SI- DES GUERRES ANCIENNES DANS LES PYRÉNÉES ORIENTALES
Passage d'Annibal. — Invasion romaine. — Fondation de la Narbonnaise (633 de Rome). — Les Cimbres et les Teutons. — Pompée et César. — Invasions : des Barbares, — des Visigoths, — des Maures. — Narbonne devient la place d'armes de ces derniers. — Charles Martel. — Pépin-le-Bref. — Charlemagne. — Féodalité. — Moyen âge. — Descente des Normands. — Réunion duRoussillon au royaume d'Aragon. — Expédition de Philippe-le- Hardi. — Le Roussillon engagé à Louis XI. — Guerres de la Renaissance. — Henri IV. — Richelieu. — Guerre de 30 ans. — Conquête du Roussillon sous Louis XIII. — Guerres de Louis XIV. — Guerre de la succession d'Espagne. — Guerre de la Régence. — Pacte de famille.
Il y a peu de contrées, dans l'ouest de l'Europe, qui aient été, plus que les PjTénées orientales, fécondes en événements de guerre, et il est facile d'expliquer pourquoi : l'Espagne ne communiquant avec le continent que par les deux extrémités de la chaîne pjTénéenne, ces deux débouchés ont dû être fréquemment assaillis, celui de l'est principalement, comme plus central par rapport aux pays voisins.
PASSAGE d'anxibal. — Le premier qui fraya aux grandes invasions celte voie des PjTénées orientales, fut Annibal. A la tête d'une armée (1) qui allait faire trembler Rome, ce puissant génie ne dédaigna pas de négocier son passage avec les Sardones, pauvres habitants, mais gardiens invincibles de leurs redoutables défilés. On
(1) Cette année comptait 73,000 fantassins, 9,000 chevaux et 37 éléphants.
employa 10,000 travailleurs et i ,000 chevaux à ouvrir un chemi'n. L'armée cai'thaginoise vint alors camper autour d'Elne, l'antique Illiberis, où les Gaulois du midi accoururent unir au fils d'Hamilcar leurs ressentiments et leurs armes (1). •>
DOMINATION ROMAINE. — A peine l'Espagne était-elle, comme tout l'héritage des Carthaginois, passée aux Romains, que ces conquérants habiles, comprenant la nécessité d'un relai entre les Pyrénées et les Alpes, fondèrent, vers l'an 633 de leur ère, la Gaule narbonnaise. Us n'y étaient point encore affermis, quand les Cimbres et les Teutons, ces avant-gardes de la grande invasion des Barbares, se précipitèrent comme un torrent sur la colonie naissante, et s'ouvrirent à travers les Pyrénées orientales une issue d'où ils inondèrent la Péninsule (an 649 de Rome). Trois ans après, l'Espagne repoussa ces hordes tumultueuses qui, insatiables de pillage et attirées par la belle Italie, osèrent reprendre les traces d'Annibal vers le Rhône et les Alpes. Mais là les attendait Marins. Délivrée par les mémorables victoires d'Orange et de Yerceil, la Narbonnaise se releva, et sa capitale, cette sentinelle du peuple romain, comme l'appelait Cicéron, devint, contre l'impatiente Espagne, une vaste place d'armes d'où partirent bientôt deux grandes voies qui allèrent porter au-delà desPyrénées les ordres des nouveaux maîtres du monde (2).
Pompée, vainqueur de Sertorius, et César après Pharsale, traversèrent les Pyrénées orientales, et y signalèrent leur passage : le premier, en faisant ériger à ses victoires, sur la montagne qui couronne aujourd'hui la forteresse de Bellegarde, un trophée qui portait 876 noms de villes conquises ; le second, en opposant à l'orgueilleux monument de son infortuné rival, un simple autel à la Fortune.
(1) Le point où Annibal franchit les Pyrénées orientales ne saurait être précisé. C'est ici comme dans les Alpes, chaque érudit a son opinion et son col. Toutefois, les passages qui tombent vers Fort-les-Bains sont les plus occidentaux de ceux qui ont été mis en discussion. Une tradition populaire a conservé le nom d'Annibal à une brèche que l'on montre dans les rochers, un peu au-dessus du village des Bains. Néanmoins, ce qu'il y a de plus probable, c'est que le général carthaginois a passé à l'est du Pertus.
