NOTRE GAUCHE CILBITÉE AU COL DE BAIVYULS
Nouveau théâtre d'opération. — Description de la croupe des PjTénées orientales. — Nœud de las Daines. — Bassin de nos places maritimes. — Position qu'eût dû prendre la défense. — La frontière en avant de Banyuls. — Dispositions de la défense dans cette partie. — Piicardos dégarnit son camp de Villalongne pour porter la masse de ses forces sur le col de Banynls. - Dispositions des Espagnols. — Attaque et prise du col. — Déroute des Français. — Conduite héroïque de» habitants de Banyuls. — Mollesse des Espagnols après leur succès.
Pour compléter sa base d'opération et asseoir ses quartiers d'hiver, il ne manquait plus à Ricardos que nos trois places de la côte; mais il ne pouvait les prendre corps à corps avant de s'être rendu maître du massif de montagnes auquel ces places sont adossées, et où venaient de se développer toutes les forces disponibles de la division de Collioure.
Ce massif n'est autre chose que la croupe des Pyrénées orientales. C'est un large épâtement formé par le déploiement de plusieurs branches qui, d'un nœud commun, du Saillfore, rayonnent en éventail vers tous les points de la côte. Trois de ces branches, les seules que nous ayons à considérer, appartiennent au territoire français ; ce sont : rareté qui marque la frontière, ensuite deux contre-forts septentrionaux qui ont leurs directions marquées par les tours de Madeloch et de la Massane.
La branche intermédiaire de cette patte d'oie, celle de Madeloch, après avoir subi, au pied même de la tour, une forte dépression qu'on désigne sous le nom de col de Mollo, se relève immédiatement et se trifurque à son tour, au puig de las Daines, nouveau nœud d'un nouvel embranchement, sur lequel il faut un instant fixer notre attention.
De las Daines, en effet, partent trois rameaux qui encadrent deux petits bassins accolés, au débouché desquels se présentent sur la plage, Port-Vendres et Collloure. Le ibr Saint-Elme occupe la pointe de la croupe du rameau intermédiaire. Le rameau de droite (en regardant la mer) va, par le puig Lagrange, au nord-est, se prolonger en longue arête jusqu'à la pointe de Biarre. Le rameau de gauche décrit au nord-ouest, par le picTaillefer, une courbe dont la convexité regarde la côte; puis il vient, par le puig Oriol, se terminer à la mer aux hauteurs de las Forças ou de la Justice qui plongent Collioure. Port-Vendres, Saint-Elme et Collioure se trouvent donc ainsi enveloppés par une ligne demi-circulaire de montagnes qui dessine, au milieu du large épâtement de la croupe pyrénéenne, un bassin à part, bassin à deux compartiments, dont la clef commune est le puig de las Daines.
La défense, en raison de son état d'infériorité et de faiblesse, devait évidemment se borner à garder les parties accessibles des crêtes de cet hémicycle; car, l'ennemi occupant les bords du Tech, non-seulement il était parfaitement inutile de se préoccuper de la frontière en avant de Banyulssur-Mer, mais il y avait, à prendre ce parti, flagrante et inexcusable imprudence. En effet, qui pouvait empêcher les Espagnols, maîtres de la chaîne des Albères, de venir, le long de ces montagnes, s'interposer entre les défenseurs du col de Banyuls et les places de la côte? Et alors, ((uc deviMiaieni ces défenseurs?
Mais ces considérations, tout frappantes qu'elles étaient, ne pouvaient prévaloir contre les scrupules insensés de ces mêmes hommes qui, souvent téméraires jusqu'à la folie dans leurs extravagants projets d'agression, se montraient timides jusqu'à la pusillanimité devant la crainte, qu'ils avaient fini par ressentir eux-mêmes à force de la semer autour d'eux, la crainte de passer pour des traîtres s'ils abandonnaient sans combattre le moindre lambeau du territoire de la république. Ils s'obstinèrent donc, en dépit de tout, à disputer la frontière en avant de Banyuls.
Cette portion de frontière commence au Saillfore et se termine à la mer. Elle se divise en deux parties essentiellement distinctes. La première, du Saillfore à la tour de Caroitg, comprend tous les cols praticables de ces parages ; elle se présente sous la forme d'une courbe rentrante , presque demi-circulaire, qui enveloppe la tête du bassin de Banyuls. La seconde, de la tour à la côte, semblable à une haute muraille en ligne droite, n'a que de rares dentelures pouvant tout au plus donner passage à des partis isolés. Il ne s'agissait que de la première de ces deux portions de frontière, la seule menacée.
