‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenne (volume 2)Chapitre 8 sur 71 · L'ESPAGNE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

L'ESPAGNE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Menaces de l'Angleterre pour forcer l'Espagne à se déclarer. — Premiers symptômes de malveillance. — L'opin'on publique en Espagne se prononce contre la révolution. — Efforts de Charles IV pour sauver Louis XVI. — Contre-coup du 21 janvier en Espagne.

La révolution française ne pouvait liériter des bénéfices du pacte de famille; toutefois ses premiers troubles ne parurent pas altérer irrévocablement nos relations avec l'Espagne, grâce aux lumières et à l'esprit français qui avaient pénétré des hautes classes péninsulaires jusque dans les conseils de la couronne, grâce aussi à la faiblesse ef à l'irrésolution de cette dernière.

Cependant l'Angleterre, impatiente de l'apathie d'un Bourbon, alors que tous les rois du continent s'agitaient au souffle de sa haine. l'Angleterre, pour forcer Charles IV à prendre un parti qu'elle savait bien ne pouvoir être celui de la révolution, soulevait de misérables chicanes et parlait d'une rupture à propos d'une chétive possession en litige sur la côte occidentale de l'Amérique, la baie de Nooctka. L'Assemblée constituante, sur la proposiiion de Mirabeau, se hâta d'aller au devant du peuple espagnol, qu'elle appelait encore son allié; et, à la suite d'un rapport où le grand orateur rappela en langage magnifique la conduite généreuse de l'Espagne lors du funeste traité de 1763, on décréta un armement extraordinaire de quarante-cinq vaisseaux destinés à remplir, dans l'éventualité d'une guerre, les engagements du pacte de famille.

Mais tout conspirait ailleurs poiu* briser les fragiles et dernitrs liens qui retenaient Charles IV ; l'Angleterre triompha, et le vertige qui tournait toutes les têtes couronnées de l'Europe gagna celle de Madrid.

Les premiers symptômes de malveillance se révélèrent par la prohibition des écrits français. Bientôt suivirent des actes plus sérieux : on prodigua à nos nationaux les mauvais traitements, aux émigrés les plus tendres caresses ; on fomenta des révoltes parmi les noirs de I. 2

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nos possessions de Saint-Domingue; enfin pour combler la mesure, le 20 mai 1791 , l'empereur Léopold annonça au congrès de Mantoue que l'Espagne, protestant au nom de la maison de Bourbon, se mettait à la tête des puissances qui avaient juré notre perte, et qu'elle rassemblait une armée de 20,000 hommes.

Cependant les énergiques remontrances du gouvernement français arrêtèrent les manifestations hostiles du monarque espagnol : il désavoua la déclaration de Mantoue, et ôta le ministère au vieux Florida- Blanca qui fut remplacé par le comte d'Aranda. C'était un vieillard aussi, mais plein d'ardeur et de sympathie pour nos principes, sympathie trop vive peut-être ou trop hautement avouée pour être profitable à nos intérêts, et surtout pour paraître un gage de réconciliation sincère. Néanmoins Aranda prit au sérieux l'alliance française; il surveilla les émigrés et traversa leurs folles espérances de descente sur les côtes du Midi ; mais il ne sut point profiter d'une excellente occasion qui lui était offerte pour mettre à couvert les intérêts des deux pays. Dans une circulaire autographe, par laquelle il déclarait aux puissances européennes que c'était de son plein gré qu"il acceptait la constitution nouvelle de la France, Louis XVI venait d'engager tout particulièrement le cabinet espagnol à la paix. C'était évidemment le Cxis de prendre l'inifiaUve d'un traité de neutralité. Ce traité eût rais à couvert et les intérêts de l'Espagne et les scrupules de son roi ; il eût rassuré la France inquiète des iutrigues des émigrés; enfin il eût prévenu une demande faite plus tard avec une hauteur qui rebuta l'orgueil castillan.

Déjà, de l'autre côté des Pyrénées, l'opinion puijlique était fortement émue. Armée de la peine de mort, l'inquisition arrêtait à la frontière toutes les nouvelles de France, même la correspondance privée. Ce mystère laissait aux émigrés le champ libre. Ils en profilaient pour semer partout l'alarme, ici par des bruits vagues perfidement calculés, là par des révélations teintes qui volaient de bouche en bouche et produisaient sur ces imaginations ébranlées d'étranges impressions.