(2) L'une de ces voies franchissait la dépression au centre de laquelle s'élève aujourd'hui Bellegarde, le col de Pertus, ou plutôt celui de Panissas; l'autre remontait la vallée de Saint-Martin de Montbram. Cette dernière, quoique la plus raide, était la plus fréquentée, parce qu'elle établissait une communication directe entre les cités qui florissaient alors sur le littoral. Les Romains, dont les armées n'étaient pas, comme les nôtres, encombrées d'attelages, suivaient de préférence les lignes droites, sans trop s'inquiéter de la hauteurdes chaînes à traverser, ni de la raideur des pentes, non plus que des ondulations du terrain, auxquelles ils pliaient toujours leurs voies.
INVASION DES BARBARES. — Vers la chute de l'empire, la solide barrière que les Romains avaient organisée aux Pyrénées orientales, résista longtemps aux flots des barbares qui, pour faire irruption en Espagne, suivaient le pied de la chaîne, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent, vers l'ouest, des issues plus faciles, comme, par exemple, les débouchés de la Navarre, par où les monts étaient le plus ordinairement forcés. Ainsi vinrent successivement se présenter à l'est et se faire repousser vers les passages occidentaux : les Vandales, lesSuèves, les Alins, puis enfin les Visigoths.
LES VISIGOTHS 473-713). — On sait que le puissant empire fondé par ces derniers, dans la Péninsule, comprenait, sous le nom de Septimanie, les deux revers des Pyrénées orientales. La Septimanie fut bientôt une de leurs plus riches provinces. Toutefois, les démarcations de la nature tendant sans cesse à disloquer ce que la force s'opiniâtrait à vouloir réuni, le revers septentrional se constitua en état permanent de révolte. Ces insurrections provoquèrent quelques expéditions intéressantes, une, entre autres, qui mérite d'être citée, celle du roi Vamba. Les ruines de Yulturaria (l'aire des Vautours) dans les Albères, et, sur les bords de la grande route actuelle, les restes des châteaux de la Haute et de la Basse-Ecluse, que Vamba démolit en passant, sont des témoins encore deboutde cette antique expédition(l).
LES MAURES (713-800). — Ces ruines attestent aussi une habitude de guerre souvent reprochée aux Visigoths, celle de détruire, à mesure qu'ils tombaient dans leurs mains, tous les postes fortifiés. Cette manie insensée, qu'ils avaient étendue à toute l'Espagne, explique la rapidité de cette merveilleuse conquête des Arabes qui, en moins de trois ans, balayèrent de la Péninsule la domination énervée des Barbares du nord (713).
C'était la coutume des Arabes, au début de leurs invasions, de courir occuper les issues débouchant sur les pays voisins. Aussi ne firent-ils qu'un bond des côtes d'Afrique aux PjTénées. Du haut de ces monts, l'aspect de la riche Septimanie devait allumer leur convoitise. A peine, en effet, eurent-ils entrevu ces plaines renommées, quils les vouèrent à d'effroyables dévastations. Le pillage reçut une org;anisation savante et régulière ; des corps spéciaux furent équipés tout exprès (2), et ils débutèrent par le sac de Carcassonne (724).
(1) L'armée du roi Vamba, qui marchait contre un vassal révolté, passa la chaîne sur trois points : 1° par la voie romaine des Albères, sous le château de Yulturaria ; S» par le col de Panissas dont la hante et la basse Ecluse gardaient la descente ; 3° par la vallée de la Sègre et le val de Carol.