La division commandée par Delattre s'était répandue sur la demi-circonférence qui enveloppe la tête du bassin de Banyuls. Elle occupait, de Test à l'ouest : le col del Sourou, au pied de la tour de Caroitg ; le puig de la Calme ; le col de Banyuls; le puig del Barret; le pla de las Eras; les hauteurs de la Capella; enfin, le col intérieur de Vallaury (vallis auri). La gauche observait Llança où les Espagnols avaient posté 900 hommes. Le centre gardait le passage del Torn (du contour) et le col de Banyuls, qui, l'un et l'autre, étaient fortement retranchés. Enfin, la droite surveillait la tête du petit bassin des Abeilles, et se retournait en potence face aux gorges de la Massane et du Bavaner, qui débouchent dans la plaine d'Argelès. Ce crochet était la seule précaution prise contre l'éventualité d'un mouvement tournant que l'ennemi, dont il ne faut jamais escompter les fautes, était si naturellement amené à entreprendre de ce côté. Du reste, point de liaison entre ces divers postes isolés, point de réserve, point de centre de ralliement. Enfin, c'est à peine si la moitié des 41,000 hommes qui restaient de la division de Collioure, avait pu être portée sur cette première ligne (1) , l'autre moitié s'étant trouvée absorbée par les garnisons, le camp de la Justice, les postes en arrière et les non-valeurs.
Ricardos résolut de profiter do la consternation où la dé-
(1) Delattre réduit ce nombre à.i,000 hommes (Voir son Mémoire justificatif), mais nous avons acquis la preuve que ce chiffre est trop faible de près de moitié.
route de Villalongue avait jeté notre centre, pour dégarnir momentanément son camp du Boulou, et opérer avec le plus de forces possible contre le col de Banyuls. C'était une détermination audacieuse et habile, mais elle fut exécutée avec autant de timidité que de maladresse.
En effet, au lieu d'aborder directement la corde de l'arc sur lequel les défenseurs du col avaient eu l'imprudence de s'avancer, au lieu de les couper ainsi de Collioure, manœuvre qui eût entraîné la chute immédiate de toute cette partie de la frontière, Ricardos prit la détermination bizarre de repasser les monts, de faire un long circuit pour aller affronter une position qu'il lui était si facile de prendre à revers. Il abandonnait ainsi la certitude d'un résultat décisif, pour les chances incertaines d'une entreprise dont le succès même était à peine un premier pas vers son but. Car, à supposer qu'il forçât le col, il ne faisait que refouler ses adversaires sur le terrain qu'ils eussent dû occuper tout d'abord. On ne pouvait méconnaître aussi complètement les plus simples règles de l'art.
DÉROUTE DU COL DE BANYULS. — Quoi qu'il en soit, le 12 décembre, Curten, chargé encore de cette nouvelle expédition, sortit avec 6,000 hommes d'élite du camp de Villalongue, franchit les Pyrénées en ligne droite, et, après une marche de vingt heures par des chemins affreux, atteignit Espolla où il employa la journée du lendemain à reposer ses soldats, à reconnaître l'ennemi, et à combiner son attaque.
Il commença par envoyer à Llança 500 hommes qui, réunis aux 900 déjà établis sur ce point, devaient, le jour de la bataille, se porter sur les hauteurs de Caroitg et prendre à revers la gauche de la défense. Puis, le 14 au soir, il forma sa petite armée, forte de 10 à 12 mille combattants, en six colonnes d'attaque : la première, à l'extrême gauche, pour marcher sur le col del Sourou ; les deux suivantes pour aborder le puig de la Calme ; les quatrième et cinquième pour assaillir de front et tourner à la fois le col de Banyuls qui était hérissé d'artillerie ; enfin la sixième pour s'emparer de Notre-Damedes-Abeilles et de la tète du Ravaner (Ravenel).
A six heures du soir, ces six colonnes s'ébranlèrent, et le lendemain matin IS décembre, à 7 heures, l'action s'engagea sur toute la ligne.
