement assaillie, repoussa notre choc, mais sa gauche fut moins heureuse : vivement pressée, elle perdit du terrain et dut bientôt, malgré l'envoi d'un secours tiré de l'autre aile, nous abandonner deux hauteurs si importantes, que, voyant son centre même pris à revers par la chute de ces deux postes, Arias prépara immédiatement sa retraite. Pour l'appuyer, il commença par envoyer 3 pièces de position et son artillerie de montagne sur une butte qui s'élevait en arrière de sa ligne de bataille, entre son camp et le village; puis, avant de commencer son mouvement rétrograde, pour se dégager, il ordonna une charge de cavalerie. Lancée à propos, cette charge comprima aussitôt notre élan. Arias s'en aperçoit, et prenant soudain une résolution vigoureuse, appelle à lui ses 1,400 hommes de réserve et se dispose à recommencer le combat. Au même moment, il apprend que le brigadier Vives, envoyé en toute hâte par Ricardos avec un gros de cavalerie, vient de tomber sur notre gauche. Alois, plus d'hésitation : il fond en masse sur notre droite qui eu le débordant s'est isolée, et il ressaisit la victoire. Delattre n"a que le temps de regagner les monta-
gnes, poursuivi par la cavalerie espagnole, qu'au bout d'une demi-heure cependant les âpres découpures du terrain finissent par arrêter. Il laissait sur place une cinquantaine de morts, 62 prisonniers et 3 drapeaux.
Telle fut, de ce côté, la dernière affaire, sinon la clôture de cette triste échauffourée qu'on avait d'avance pompeusement décorée du nom d'expédition de Roses.