(2) Ces corps se composaient: de fantassins en petit nombre, qui ne por-
Pour arrêter le torrent on releva à la hâte les murs de Narbonne; mais cette digne fut bientôt emportée et transformée par les vainqueurs, en un boulevart qui allait, pendant quarante ans, vomir sur les malheureux chrétiens du midi la désolation et la mort. Narbonne, voisine de la mer et favorable aux débarquements, entourée de marais et pouvant, du côté de la terre, opposer une longue résistance, Narbonne était pour les Maures une admirable place d'armes. Aussi devint-elle le cœur de leurs possessions de ce côté-ci des Pyrénées, le point de départ de leurs irruptions dévastatrices quand ils prenaient l'offensive, leur ancre de salut quand ils essuyaient des revers. En effet, ce fut grâce à cette puissante forteresse que la défaite, si complète pourtant, de ces audacieux envahisseurs, sous les murs de Toulouse, suspendit à peine leurs progrès. Ce fut de Narbonne également qu'ils débouchèrent pour se précipiter jusqu'à Poitiers; et quand là enfin ils rencontrèrent Charles Martel, Narbonne, cette fois encore, les préserva d'une entière destruction, en sorte qu'ils purent lil)rement continuer leurs ravages. La population chrétienne, restée maîtresse des montagnes, luttait seule avec un courage constant : elle disputait aux infidèles tous les passages, les leur fermait quelquefois; ou bien, quand ils s'étaient témérairement engagés dans quelque gorge périlleuse, elle tombait sur leurs colonnes compromises et leur faisait subir de honteuses défaites. C'est ainsi que dans une gorge des Colbières, dans le val de la Berre, les chrétiens do ces montagnes réussirent à écraser la dernière armée envoyée par terre au secours de Narbonne, qui enfin était prise corps à corps par Pépin-le-Bref. Le siège dura dix ans; encore fallut-il une trahison des chrétiens de l'intérieur de la place pour consommer, 22 ans après la bataille de Poitiers, la chute définitive de cette fameuse citadelle de l'islamisme.
CHARLEMAGNE. — Pépin avait ouvert la route des Pyrénées à son glorieux fils. Cependant la toute-puissance de Charlemagne ne parvint pas à faire entièrement respecter la barrière des monts. Ainsi, chaque fois (]uo ses armées victorieuses s'avançaient jusqu'à l'Ebre par les gorges de l'Aragon, aussitôt la Catalogne vomissait sur les terres de l'Empire les hordes de ces indomptables ennemis. Mais c'étaient les dernières convulsions d'une lutte désespérée, et à Charlemagne était définitivement réservée la gloire de sceller l'œuvre de
taient que leurs armes ; d'une nombreuse cavalerie qui était chargée des vivres; de convois de mulets à vide, pour rapporter le butin. Les historiens arabes ont détaillé l'équipement de ces troupes dans ses plus minutieux détails. (Voir Fauriel.)
Charles Martel, en refoulant jusqu'à l'Ebre la terrible invasion du Croissant qui avait failli engloutir l'Europe occidentale. Ces dernières victoires fermaient un al)îine ; aussi leur éclat fut tel, que les gorges solitaires où furent donnés ces mémorables combats, retentissent encore, comme, à l'autre extrémité de la chaîne, les échos de la brèche de Rolland, du nom du grand empereui". C'est ainsi que le val de Carol se glorifie de porter ce nom immortel, et que la petite république d'Andorre, seule création encore debout du héros qui, il y a mille ans passés, changeaient la face du monde, vit toujours de ces magiques souvenii's (1).
MOYEN AGE. — Les héritiers de TEmpire, les comtes et barons de la féodalité, devaient transformer en champs de bataille chaque vallée, chaque gorge, chaque petite plaine, jusqu'aux moindres recoins de ces montagnes. Ce fut donc, pour ces orageuses contrées, un nouveau déluge de maux ; maux comparables seulement à ceux qui vinrent en changer le cours, aux affreux ravages des Normands, « ravages tels, disent les auteurs contemporains, que n'en aurait pas « fait d'aussi horribles la mer, si elle eût inondé le pays. ))Non loin de Perpignan, l'antique tour de Ruscino, seul reste d'une opulente cité, témoigne encore la grandeur et marque la trace de ces désastres.
L'affreuse piraterie des hommes du nord enfin repoussée, la guerre de châteaux à châteaux reprit avec une nouvelle fureur. Elle agrandit son théâtre, lorsque, en 1173, le Roussillon fut réuni par testament au royaume d'Aragon qui comprenait déjà la Catalogne. Dès lors les PjTénées orientales commencèrent à devenir l'arène de deux grandes monarchies rivales. Cette lutte débuta par un des plus désastreux épisodes de guerre dont le moyen âge nous ait légué le souvenir.
