‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 36 sur 71 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

TRISTES SUITES DE L'EXPÉDITIOÎV DE KOSES.

Attitude du représentant Gaston. — Turreau reste digne et ferme. — Conduite du général d'Aoust pendant l'expédition de Roses. — On songe à reprendre cette malheureuse expédition. — Conseil de guerre du 12 novembre. — Opposition de Dagobert. — La reprise de l'expédition est résolue. — Dagobert est suspendu. — Clameurs que soulève cîtii brutale destitution. — Le général se rend à Paris pour soumettre sa c.'iHluitci au comité de salut public. — Turreau est provisoirement remplacé par d'Aoust. — 'On renonce enfin à l'expédition de Roses. — Delattre nommé général de division. — Délabrement de l'armée française.

Tandis que nos deux ailes se repliaient devant l'ennemi, la gauche avec la honte d'une défaite, la droite avec la douleur de n'avoir pu saisir la fortune qui s'offrait à elle, notre centre restait dans une inaction déplorable, et de nouvelles scènes d'anarchie affligeaient le quartier-général de Banyuls-les- Aspres.

Là, en effet, malgré la présence de deux généraux en chef, le commandement suprême était absorbé par un troisième personnage, un ex-juge de paix, un marquis de l'ancien régime, qui répondait aux officiers expérimentés, lorsqu'ils lui parlaient des généraux, de leurs pouvoirs, de l'avis du ministre : « Je ne connais ni généraux, ni pouvoirs particuliers. i( Quant au ministre., c'est un chien dans un jeu de quilles. « Seul ici je dois commander, et l'on m'ohéira. « Tel était le représentant Gaston.

Turreau continuait à demander son changement. Eu attendant, ferme et digne, il avait pris à tâche d'éclairer le ministre auquel il signalait hardiment et la position intolérable que lui avaient faite les représentants, et Tincapacité des généraux leurs favoris, et les bons, les loyaux services de Da gobert, leur victime, qu'il désignait comme le seul homme en-

pable de le remplacer. Sa courageuse franchise trouvait bien, çà et là, quelques rares imitateurs dont l'indépendance allait jusqu'à rendre justice au commandant de la division de Cerdagne, jusqu'à émettre quelques doutes sur les talents des exnobles qui avaient accaparé la confiance des conventionnels. Tels étaient, entre autres, le citoyen Hardi, agent délégué du comité de salut public, et un jeune général de brigade récemment arrivé aux Pyrénées-Orientales, Augereau, dont le zèle et le patriotisme n'étaient suspects à personne. Mais le plus grand nombre (chose triste à dire), était prosterné au pied des idoles proconsulaires.

En tête de ces derniers, apparaissait d'Aoust.Il se montrait, nécessairement, partisan exalté de l'expédition de Roses dont, selon lui, Delattre n'était que l'avant-garde, et qu'il espérait bien reprendre lui-même, comme général en chef, avec le reste de l'armée. Cependant, il ne savait pas même remplir la tâche si simple qui lui avait été confiée le 23 octobre, celle de tenir en échec, d'observer la position centrale du Boulou, pendant que ses deux collègues agiraient sur les ailes de ce camp débordé.

En effet, le jour même de la seconde affaire d'EspoUa, le 30, d'Aoust était prévenu par les Espagnols qui lui enlevaient une batterie au-dessus de Villalongue. Cette batterie, lâchement abandonnée par nos bataillons de masse, avait été reprise, il est vrai, avec autant de rapidité que de vigueur, par le général Soulheirac qui remplaçait momentanément Delattre sur la rive droite du Tech. Mais ce vigoureux retour offensif, où l'ennemi avait perdu une centaine de morts et 32 prisonniers, n'avait pas rendu à d'Aoust une attitude plus franche ni plus respectable : car le lendemain, pour toute réponse aux signaux de Dagobert, qui, des hauteurs de Céret, l'interrogeait par ses feux sur une question prévue, il envoyait demander à Turreau des instructions *< pour ce général dont l'armée avait u toujours été indépendante, » affectait-il de dire; et il laissait les Espagnols du Boulou détacher sur Céret 4,000 hommes et de la grosse artillerie, sans faire un pas, sans tirer un coup de canon, pour retarder leur départ!

