‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 38 sur 71 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

NOTRE DROITE BATTIË A SAIIVTFERRÉOL

Position de l'ermitage Saint-Ferréol. — Combat et prise de ce poste.— Les Espagnols s'établissent dans les Aspres et assurent leur gauche. — Départ de Turreau. — Arrivée du général Doppet. — Sa présence reste inaperçue.

L'ermitage Saint-Ferréol, qui fait face à Céret à la distance d'une demi-lieue, appartient à un long et large versant qui, des hauteurs d'Oms et de Llauro (groupe central et culminant des Aspres moyennes), descend en pente réglée vers le Tech. Saint-Ferréol est le nœud des principaux chemins qui traversent cette âpre contrée. Ce point important avait été retranché avec quelque soin, en compensation de son éloignement de Saint-Luc où venait aboutir la droite de notre centre, qui se trouvait ainsi séparée de Saint-Ferréol par une lacune de près de 6,000 mètres. En avant, sur une arête qui de l'Ermitage descend vers le Tech, étaient échelonnées trois redoutes, déjà mentionnées, qui prenaient d'écharpe la route de Céret auBoulou et servaient d'avancée à la position. Enfin, en arrière et un peu au-dessus de Saint-Ferréol, une chapelle, la Capella, couvrait le chemin de Llauro où stationnait la réserve. C'était l'ancienne division Dagobert, momentanément commandée par le général de brigade Solbeauclair et forte de 6,000 hommes, qui occupait ces divers postes. Elle formait ainsi l'aile droite de notre armée.

La Union, en cherchant à nous tourner, s'exposait luimême au danger dont il nous menaçait. En effet, son départ de Céret nous offrait une seconde et excellente occasion de forcer le pont de cette ville; et ce pont, qui, abandonné à des troupes nouvelles et auxiliaires, ne devait pas opposer

une grande résistance , une fois en notre pouvoir, non-seulement Saint-Ferréol était sauvé, mais La Union et tous les Espagnols de la rive gauche du Tech se trouvaient gravement compromis.

Toutefois, il aurait fallu que, mieux servis par nos espions (que nous ne pouvions payer), nous fussions prévenus à temps du départ du général espagnol, et malheureusement, nous ne l'apprîmes que dans la matinée du 26, alors qu'il n'était plus temps de demander à notre centre les renforts nécessaires pour ressaisir la fortune qui venait encore de s'offrir à nous.

Néanmoins, à la nouvelle tardive de ce départ, Solbeauclair, débouchant de ses redoutes avancées, alla se déployer sur les hauteurs qui dominent la route du Boulou, audessus des premiers postes de la division portugaise. Cette division, qui se croyait suffisamment couverte par la marche de La Union, se gardait fort mal. Aussi, aux premières décharges, ces timides alliés, prenant l'alarme, refluent en désordre vers le pont. Sol alors, enhardi, descend sur le chemin, s'avance au pas de course et change l'alarme en déroute. Tout fuit, même les défenseurs de la grande redoute du Roc-Blanc que nous occupons aussitôt; et déjà nos baïonnettes serraient aux abords du pont cette foule éperdue, quand soudain paraît La Union. Il avait été retardé par la crue non encore écoulée des torrents, et, au bruit de l'attaque qu'il avait pu entendre, il était revenu sur ses pas.

La partie n'était plus égale. Aussi, s'élancer sur le pont et le dégager, sur la grande redoute et la ressaisir, puis refouler les assaillants sur les hauteurs, fut l'affaire d'un moment.

Les Espagnols étaient harassés, ils portaient le poids des fatigues d'une marche de nuit entreprise par un temps et sur un terrain affreux ; mais le danger encouru, l'émotion de leur rapide délivrance, raniment leurs forces, électrisent leur courage, et ils demandent à grands cris à poursuivre les Français jusque dans leurs retranchements. La Union s'empare de 2e élan, il profite en même temps de la honte des Portugais, et il lance ensemble ces deux divisions qui avaient, l'une un

brillant début à soutenir, l'autre un sanglant affronta venger.

