‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 35 sur 71 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

DIVKRSIOX DK DAGOBEÎIT SIR CÉRKT.

Tâche imposée à Dagobert pendant l'expédition de Roses.— Sa marche audacieuse à travers les Aspres. — Il se porte à l'imporoviste au-dessus de Céret. — Les Espagnols, surpris, évacuent Géret. — Dagobert s'arrête. — L'ennemi rentre dans Céret. — Solbeauclair attaque seul la tête du pont; il est repoussé — Dagobert se retire à Palauda.

Sur ces entrefaites, Dagobert remplissait d'assez mauvaise grâce la tâche ingrate qui lui avait été imposée par le conseil de guerre du 23 octobre ; tâche qui consistait, avons-nous dit, à faire, pendant Texpédition de Roses, une diversion sur Céret. Cette fausse attaque aurait dû être la véritable ; car c'était du côté de Céret que les Espagnols étaient vulnérables ; c'était en s'appuyant aux montagnes , où l'audace et l'activité suppléent plus facilement au nombre, où l'on n'avait rien à craindre de la cavalerie qui venait de nous faire échouer devant Espolla, c'était là qu'il fallait frapper. Mais, tentée avec les faibles moyens mis à la disposition de Dagobert , cette diversion devenait presque aussi déraisonnable que l'excursion de l'Ampurdan elle-même. Que pouvaient, en effet, 2,000 hommes jetés au milieu d'une division espagnole, entre trois places fortes, sans communications, sans retraite assurée? Aussi, pour mettre sa responsabilité à couvert, alors surtout que , poursuivi par la haine des représentants Fabre et Gaston, il était hautement signalé par eux « comme un royaliste, un traître, qui n'épiait que le moment de trahir (4), le vieux guerrier résolut-il de s'en tenir irrévocablement à la lettre de ses instructions. Or, ces instructions lui prescrivaient de se borner à s'emparer des hauteurs entre la grande

(1) Mtm)ires de Cassanycs.

chaîne et Céret, et d'attendre là les ordres du quartier-général, pour assaillir à revois Tennemi que le général Solbeauclair, qui gardait Saint-Ft-rréol , devait en même temps attaquer de front. Du reste, ces instructions, confusément données au milieu d'un orageux débat, n'étaient rien moins que claires et précises, sauf pourtant l'ordre de gagner les derrières de Céret.

C'était le point délicat, et une opération des plus périlleuses; car il ne s'agissait de rien moins que de tourner, par une marche de tlanc, hérissée d'écueils, la gauche des lignes espagnoles que couvraient et l'énorme massif du Canigou et le Fort-les-Bains. Néanmoins , Dagobert s'en tira avec une audace et une habileté admirables, comme s'il eût voulu prouver à ses détracteurs ce dont il était capable, ce qu'il aurait pu faire, si leur haineuse impéritie ne lui avait lié les mains.

MARCHE A TRAVERS LES ASPRES. — Le 28 octobrc, vers 9 heures du matin , il sortit de Thuir à la tête de 2,500 hommes, gagna Sainte-Colombe, prit de là à travers les Aspres et se dirigea, par les crêtes, sur Saint-Marsal. Les paysans des environs avaient été requis pour travailler au passage de l'artillerie , mais telle est l'âpreté de ce terrain bouleversé, que les pièces de 4 ne purent arriver jusqu'à Saint-Marsal, et qu'il fallut les abandonner. On laissa également en chemin bon nombre de soldats qui, faute de souliers, durent remettre aux jours suivants l'achèvement de cette pénible traversée.

De Saint-Marsal , Dagobert alla aborder la vallée du Tech à Palauda , où il s'arrêta 48 heures , tant pour rallier ses traînards que pour retrancher ce poste dont il allait se faire un point d'appui. C'est aussi dans le but d'étendre et de fortifier sa base, qu'il fit occuper Mont-Boulou, à la suite d'une rencontre imprévue, où une poignée de soldats, conduits par Cassanyes, ayant dispersé et poursuivi jusque sous la mitraille du Fort-les-Bains un convoi espagnol qui se dirigeait sur ce fort, poussèrent, dans leur élan, jusqu'à Mont-Boulou.

Le 31 (1), à une heure du malin , Dagoliert se remit en mar-

(I) Dans les diverses relations de ceî'e diversion sur COre; , toutes les dates

che. Il alla (fabord passer le Tech un peu au-dessus du fort qui ne s'aperçut point de son passage; il gagna ainsi le chemin de la vallée qu'il descendit un moment jusqu'au-dessous de Las Cabanas, pour reconnaître l'ennemi dont il reçut quelques volées de canon; puis, revenant sur ses pas et laissant à Las Cabanas son bataillon de braconniers , il prit à gauche le ravin de Reynes, remonta la branche orientale de cette gorge; enfin, après avoir longé la montagne et culbuté quelques avant-postes, il vint s'arrêter sur les hauteurs d'en Trilles qui commandent Céret au sud-ouest. Toutefois sa droite, favorisée par un petit bois de châtaigniers, continua d'avancer jusqu'à portée de fusil de la ville, où elle acheva de refouler les Espagnols.