Phiiippe-le-Hardi s'était croisé contre Pèdre d'Aragon (1285). L'oriflamme était déployée, et une armée de 300,000 têtes, dit une chronique (2\ s'entassait dans le Roussillon, pendant que, de Marseille aux rivières de Gènes, la côte fourmillait d'innombrables vaisseaux destinés à alimenter cette effroyable multitude qui allait inonder l'aride Catalogne. Il s'agissait de franchir les PjTénées, Après quinze jours d'hésitation, Philippe se présenta au col de Panissas ; mais les terribles Almogavares le défendaient, et il ne put être forcé. Ce fut alors que des traîtres enseignèrent le passage de la Massané, par où, trois mille travailleurs aidant, la tumultueuse armée s'écoula en quatre jours. Quelques mois après, la flotte des croisés, détruite pai* Roger Lauria,
(1) Voir aux notes topographiques la description de la vallée d'Andorre.
(2) Sismondi réduit cette armée à 80,000 fantassins et à 20,000 chevaux.
couvrait de ces débris la baie de Roses, et, de l'Ampurdan à Girone, les campagnes étaient semées de cadavres ou de malheureux que la faim et une épidémie affreuse dévoraient. Le reste fut écrasé au retour, dans les gorges du Pertus, par les Almogavares qui ne laissèrent passer que la litière du roi mourant. Ce désastre fut, aux Pyrénées orientales, îe pendant de Roncevaux.
Dans les deux siècles qui suivirent, la France, absorbée par sa lutte avec l'Angleterre, oublia les Pyrénées, jusqu'à ce que, débarrassée enfin de ses cruels ennemis, elle vit, au retour de la fortune, les tronçons de la féodalité se réunir sous une main puissante, pour constituer l'unité de la monarchie. Alors le mouvement qui absorbait la Bourgogne, la Provence, le Maine et l'Anjou, se propagea jusqu'aux provinces limitrophes de l'Espagne, et Louis XI ajouta le Roussillon à son heureuse couronne. Mais cette précieuse conquête de la politique et des armes d'un homme de génie fut bientôt sacrifiée à la folie ambition d'un fils extravagant qui, sans tirer l'épée, pour le vain fantôme de Naples, se hâta de la restituer à l'Espagne.
GUERRES DE LA RENAISSANCE. — Cette faute devait nous coûter cher, car cette frontière d'avant-garde, cette formidable ceinture des Corbières que l'Espagne venait de ressaisir, arrêta, pendant 150 ans, notre essor vers les PjTénées. Là, vinrent successivement se mesurer la plupart des grandes célébrités militaires du seizième siècle : les généraux de Louis XII et de Ferdinand II, ceux de François 1er et de Charles-Quint, le duc d'Albe, la ligue, les protestants, les lieutenants d'Henri IV. Le champ de bataille de cette lutte sans fin ne dépassait guère, pourtant, 1 "étroite langue de terre resserrée entre la côte et la croupe des Corbières ; et sauf deux inutiles tentatives sur Perpignan, c'était sur le seuil d'une province qu'il eût été si facile de conserver tout entière à la France, que les successeurs de Charles VIII en étaient réduits à attaquer ou à défendre deux misérables bicoques qui gardaient le défilé: Salces, pour l'Espagne, et Leucate, pour la France; Leucate, qui rappelle un noble souvenir, digne d'être conservé, l'héroïsme d'une femme.
Les ligueurs assiégeaient Leucate ; le gouverneur fut fait prisonnier dans une sortie, et sa femme, Cécelli de Barri, le remplaça. Les assiégeants amenèrent sous les remparts leur prisonnier la corde au cou, et mirent sa vie au prix de la place. Cécelli garda la place. Henri IV honora ce mâle courage en confirmant dans son commandement provisoire la veuve du martyr.
On connaît le célèl)re plan que ce grand roi, arrivé aux dernières
années de son règne, et à l'apogée de son génie, conçut et prépara pour délivrer l'Occident de la domination de l'Espagne devenue si menaçante depuis un siècle. Les Pyrénées orientales devaient, dans cette belle combinaison, jouer un des principaux rôles. Mais la fureur homicide des guerres civiles suspendit ce vaste dessein ; cependant elle ne le fît point avorter : Henri laissait derrière lui Richelieu.
GUERRE DE 30 ANS. — Alors éclata la guerre de trente ans. Elle n'eut pas d'abord aux PjTénées un grand retentissement : Leucate, délivré par le maréchal de Schœmberg qui battit l'armée de siège ; Salces emporté par nous et repris par les Espagnols, tels furent les événements notables de cette frontière, jusqu'au jour où la Catalogne, soulevée, chassa ses garnisons castillanes, et se déclara réunie à la France, en proclamant Louis XIII comte de Barcelone et du Roussi lion.
