CHAPITRE XXVI
RETOIR OFFENSIF SIR VILLALOiNGlE.
Conseil de guerre du 8 décembre. — Préparatifs de retraite. — Inaction de notre centre pendant la déroute du col de Banyuls. — Ordre insensé du comité de salut public. — Surprise du camp de Villalongue par les Français.
Cependant que faisait, en face du Boulou, en face de ce camp que l'ennemi dégarnissait pour nous accabler au col de Banyuls, notre division du centre?
Le lendemain de la déroute de Villalongue, le 8 décembre, un conseil de guerre s'était assemblé à Banyuls-les-Aspres, et il avait été décidé : « qu'on renoncerait pour quelque temps à toute attaque; qu'on retirerait l'artillerie engagée dans les retranchements pour la réunir en parc sous Banyuls, au bord de la grande route; enfin, que le quartier-général serait reporté à Perpignan. »
C'était un commencement de retraite. Elle était déjà bien compromise, surtout pour l'artillerie qui, presque entièrement démontée, en était réduite à suppléer au travail des chevaux par des compagnies de traîneurs attelés aux pièces. Mais il fallait donnera la division de Collioure, qui occupait encore la frontière en avant de Banyuls, le temps de se replier sur nos places de la côte. On attendit donc les événements de la gauche.
Le départ de Curten pour EspoUa enlevait au camp du Boulou 6,000 hommes d'élite. C'était le moment ou jamais de chercher à réparer le désastre de Villalongue. Mais, accablé par son impuissance, Doppet, pendant qu'on écrasait son lieutenant, se bornait à recommander aux siens u d'at- « tendre ses ordres, de n'attaquer ni par jyrincipe de vanité, ni
« comme pour l'éclipser, ou pour prouver qu'on pouvait se « passer de lui. »
On ne daigna pas même informer ce triste chef du désastre de son aile gauche, et ce furent encore des fuyards qui le lui apprirent. Il apprit presque en même temps la rentrée au Boulou de la colonne victorieuse de Curten, et une autre nouvelle qui dut lui dominer le vertige : Tordre de réduire son armée, y compris les garnisons, à 15,000 hommes, et de faire immédiatement partir tout le reste pour Toulon ! On répondit au comité : « Votre décret est désastreux, mais n'importe, nous avons une foi aveugle, nous obéirons. » Et la retraite fut immédiatement résolue.
Cet ordre insensé n'était point exécutable; toutefois, pris au sérieux par Doppet, il inspira à ce général une idée heureuse, celle de préluder à la retraite par un mouvement offensif sur Villalongue.
Cette idée de porter au-delà d'une rivière le centre d'une armée battue, et de lui faire assaillir des positions redoutables, la veille d'une retraite générale dont l'issue était fort problématique, cette idée audacieuse plut aux représentants; ils l'approuvèrent, mais ils se gardèrent bien d'en confier l'exécution à son auteur. Elle fut remise à d'Aoust qui, du reste, n'avait pas un instant cessé de remplir les fonctions dont on ne laissait que le vain titre à celui qu'on appelait général en chef. Cependant, comme la présence de celui-ci aurait pu gêner, on lui donna, pour l'éloigner, une petite colonne à la tête de laquelle il devait aller à Elne passer le Tech, et attendre là que son lieutenant l'autorisât, par des signaux convenus, à se rabattre du côté de Villalongue.
DEUXIÈME COMBAT DE VILL.\LONGUE. — D'AoUSt Se mit en
marche le 18, à dix heures du soir. Il avait avec lui 2,000 hommes d'infanterie et 115 chevaux. Le Tech n'étant point guéable pour les gens de pied, les cavaliers prirent les fantassins en croupe, une centaine de chevaux ou mulets leur vinrent en aide, et, à cinq heures du matin, le passage était effectué.
D'Aoust alors forma deux colonnes qui devaient prendre.
Tune au-dessus, l'autre au-dessous de Villalongue, et attaquer, la première, aux ordres de Laterrade, les batteries supérieures du penchant desAlbères, qui couvraient les abords de Montesquiou; la seconde, général Sauret, notre ancien camp dont l'ennemi avait considérablement augmenté les retranchements.