D.\GOBERT DEVANT CÉRET. — Cette marchc audacicuse fut d'abord couronnée d'un plein succès: les Espagnols, déconcertés par l'apparition inattendue d'une division française au-dessus de leurs tètes, se hâtèrent d'évacuer Céret et se retirèrent sur le chemin de Maureillas.

C'était pour Dagobert le moment de se jeter sur le pont de Céret, si, de son côté, notre poste de Saint-Ferréol, que d'Aoust venait de porter subitement à 2,000 hommes, se fût en même temps élancé sur la redoute du Roc-Blanc qui couvrait ce pont, et qui n'était attaquable que par le front opposé à Saint-Ferréol. Dans un premier moment de surprise, 4,000 baïonnettes tombant ensemble, par les deux rives du Tech , sur ce pont découvert, auraient pu l'enlever; et elles eussent pu s'y maintenir : car trois petits ouvrages que, d'après les conseils mêmes de Dagobert, nous venions d'échelonner de Saint-Ferréol vers le Tech, auraient immédiatement rattaché à ce dernier point la redoute conquise. Mais Dagobert n'avait point été prévenu que Solbeauclair était à ses ordres, ni qu'il venait de recevoir des renforts ; ses instructions, d'ailleurs, lui enjoignaient d'attendre, pour aller plus loin, les ordres de la division du centre ; en sorte qu'il se contenta

sont contradictoires. On s'est arrûté à cellos des pièces officielles signées et souvent entièrement écrites de la main de Dagobert. Ces erreurs provenaient sans doute du bouleversement tout récent encore du calendrier.

d'annoncer, par des signaux convenus, sa présence au-dessus de Céret.

Cependant Cassanyes ne peut comprendre cette immobilité du général ; mais c'est en vain qu'il le presse, qu'il le supplie, qu'il va même, pour l'entraîner, jusqu'à se jeter de sa personne dans Céret, où il est accueilli avec transports par les habitants, ses compatriotes; Dagobert reste immobile, si bien qu'à la fin, reprenant confiance , les Espagnols rentrent dans la vilie d'où le téméraire conventionnel n'a que le temps de s'échapper au milieu d'une grêle de balles. Bientôt même ils débouchent de Céret et vont attaquer notre bataillon de Las Cabanas qu'ils rejettent sur les troupes de Dagobert. Celui-ci , en revanche , envoie débusquer un poste ennemi qui avait conservé sa position à Reynes, et qui est ainsi repoussé dans Céret.

Enfin, vers une heure après midi, Solbeauclair descend de Saint-Ferréol et vient insulter la redoute du Roc-Blanc. Mais le canon des siens n'a pas , pour ébranler l'inflexible Dagobert, plus d'éloquence que les prières et les menaces du représentant. Du reste, le moment d'agir est passé. Sol (1) alors, se voyant seul engagé, regagne l'ermitage, après s'être fait inutilement tuer une soixantaine d'hommes.

La nuit survint. Dagobert fit allumer de grands feux sur toute sa ligne de bataille, pour prévenir d'Aoust qu'il était à attendre des ordres du quartier-général. De leur côté, les Espagnols reçurent du Boulou un renfort de 4,000 hommes et de l'artillerie de gros calibre.

Cette artillerie entra en action dès le lendemain l*"^ novembre , à la pointe du jour. Elle força notre aile gauche à se replier sur les hauteurs, mais le terrain perdu fut aussitôt repris par les braves grenadiers du Gard, qui , à défaut de cartou ches, abordèrent l'ennemi à la baïonnette. Notre centre et notre droite furent également attaqués , mais avec moins de succès encore.

(1) C'est ainsi que, le plus souvent, on appelait par abréviation le général Solbeauclair.

Dagobert se soutint de la sorte toute la journée. Enfin , sur le soir, w quand il vit que l'inaction de notre armée (qui, contre «' son ordinaire, ne tira pas , ce jour-là, un seul coup de ca- (c non .') semblait provoquer l'ennemi à venir l'accabler (1), » il prit le parti débattre en retraite. Il redescendit donc dans le fond de la vallée, fit un crochet à gauche pour surprendre et piller Arles qu'occupaient les Espagnols, puis il se replia sur Palauda qu'il atteignit à minuit, et où il passa les six premiers jours de novembre dans l'accablement de l'âme et les souffrances du corps.

(I) Lettre justificative de Dagobert, adressée de Paris au président de la Convention, et datée du 18 jaiiviei- 1794

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