RICARDOS REPREND L'OFFENSIVE
Ricardos songe à ses quartiers d'hiver. — Son projet d'une attaque générale. — L'exécution en est suspendue par une tempête. — Situation critique des deux partis. — Belle occasion perdue par nous. — Ricardos reprend son grand projet. — Premiers mouvements de sa gauche, dans les Aspres, pour tourner notre droite.
Ricardos avait besoin de repos ; car les fatigues de cette rude campagne, tant de sanglants combats renouvelés tous les jours, et, par surcroît, une épidémie cruelle, avaient, dans ses rangs comme dans les nôtres, ouvert de larges brèches qu'il fallait réparer. Le moment était donc arrivé pour lui de songer à ses quartiers d'hiver. Mais avant d'en venir là, il fallait qu'il complétât sa base d'opération, la ligne du Tech, dont aucune partie n'était assurée. Et en effet, Saint-Ferréol tenait en échec sa gauche, Villalongue prenait son centre à revers, et nos places du littoral menaçaient sa droite. C'était donc sa ligne tout entière qu'il devait porter en avant. Or, il pouvait exécuter ce mouvement général, ou d'un seul coup, ou successivement. Il se crut assez fort pour entreprendre le tout à la fois, et voici le plan d'ensemble qu'il conçut.
Une belle division de 6,000 Portugais, qui, sous le commandement du général Forbes, arrivait aux Pyrénées; la division La Union qui occupait Céret, les troupes du Valispire qui attendaient un renfort déjà parti de la Seu d'Urgel : toutes ces forces devaient se réunir contre notre droite, la déborder par le penchant oriental du Canigou, et la culbuter à Saint-Ferréol.
Cependant, une division du Boulou repassait les Pyrénées, et allait renforcer le général Arias à Espolla. De là, après
s'être partagées en deux colonnes, ces troupes devaient chercher à tourner les deux positions si fausses qu'alors encore nous occupions sur le revers méridional des Pyrénées, la Serra et Coléra. Ces deux postes avaient un point commun et obligé de retraite, Banyuls-sur-Mer; Tescadre espagnole était chargée d'intercepter ce passage. La petite armée de Delattre se trouvait ainsi coupée de la frontière et forcée de mettre bas les armes. Alors les deux colonnes victorieuses venaient, par la crête des Albères, prendre en flanc notre camp de Villalongue que ceux de Montesquiou devaient, en même temps, attaquer de front.
Cela fait, Ricardos n'avait plus, pour rester seul maître de la rive droite du Tech, qu'à emporter un fortin, Saint-Elme, dont la chute entraînait infailliblement celle de Port-Vendres et de Collioure.
Déjà les mouvements préparatoires de cette attaque générale commençaient : les troupes désignées pour EspoUa quittaient le Boulou et repassaient les monts; La Union envoyait occuper la tour de Batère et, en forçant ainsi, le 21 , l'arrière-garde laissée à Palauda par Dagobert à se replier sur Saint-Marsal, il se frayait le chemin des Aspres, quand une tempête comme on n'en avait vue de mémoire d'homme vint fondre sur la contrée et verser, pendant cinq jours consécutifs, des torrents de pluie qui interceptèrent subitement toutes les communications. Le pont de bateaux des Espagnols au Boulou, celui que nous avions établi sur chevalets à Brouilla, furent emportés. Le Tech devint une barrière infranchissable. En même temps , l'autre déversoir des Albères, la plaine de l'Ampurdan se changeait en une vaste nappe d'eau. Les revers mêmes de la grande chaîne n'étaient plus praticables. Enfin, la mer furieuse dispersait l'escadre espagnole dont quatre bâtiments, une frégate, un brick, une goélette, unebombarde, venaient échouer à la côte.
Ainsi, de part et d'autre, pour l'armée espagnole séparée de Roses et de ses dépôts, comme pour la nôtre que le Rear, si terrible dans ses crues, coupait de Perpignan, tous les arrivages, tous les convois étaient suspendus, en sorte que, pn- I. \u
sonniers dans leurs lignes, sans vivres ni fourrages, morcelés par le Tech en quatre tronçons, les deux partis se trouvaient dans une situation des plus critiques. 3Iais la plus critique encore était celle de nos adversaires.
Une notable portion de leur armée, celle qui campait sur la rive gauche du Tech, n'avait plus, pour communiquer avec le reste, que le pont de Céret. Or, isolé à une des extrémités de leur longue ligne et déjà fortement compromis par les batteries que nous avions disposées en avant de Saint-Ferréol de manière à battre la route du Boulou, ce pont pouvait être assailli par nous sans pouvoir être secouru par eux. En effet, par les plateaux, restés praticables, qui dessinent lesBasses- Aspres entre Banyuls et Saint-Ferréol, nous pouvions, en quelques heures, porter sur notre droite le gros de notre centre et de cette masse accabler la tête de pont, tandis que, pour la secourir, les Espagnols étaient obligés de remonter, du Boulou à Céret, les bords du Tech que Taftluence des torrents débordés rendait inaccessibles. Dès-lors, tout ce que l'ennemi avait avancé sur la rive droite était à notre discrétion. C'était donc pour nos représentants, dont l'imagination s'était toujours montrée si féconde, c'était le moment d'une heureuse inspiration, mais elle ne vint ni à eux, ni à nos généraux, et nous restâmes jusqu'au 2S dans une inaction déplorable, qui fut une des plus grandes fautes commises dans cette triste campagne , où l'on en commit pourtant de si lourdes et de si nombreuses.
On sentit bien toutefois, à Banyuls-les-Aspres , qu'il y avait quelque chose à faire, et, dans la journée du 25, on profita d'une éclaircie pour envoyer à Saint-Ferréol quelques renforts avec l'ordre d'achever de rompre, par une attaque de vive force, le chemin de Céret au Boulou, que nos boulets interceptaient déjà à demi; mais cette attaque se réduisit à une mesquine tentative hasardée par 300 hommes, qu'un peloton de cavalerie espagnole suffit pour dissiper.
C'en était assez, cependant, pour réveiller l'ennemi et fixer son attention sur un danger qui, du reste, n'avait plus cessé de le préoccuper, depuis l'audacieuse apparition de Dagobert
au-dessus de Céret. Aussi Ricardos, qui s'élevait toujours dans les situations critiques, envoya-t-il sur-le-champ à La Union Tordre d'attaquer Saint-Ferréol, avec injonction de se régler sur le plan primitif d'attaque, c'est-à-dire de prendre Saint-Ferréol à revers, par les montagnes.
En conséquence, La Union, laissant à la garde de Céret et de son pont la division portugaise, remonta avec la sienne la vallée du Tech jusqu'en face de Palauda qu'occupait déjà la tête de son avant-garde ; puis il se mit en devoir de pénétrer dans les Aspres pour déborder Saint-Ferréol et l'attaquer le lendemain 26, à la pointe du jour.