Elle tourna d'abord à notre avantage, grâce à la supériorité de notre artillerie qui n'était contre-battue que par quelques pièces de petit calibre hissées à grand'peine par les Espagnols sur les hauteurs opposées à notre ligne. Le col de Banyuls et le puig de la Calme, dont les feux se croisaient, faisaient surtout bonne contenance. Nos autres postes, notre droite exceptée qui allait faiblissant, arrêtaient également les minces colonnes qu'elles avaient en tête. Comprenant alors la faute qu'il avait commise en disséminant ses forces outre mesure, Curten réunit son centre à sa gauche. Aussitôt tout change de face ; les colonnes, massées, enlèvent le pla de las Eras, et, du même élan, le puigBarret, puis bientôt le col de Banyuls lui-même.
Alors la déroute devient générale. Les fuyards se précipitent dans le bassin de Banyuls et courent se réfugier sur la crête de Biarre, au-dessus de Port-Vendres. Heureusement l'ennemi, toujours immobile dans la victoire, rebuté d'ailleurs par l'âpreté des lieux, ne tarda pas à renoncer à la poursuite. Il rallia ses colonnes entre les hauteurs de la Capella et celles de Vallaury, où il était arrivé sans coup férir.
Nous laissions sur le terrain 23 pièces de canon, 300 prisonniers et 200 morts ou blessés.
Dans cette honteuse déroute, ce furent des paysans qui sauvèrent l'honneur de nos armes. Le poste important du puig de la Calme qui, le 6, s'était un instant laissé surprendre, avait été confié depuis et sur leur demande, comme le plus périlleux, aux habitants de Banyuls, intrépides montagnards dont le courage, éprouvé par les dangers de la pêche et de la contrebande, avait suffi, jusqu'à la funeste expédition de Boses, pour garder cette partie de la frontière. On leur avait adjoint un bataillon de réquisitionnaires.
Le torrent des fuyards se jjrécipitait des crêtes dans le fond de la vallée. Seuls immobiles au milieu de la débâcle qui entraînait jusqu'à leurs auxiliaires, sans autre assistance
que celle de leurs femmes et de leurs enfants qui portaient les cartouches et chargeaient les armes, ces braves gens osent résister à une armée triomphante qui vient de toutes parts s'amonceler autour du rocher qu'ils défendent. On les somme de se rendre : « Les républicains ne se rendent jeûnais, ils savent mourir» répond leur maire. Enfin ils lâchent prise, mais c'est pour se ruer en désespérés sur les Espagnols qui descendaient dans leur village. Ceux-ci étaient précédés d'un trompette chargé d'offrir une capitulation à ce qui pouvait rester dans la commune de cette population intrépide; mais comme si, ce jour-là, l'autorité militaire dût épuiser la coupe des humiliations, ce fut Delattre qui reçut le parlementaire à la mairie, pendant que l'officier municipal dont il occupait la place, faisait si dignement sur le champ de bataille les honneurs de la sienne. Cette sommation, qui fut pour Delattre le signal de la retraite, eût été comme un hommage spontanément rendu au courage des Banyulens, si les Espagnols n'avaient eu la faiblesse de se venger de l'héroïsme des enfants sur quelques vieillards qui avaient refusé d'abandonner leurs toits.
Les débris de cette glorieuse troupe ne voulurent plus rentrer dans leurs foyers souillés par la présence de l'ennemi ; ils se répandirent dans l'armée où ils devinrent de précieux guides, jusqu'à Tépoque, qui approchait, où il leur fut donné de se venger, et de recevoir la récompense d'un dévouement qui nous transporte aux plus beaux jours des temps antiques.
L'ennemi, avec plus de vigueur, eût pu investir immédiatement nos places de la côte; mais il se contenta de jeter dans les gorges de la Massane quelques troupes qui allèrent inquiéter un moment les communications entre Collioure et la plaine, pendant que 900 hommes d'infanterie et 500 chevaux qui, dès quatre heures du matin, s'étaient portés de Villalongue sur Palau, s'avançaient jusqu'à Argelès.
Ce poste était gardé par 800 hommes. A l'approche de l'ennemi, ils se divisèrent : les uns se portèrent à l'enceinte, les autres coururent s'enfermer dans une redoute élevée sur
une éminence en dehors du bourg. Cette redoute, après une résistance assez vigoureuse, fut abandonnée, et ses défenseurs furent ramassés par la cavalerie. Le bourg suivit l'exemple de la redoute. Les Espagnols y pénétrèrent, firent sauter un magasin à poudre établi dans une tour de l'enceinte, puis ils se retirèrent au camp de Villalongue avec 331 prisonniers et 3 drapeaux, sans plus songer à Argelès où nous renvoyâmes bientôt une petite garnison de ISOhommes.