Cet empressement de nos adversaires à parer le coup dont Céret était menacé, et le peu de mouvement, au contraire, qu'ils s'étaient donné pour repousser l'attaque d'Espolla, auraient dû éclairer les plus aveugles d'entre nos chefs, et, puisqu'ils s'obstinaient à reprendre leurs aventureux projets d'offensive, les forcer de reconnaître qu'ils n'avaient de chance de réussite qu'en opérant du côté pour lequel l'ennemi avait si clairement trahi ses alarmes, du côté de l'ouest. Là, en effet, il était bien manifeste que la surprise d'un seul point assez mal gardé, du pont de Céret, pouvait, en considération surtout des pluies torrentielles qui continuaient, couper en deux l'armée espagnole et rendre sa position des plus critiques. Mais, loin de reporter sur Céret l'attaque projetée, on proposa, le croira-t-on, de retirer la division qui tenait ce poste en échec, pour la réunir aux troupes de Delattre, et reprendre, du côté opposé, l'invasion de l'Ampurdan. Cependant, la résistance qu'on avait rencontrée à Espolla d'une part, et de l'autre l'éloignement de l'escadre espagnole que le mauvais temps avait poussée au large, inspirèrent l'idée nouvelle de déboucher d'un point unique, d'un point de la côte, de celui où, dans les derniers jours d'octobre, s'était arrêtée notre colonne de gauche, du village de Coléra. De là on comptait reprendre, par Llança et la Selva, la fameuse marche sur la citadelle de Roses.

Ce nouveau plan de campagne, c'étaient Fabre et Gaston, toujours de connivence avec d'Aoust et Delattre, qui, dans des conciliabules tenus secrètement à Collioure, l'avaient élaboré à l'insu et en l'absence de Turreau, resté seul à Banyuls-les-Aspres. A la fin cependant, Turreau fut prévenu, et dès lors, il s'appliqua tout entier à conjurer les nouveaux désastres dont nous menaçaient ces projets insensés. Or, comme il était loin de penser que tant d'aveuglement fût partagé par nos généraux, il concentra tous ses efforts sur un point : obtenir des représentants qu'ils soumissent à un conseil de guerre la question de notre rentrée en Catalogne. Il ne reçut d'abord que des réponses pleines d'aigreur et de menaces, mais sa persistance finit par l'emporter, et un conseil de

guerre fut réuni, le 12 novembre, à Banyuls-les-Aspres. On y posa les deux questions suivantes :

1" Est-il utile de continuer l'expédition de Catalogne? 2° Estil possible de tirer de l'armée de Banyuls 4 à S mille hommes, sans rien compromettre?

Sur 19 officiers généraux dont Turreau recueillit les voix, un seul, est-il besoin de le nommer? se prononça pour la négative, et résuma son avis en s'écriant : « Si Ricardos sait S071 inétier, il n'en reviendra pas (de l'expédition) un seul homme ! « Gaston répondit à Dagobert qu'il était un traître, et la reprise de l'expédition fut résolue.

Dagobert, qui se sentait débordé sans retour par la haine des conventionnels, avait, quelques jours auparavant, demandé au ministre (1) : premièrement, un congé temporaire, pour se tirer des griffes de ses ennemis ; en second lieu, une autre place où il pût verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le service de la république, pourvu qu'il n'y eût ni Fahre ni Gaston. Fabre et Gaston n'attendirent pas la réponse du ministre : le 17 novembre, ils signèrent un arrêté qui suspendait de ses fonctions le général Dagobert, et lui enjoignait, conformément aux lois, de se retirer à vingt lieues de la frontière.

Cette brutale destitution souleva des clameurs universelles. La Société populaire de Perpignan, elle-même, s'en émut, engagea Dagobert à ne pas s'éloigner, et fit demander aux représentants communication des considérants de leur arrêté. Gaston répondit à la députation : Allez dire aux rebelles de Perpignan que je leur enverrai Q.OOO hommes pour les châtier.

Mais l'irascible représentant n'eut à châtier aucun rebelle, et Dagobert se hâta d'obéir, malgré l'état pitoyable de sa santé qui, depuis son retour des Aspres, ne lui avait permis de sortir qu'une seule fois, le 12, pour se traîner jusqu'au conseil de guerre où sa courageuse opposition devait achever de le perdre. Il se borna à demander l'autorisation d'aller sou-

(1) Lettre de Dagobr-it au ministre, datée de Palauda, le G novembre.

mettre au comité de salut public sa conduite politique et militaire, ce qu'on n'osa lui refuser.

Dagobert fut précédé dans la capitale par d'odieuses récriminations, où le stupide acharnement de ses ennemis allait jusqu'à dénoncer, comme crime d'aristocratie, la vanité si naturelle que ce vieux guerrier, brisé avant l'âge, couvert de blessures, tirait de ses infirmités et de ses nobles cicatrices. Mais, heureusement, il emportait avec lui les regrets publics de tous les vrais soldats. Ces regrets, que, pendant trois mois, les Pyrénées ne cessèrent de renvoyer à Paris, allaient servir de bouclier à cette vénérable tête.