L'avant-garde de Laterrade, commandée par le brave capitaine Lannes, du 2" bataillon du Gers, donna la première; elle culbuta successivement trois avant-postes, et, soutenue bientôt par la colonne qu'elle précédait, se mit en devoir d'attaquer les retranchements espagnols. Mais Laterrade, après deux tentatives inutiles, que signalèrent cependant des traits de la plus éclatante bravoure, rebuté par l'âpreté du terrain et par une artillerie formidable qu'il ne pouvait contre-battre, dut se borner à empêcher l'ennemi qu'il avait en face de contrarier l'attaque de notre colonne de droite.
Celle-ci, dirigée par d'Aoust en personne, marchait sur l'ancien camp français que les Espagnols avaient ouvert du côté de Montesquiou, comptant là sur les feux de leur seconde ligne et sur l'escarpement du terrain. Attaquée de front par les grenadiers du régiment de Champagne, la partie inférieure du camp (la pointe de la butte de la plaine) fut d'abord emportée, mais comme elle était soumise aux feux de la partie haute, nous ne pûmes nous y maintenir. Ce fut alors que deux officiers supérieurs, déjà célèbres par leur bravoure, les chefs de brigade Guieu et Banel, se jetant à la tête de 200 hommes d'élite, coururent gagner, par un détour, la gorge des retranchements. Aborder cette gorge et l'enlever fut l'affaire de quelques minutes. Un moment après, le camp, envahi de toutes parts, était à nous. Les défenseurs, Portugais la plupart, eurent la faiblesse de jeter leurs armes et, suivant nos rapports, de recourir à de honteuses supplications, de tomber aux genoux des vainqueurs. Ceux-ci furent impitoyables : ils ne firent que 68 prisonniers et passèrent le reste, 500 hommes, dit-on, par les armes. Quinze pièces de canon, que les Portugais n'avaient pas eu le temps d'enclouer, venaient de tomber aux mains de nos soldats ; ils s'en servi-
rent pour disperser la cavalerie espagnole qui accourait un peu tard au secours des siens.
Cependant, comme le camp du Boulou, que cette brusque attaque avait d'abord déconcerté, s'ébranlait enfin pour secourir Villalongue, d'Aoust, qui avait atteint son but, car il avait assez fait pour relever le moral de ses soldats, jugea prudent de ne pas pousser plus loin ses avantages. Il envoya chercher le renfort de chevaux et mulets qui lui avait servi à passer le Tech, fit atteler et emmener 19 bouches à feu (1) et abandonna le reste de ses prises à nos soldats qui, pieds nus la plupart et les vêtements en lambeaux, se partagèrent avec joie 5,000 paires de souliers et la toile de quelques centaines de tentes; puis il exécuta sa retraite en bon ordre. A deux heures de l'après-midi, il avait repassé le Tech sans être inquiété et avec une perte presque insignifiante, 4 morts et S5 blessés.
Sur ces entrefaites, Doppet, en observation à la hauteur d'Elne, passait et repassait le Tech, attendant avec impatience les signaux de d'Aoust. Enfin, las d'attendre et n'entendant plus le bruit du combat, il se replia sur le quartier-général où il reçut les excuses de son subordonné qui, allégua-t-il, avait perdu au commencement de l'action les fusées des tinées à servir de signal.
Cette humiliation fut la dernière : succombant à la peine et à une fièvre ardente, ce fantôme de général en chef se fit, le soir même, transporter à Perpignan. Il venait d'être atteint par l'épidémie qui, dans cette désastreuse fin de campagne, devait nous enlever 10,000 hommes, 4 officiers généraux et le commissaire ordonnateur en chef.
Cette journée fut une éclaircie au milieu d'une longue suite de mauvais jours. Elle rendit un peu de vigueur à nos malheureux soldats et leur donna la force de supporter les funestes nouvelles du lendemain.
(1) Seize pièces do canon , deux obusiers et deux mortiers. Ces bouches à feu, par lesquelles on avait remplacé celles qui nous avaient été enlevées le 17, étaient toutes neuves.