Pour répoudre à cet appel, Richelieu décida que tout l'effort de la campagne de 1642 se porterait sur les Pyrénées, et que Louis assisterait en personne à la conquête du Roussillon, d'où il passerait en Catalogne. Le continuateur de la politique de Louis XI acceptait bien le Roussillon, mais non la Catalogne, qu'il eût préféré voir se constituer en république indépendante. Aussi, quand plus tard il se décida à l'envahir, ce ne fut uniquement que pour menacer la route de Madrid et forcer l'Espagne à la paix.
Il s'agissait d'abord du Roussillon, conquête qui était dans Perpignan. Cette place fit longtemps bonne contenance. Cependant, après un blocus de neuf mois, elle ouvrit aux armes de France ses portes et la route de la Catalogne (1642). Mais celle-ci se dégoûta vite de ses nouveaux dominateurs. « Si le roi mon maître, disait un général de « Philippe IV qui luttait contre nous en Catalogne, si le roi m'avait « envoyé trente millions, je n aurais pu lui rendre d'aussi grands « services que Vont fait cet hiver les officiers chargés décommander « les troupes de France. » Ces troupes ne surent que lutter avec courage contre l'insurrection qu'elles avaient soulevée, et perdirent bientôt du terrain. En effet, malgré la prise de Roses, le maréchal d'Harcourt ne put réparer les fautes de son collègue Lamothe, et le vainqueur de fiocroi, qu'on voulait humilier en le reléguant dans le commandement d'une armée délaissée, échoua devant Lérida, comme son prédécesseur (1645). Cependant la lutte pouvait encore tourner à l'avantage de la France; mais nos prétentions exagérées, les dispositions de plus en plus hostiles des Catalans, les troubles de la Fronde, enfin la prise de Barcelone par D. Juan d'Autriche, assignèrent à l'Espagne la pré-
domiuance définitive. Eu vain le maréchal d'Hocquincourt essaya-t-il de se rouvrir la route de la capitale de la province, il échoua en chemin devant Girone (1653). Il est vrai que cet échec fut un peu réparé, l'année suivante, par la délivrance de Roses et la prise de cinq autres petites places (1). Même les montagnes commençaient à se soumettre. Mais il fallut des événements bien autrement décisifs en faveur de nos armes, pour amener la paix dont le traité des Pyrénées fut la glorieuse conclusion.
LOUIS XIV. — Ce traité laissait entrevoir le moment où la maison de Bourbon allait relever cette couronne d'Espagne qui échappait aux mains énervées de la maison d'Autriche. Tel était, en effet, l'épuisement de ce colosse mourant, qu'il ne put donner signe de vie aux Pyrénées orientales, pendant toute la guerre de révolution. Madrid subit donc le traité d'Aix-la-Chapelle (1668, jusqu'au nouvel orage soulevé contre l'orgueil du grand roi, par l'invasion de la Hollande. Alors, voyant toutes nos frontières assaillies, l'Espagne crut pouvoir déployer son drapeau sur la crête des Pyrénées. Bellegarde fut emportée (1674), la vallée du Tech envahie, et le Roussillon un moment menacé. Mais un nouvel écroulement de ce grand empire, qui taisait ruines de toutes parts, la défection de la Sicile, força bientôt l'armée de Charles II à abandonner notre frontière. Dans les campagnes suivantes, la reprise de Bellegarde et l'invasion de la Haute-Catalogne (1675), la bataille d'Espolla (1677), et la prise de Puigcerda, relevèrent aux Pyrénées l'éclat de nos armes qui devaient encore imposer la paix de Nimègues (1678). Comme les autres, cette paix fut de courte durée, et la ligue d'Ausbourg ne tarda pas à rallumer l'incendie ; mais c'était principalement le nord qu'elle devait embraser. En Catalogne, comme la guerre était toujours ruineuse, nos généraux s'y bornèrent à des sièges, et prirent méthodiquement huit places (2) en neuf campagnes, Cependant cette guerre obscure de places fortes finit par un coup d'éclat, par la chute de Barcelone, qui fut la cause déterminante de la paix de Riswick (1697).