Les Français étaient rentrés dans leurs postes. Ils opposèrent une vive résistance; mais Tardeur, la ténacité de leurs adversaires se soutenant jusqu'au bout, après une lutte de quatre heures et demie, et une diversion du Boulou sur les derrières de notre droite, diversion que, de Banyuls, on ne fit rien pour empêcher, nos trois redoutes, puis bientôt Saint- Ferréol lui-même, furent emportés. Les défenseurs se replièrent sur la Capella d'abord, ensuite, la nuit venue, sur Tressères et le pla del Hey.

Nous laissions sur place 8 pièces de canon, une cinquantaine de morts, plusieurs centaines de blessés et un grand nombre de prisonniers.

Cette journée fut pour les Espagnols une des plus brillantes c}e la campagne. Souvent ils avaient montré autant de bravoure, jamais plus d'entraînement et de rapidité. Leur succès était complet et leur but atteint; car la prise de Saint-Ferréol, en leur ouvrant d'une manière inespérée les Hautes-Aspres qu'ils convoitaient, assurait 4éfinitivement leur gauche. Ils se hâtèrent de s'affermir dans leurs nouvelles conquêtes, en sorte que bientôt l'Ermitage, Palauda, Mont-Boulou, et jusque la tour de Batère, qui s'élève sur la croupe orientale du Canigou, à 1,100 mètres au-dessus de la plaine, furent garnis de retranchements et d'artillerie.

POPPET jiEMPLACE TURREAU. — Turreau, qui avait eu la douleur d'assister en spectateur impuissant à ce nouvel échec, ne voiilut plus prolonger d'une heure son inutile séjour au (quartier-général : il partit le jour même de cette triste affaire, en suppliant une fois encore les représentants du peuple « de « sonder enfin les plaies de nos malheureux soldats qu'on sa- « crifiait sans pitié, sans espoir, en continuant la campagne. » |1 se croisa à Salces avec son successeur, le général Doppet, qui arriva le surlendemain, 28, à Banyuls-les-Aspres.

11 était difficile de faire un choix plus malheureux (1).

(1) Napoléon, dans ses Mémoires (vol. I, p. 22, 23 et 24, 2" édition), fait un portrait flétrissant de Doppet, qui avait été un instant son chef à Toulon : u Lâche, médecin et méchant, etc.. » Doppet a écrit ses Mémoires.

Tour à tour médecin et fade romancier, puis élu lieutenantcolonel de la légion des Allobroges, enfin, bientôt général de division, ce n'était qu à la violence d'un jacobinisme de déclamateur que ce nouveau chef, qui n'était Français que depuis un an (il était Savoisien d'origine), devait son élévation successive au commandement des armées de Lyon et de Toulon. Son incapacité notoire l'avait fait rapidement exclure de ces postes éminents, où ses courtes apparitions avaient suffi, néanmoins, pour laisser dans tous les services des traces profondes de désordre et de confusion. Mais on n'y regardait pas de si près pour cette frontière. Aux Pyrénées ! on envoyait le premier général disponible et on le laissait sans instructions ; seulement il avait toujours , dit Doppet dans ses Mémoires, l'ordre implicite de vaincre sous peine de mort.

Doppet essaya bien, en débutant, quelques mesures administratives qui prouvaient sa sollicitude de médecin pour les misères de nos soldats, mais la force manqua au général dans l'exécution. Son impuissance ressortit d'autant plus, que le chef de l'état-major général, le brave et habile Giacomoni, brisé de fatigues, venait de céder sa place à un nouveau venu, au général de brigade de Vergés, ancien officier d'artillerie, ex-noble, qui ne s'étaif fait remarquer jusque-là que par l'exaltation fébrile de ses opinions politiques, beaucoup trop bruyantes pour être sincères. Verges était le cinquième (1) et ne fut pas le dernier chef d'état-major de cette malheureuse armée dont ces continuels changements, dans un service où l'esprit de suite a tant d'importance, n'étaient pas la moindre des plaies.

L'arrivée de Doppet resta donc inaperçue, et chaque général en sous-ordre continua d'agir d'après ses inspirations propres, ou plutôt d'après celles du représentant qu'il servait, tout comme s'il n'y avait rien de changé dans le commandement.

(1) Lacué, Gautier-Kervéguen, d'Aoust, Giacomoni, de Verges, Lamor.

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