Aranda chancelait. Le 10 août, les provocations qui, du haut de la tribune, appelaient sans relâche les peuples à l'insurrection, le célèbre décret du 19 novembre, étaient de terribles secousses. Mais le courageux ministre se raidissait, opposant à son maître l'état de ses finances, les dangers d'une guerre pour laquelle rien n'était préparé, nos victoires sur les Prussiens, enfin l'intérêt même du roi prisonnier.

Charles IV se résigna encore à convertir en preuves de bon vouloir les témoignages de son impuissance, et il adopta provisoiremonl la neutralité.

Ce faible monan^uo ne fut sincère que dans sou désir de sauver le chef de sa famille, et il faut reconnaître qu'il mit tout en œuvre pour prévenir l'issue tragique du procès qui allait commencer. Un crédit illimité fut ouvert à Londres et à Paris : à Londres, pour acheter à la politique anglaise son concours à un acte d'humanité; à Paris, pour tenter quelques membres de la Convention. Quatre de ceux-ci, sourds aux vils cmiseils de l'intérêt, mais touchés du sort de Louis, ouvrirent l'oreille aux propositions d'Ocaritz, le chargé d'affaires de l'Espagne ; ce furent Lanjuinais, Boissy-d'Anglas, Salle et Henri de la Rivière. On convint d'attendre l'effet des premiers discours touchant le procès pour présenter ensemble, et le ti-aitë de neutralité que le ministre Bourgoing venait de négocier à Madrid, et une note confidentielle où Charles IV reconnaissait la républi(}ue, offrait sa médiation près des autres puissances, et se portail garant de la conduite de Louis qu'il aurait recueilli dans le midi de la Péninsule.

Est-il besoin de dire que la remise de ces notes subit l'accueil de colère et de menaces qui attendait alors toute communication de l'étranger?

L'Espagne, cependant, y mit une noble et touchante persistance; mais c'était un souffle dans une tempête, et ces derniers efforts de la diplomatie, qui auraient plutôt aggravé la cause du malheureux monarque si quelque chose avait pu l'aggraver, ces efforts ne servirent qu'à adoucir les dernières heures de sou agonie. On assure, en effet, qu'à la nouvelle de ces démarches, un rayon d'espoir pihiétra dans la tour du Temple, et que l'infortuné prisonnier sembla un moment s'abandonner aux doux rêves d'une terre d'exil et de repos, dans quelque solitude de la Sierra-Morena, « où du moins, disait-il, on ne lui au- « rait point disputé les droits du père de famille et du labouu reur. »

Dans la terrible nuit du 16 au 17 janvier, on venait de dépouiller le scrutin de vie et de mort, quand, au milieu du tumulte, le président annonce un message, une note pressante. Surprise, l'Assemblée s'apaise un moment; elle écoute. C'était une dernière démarche de l'Espagne encore, une dernière supplication pour la vie du condamné ; mais aux premiers mots, la tempête suspendue se relève, et l'on n'entend plus que la voix tonnante de Danton, qui veut « que sur-h- « champ, pour punir V Espagne de son insolence, on lui déclare la

« guerre, et qu'on enveloppe le tyran de Castille dans Vextermina- « tion de tous les rois du continent. »

Le coutre-coup du 21 janvier en Espagne fut électrique. En un moment, comme l'éclair, le feu gagna toutes les classes. Conseils, chaires, places publiques, tout retentit d'imprécations contre la France, tout se leva pour la guerre. La noblesse s'exaltait aux fureurs des émigrés; le clergé, les municipalités recrutaient, et, dans les rues de Barcelone et de Valence, la populace, traduisant ses colères à sa façon, pillait, incendiait les maisons de nos concitoyens dont quelques-uns même furent égorgés. C'était une véritable croisade : le général des franciscains levait 10,000 hommes, l'armée des moines entrait en campagne, et les évêques ouvraient aux dons volontaires toutes les églises du royaume, qui, à ce qu'on assure, rendirent bientôt l'énorme somme de 73 millions.

Aranda et l'inertie de son maître furent emportés par l'orage.

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