Deux ans s'étaient à peine écoulés, qu'après tant de combats pour quelques lambeaux des fronUères espagnoles, cette monarchie tombait tout entière, d'un trait de plume, dans la maison de France. Mais il lallut d'abord arracher à l'Europe conjurée l'héritage si étrangement aliéné de Charles-Quint.
(1) Villefranche, Puygarda, Urgel,Campredou, Berga.
(2) Campredon, Belver, Roses, Girone, Palamos, Hostalrich, Castellfullit, Barcelone.
La liiiic fui universelle^, mais l'Espagne en devint nalin'ellement le loyer. Or, eslimant avec raison que c'est par les pays de résistance qu'il faut débuter, quand on veut des conquêtes sérieuses el définitives, les coalisés choisirent pour théâtre la Catalogne, cette province qui, habituée à partager entre la France et la Castille ses haines nationales, était heureuse de les confondre sur la tête du roi français que lui imposaient les Castillans. Les Pyrénées de l'est allaient donc jouer le premier rôle dans la guerre de succession.
Le début fut brillant pour l'arrière-pelit-lils de Louis XIV: presque immédiatement il réduisit son rival aux seuls murs de Barcelone. Cette place, bloquée, aux abois, allait succomber, quand le contrecoup des funestes journées de Ramillies et Turin vint inopinément opérer sa délivrance, et rejeter Philippe V dans le Roussillon.
La victoire d'Almanza arracha de nouveau l'Espagne aux Impériaux et les réduisit encore une fois à la Catalogne. Celte Catalogne était un gouffre où, depuis un demi siècle, allaient s'engloutir tous les efforts de l'impétuosité française ; on prit le parti de tourner l'inextricable province par sa ceinture occidentale, en occupant le bassin de la Sègre qui fut assailli à ses deux extrémités à la fois: en aval, par le duc d'Orléans qui se rendit maître de Lérida ; en amont, par le duc de Noailles qui s'empara de la Cerdague.
La bataille de Saragosse, et un débarquement à Celte des Anglais qui, suivant leur coutume d'attiser nos discordes civiles, venaient de jeter des secours aux insurgés des Cévennes, arrêtèrent un moment le progrès de la cause française en Catalogne. Mais l'heureuse journée de Yillaviciosa, immédiatement suivie de la chute de Girone, entraîna la soumission de la province. Cependant cette soumission ne fut pas complète. Une ville qui combattait, non pas pour la cause des dynasties, mais pour sa propre indépendance, resta debout sous les armes, et seule, osa protester contre la paix que l'Europe, rassasiée de guerres, était lasse de refuser. Pendant seize mois d'un des sièges les plus héroïques de l'histoire, l'indomptable Barcelone, bloquée, affamée, criblée de bombes, s'épuisa, mais en vain, à secouer aux yeux des rois fatigués, les derniers brandons d'un feu qui ne pouvait plus rien enflammer. 11 fallut se soumettre, et la reddition de Barcelone marqua la fin de cette tempête que venait de soulever contre nous la réunion, dans une même famille, des couronnes de France et d'Espagne.
LOUIS XV, — Alors, pour un moment, il sembla que la frontière des Pyrénées allait perdre toute son importance. 11 fut même question d'en démanteler toutes les places fortes, comme pour faire sentir à l'ennemi commun que l'alliance entre Versailles et Madrid allait être éternelle! Mais c'étaient de premiers élans, et, à cette confiance prématurée.
l'expérience devait donner bientôt un éclatant démenti. Cette guerre de la régence (1719) ne fut toutefois (ju'une écliauflourée, et elle dépassa à peine la frontière pyrénéenne. Néanmoins notre invasion dans l'Esl annonçait un plan de campagne sérieux^ quand s'apaisa cette querelle d'un moment.
L'union des deux couronnes sembla enfin réalisée par le pacte de famille, et l'Espagne donna alors à la politique internationale un grand et noble exemple, lorsqu'au milieu des revers qui nous accablaient elle vint d'elle-même jeter généreusement son épée, pesante encore^ dans la balance de nos destinées, en signant ce traite mémorable sur les tronçons de nos armes, sur les débris de notre marine, sur les ruines de notre crédit épuisé (1). » Mais cette alliance était celle de quelques hommes, les Pyrénées séparaient toujours les deux peuples, et le feu qui couvait sous la cendre de ces champs de bataille devait encore se rallumer.
(1) Rapport Je Mirabeau à l'Assemblée constituanlc.