Les vengeances ne s'arrêtèrent pas là. Le général Poinçot avait partagé les travaux de Dagobert; il partagea sa disgrâce, pour avoir osé , au conseil du 12 , être un instant de l'avis de son chef, qu'il s'était cependant hâté de renier ! Vint ensuite le tour du général Turreau. Le comité, par arrêté du 3 novembre, lui avait donné pour successeur le général Doppet, alors devant Toulon ; mais il avait été convenu , et telles étaient aussi les prescriptions du ministre, que Turreau conserverait sa position jusqu'à l'arrivée de son remplaçant. Néanmoins, les représentants prirent, le 22 novembre, un arrêté qui conférait immédiatement le commandement en chef au général d'Aoust, en attendant Doppet.

C'était pourtant la veille de cette nomination , le 21 novembre , que d'Aoust donnait l'ordre de replier en deçà de la frontière les troupes destinées à la nouvelle tentative d'invasion en Catalogne , et qu'il effaçait ainsi jusqu'aux dernières traces de ce rêve si cher aux représentants. A la vérité , les misères de ces troupes, devenues intolérables après 25 jours de bivouac au milieu des rochers et des tempêtes (misères qui nous avaient déjà coûté 3,000 hommes), faisaient craindre une explosion ou une dissolution prochaine. Mais, jusque son incontestable part dans ce désastre, d'Aoust, aux yeux des représentants, rachetait tout par son patriotisme, et surtout par ses élans d'indignation contre « les muscadins qui avaient osé proposer de suspendre les opérations . de cantonner l'armée l »

Il fallait aussi récompenser Delattre, lui qui, encore, ne trouvait rien .de si beau que l'expédition de Roses, qui n'avait pas assez d'éloges pour l'imagination féconde des représentants : il reçut le grade de général de division. Deux mois plus tard , à la vérité , il recevait le coup de hache du bourreau , tandis qu'à la même époque, le rude adversaire des représentants , Dagobert sauvait sa tête , vengeait son honneur, et, dans une saillie de courageux orgueil, osait demander à la Convention de le tirer du séjour des mânes, en déclarant qu'il avait bien mérité de la patrie !

DÉLABREMENT DE l'armée FRANÇAISE. — Ccs tristcs événements mirent le comble à l'anarchie qui dévorait notre malheureuse armée et lui portèrent le dernier coup. La désertion organisée en grand ; la pénurie des vivres dont l'arrivage était livré aux hasards de réquisitions faites au jour le jour; la privation de souliers, de tentes, de paille, dans une saison qui s'avançait; le manque de munitions (le 24 octobre, il ne restait en réserve que 50,000 cartouches) ; les poudres exposées en plein air, au milieu des champs ; des bataillons tout entiers sans armes; les chevaux mourant d'inanition (les mieux traités, ceux de l'artillerie , restaient souvent 24 heures sans aucune nourriture) : c'était la situation de tous les jours, on était fatigué de s'en plaindre. Mais le comble de la désolation, c'est que le vertige d'indiscipline et de démagogie qui tournait toutes les têtes , tuait tout espoir pour l'avenir. Fabre avait demandé à Paris cent bons Jacobins pour évangéliser les Pyrénées-Orientales ! Ces étranges apôtres étaient accourus en foule, et leurs prédications avaient rapidement porté les fruits qu'on pouvait en attendre. Ils infestaient tous les emplois qu'ils multipliaient à leur gré. On ne rencontrait plus qu'officiers généraux, commissaires ordonnateurs, agents supérieurs et extraordinaires du pouvoir exécutif. Les opérations étaient suspendues. On n'avait plus même, au quartier-général, une seule carte de la frontière ! Enfin , les représentants, qui n'avaient pas assez, il paraît, de leurs pouvoirs suprêmes, avaient imaginé d'alterner le service de détail avec les divisionnaires. Néanmoins, l'insatiable député de l'Hérault n'était pas encore

content, et il pressait le comité de déclarer officiellement qu'à l'avenir, « les généraux ne seraient plus que les lieutenants des délégués de la Convention. »

L'honneur des chefs foulé aux pieds, le sentiment de la discipline effacé parmi les soldats , ces derniers liens une fois brisés, nous allons voir avec quelle rapidité effrayante allaient disparaître les restes épars du faisceau rompu de la défense.

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