DE L'ARMÉE ESPAGNOLE
Causes de la grandeur et de la décadence des armées espagnoles. — Elles restent étrangères au progrès de la tactique moderne. — Tentatives de réforme dans l'armée sous Charles III. — Charles IV. — Situation de l'armée espagnole au début de la guerre. — Infanterie. — Cavalerie. — Réserve. — Artillerie. — Génie. — Recrutement. — Avancement. — Services accessoires. — Ensemble, esprit de l'armée.
L'Espagne, en renonçant tout à coup à ses prudentes hésitations, en se précipitant dans le parti de la guerre, cédait à ses instincts chevaleresques plutôt qu'elle ne consultait ses forces et ses ressources; car, descendue depuis longtemps du premier rang des grandes puissances militaires, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.
L'histoire s'est plu à développer les causes de la grandeur et de la décadence de cette ancienne dominatrice des deux continents. Ces causes dérivent du même principe, de cet esprit de persévérance et d'obstination dont la nature et les événements ont coucouru à imprégner ces rudes habitants d'une terre hérissée d'obstacles, où tous les éléments sévissent, d'une terre qu'il fallut successivement disputer, pendant plus de onze cents ans, aux Phéniciens, aux Carthaginois, aux Romains, aux Barbares, enfin arracher aux Maures, pied à pied, pendant huit siècles. Aussi, quand d'étranges faveurs de la fortune jetèrent tout à coup les Espagnols ainsi préparés sur le champ de bataille des deux hémisphères, n'avaient-ils plus, dans les arts de la guerre, de rivaux au monde. En effet, depuis les Romains, on n'avait pas vu de soldats mieux disciplinés, plus durs aux fatigues, plus fermes au combat. Fruit de traditions séculaires, leur tactique leulc, méthodique, toute de prudence, qui leur prescrivait de n'a vancer qu'avec tous leurs bagages, de ne combattre que derrière des retranchements , de ne rien donner au hasard , tant d'ordre à une épo(]ue où les autres armées couraient au combat à la débandade où, sans souci pour leurs moyens de subsistance, elles se laissaient moissonner par la misère plus encore que par le fer de l'ennemi, tant d'avantages devaient assigner tout d'abord le premier rang
et fixer longtemps la victoire à des drapeaux si sagement conduits. Cependant les guerres civiles religieuses, Gustave-Adolphe, les généraux de Louis XIV, vinrent imprimer à l'art militaire une marche à la fois plus vive et plus régulière. L'Europe s'empressa de suivre ces progrès. L'Espagne, seule, resta immobile. Toute innovation venait se briser contre ses superbes dédains : on osait toucher à l'art où elle était passée maîtresse I Aussi, quelle rapide décadence! C'était avec les meilleures troupes qui fussent au monde que les deux premiers princes de la maison d'Autriche dominaient l'Europe et les Indes; et deux autres règnes s'étaient à peine écoulés, qu'il ne restait plus au pâle et dernier rejeton de cette race éteinte, pour disputer les lambeaux de l'empire de Chairles-Quint, que vingt mille
mercenaires
Une dynastie nouvelle devait revivifier la nation ; mais l'indolence maladive de Philippe V ajourna, jusqu'au règne suivant, l'action salutaire de l'esprit français. Ce ne fut toutefois que sous Charles III que cet esprit, l'esprit de réforme, éclata franchement au-delà des Pyrénées. Ce monarque, homme éclairé, donna le signal, et, comme chef d'une nation qui devait aux armes sa grandeur passée, ce fut à la réorganisation de sa force militaire qu'il crut devoir consacrer ses premiers et ses principaux soins.
Depuis le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), l'artnée espagnole languissait dans l'oisiveté et ne connaissait plus que là vie obscure et assoupissante des garnisons, plus propre encore en Espagne, que partout ailleurs, à engourdir les facultés; car la plupart des garnisons étaient de tristes bicoques d'où les régiments ne sortaient plus, ce qui éloignait du service l'élite de la jeunesse et décourageait ceux qui étaient obligés de servir.
Pour combattre cette funeste influence de l'inaction sur l'esprit militaire de son peuple, Charles III créa des écoles (1). Il appela de France des savants, des ingénieurs ; il fonda d'excellentes institutions, (m ordre de chevalerie, des établissements pour les officiers pauvres, pour les veuves et les orphelins. Des hommes éminents, que nous allons retrouver sur les champs de bataille, Ricardos, 0-Reilly, O-Farril, furent investis des pouvoirs les plus étendus et nommés,, à la fois, directeurs de ces écoles et inspecteurs de leurs armes respectives. Mais ces semences de réforme, qui tombaient prématurément sur une terre mal préparée, avortèrent; une tempête d'opposition
(1) L'école (J'infanterle était au Port-Sainte-Marie, celle de cavalerie à Ocana, celle d'artillerie à Ségoviei
renversa les novateurs; on ferma les écoles, et leurs directeurs furent relégués dans d'obscurs emplois dont la guerre, qui remet chacun à sa place, devait les tirer.
L'administration imprévo.yanto et déconsidérée de Charles IV, ses préjugés personnels, achevèrent de ruiner ce qui restait des bonnes institutions ébauchées par son père. Le craintif monarque avait une aversion singulière pour les réunions de troupes : « Ne m'en parlez pas, je ne veux point de ces nouveautés, » répondait-il à un officier général qui l'engageait un jour à réunir un simple camp de manœuvre.
Aussi allons-nous retrouver, en 1793, les Espagnols du seizième siècle. Rapprochement singulier ! Les bataillons de volontaires de la république auront aussi plus d'une ressemblance avec, leurs ancêtres, ces bandes indisciplinées et pleines de fougue qui allaient, à Pavie, se briser contre les lourdes phalanges péninsulaires. Mais une campagne malheureuse suffira à nos jeunes soldats révolutionnaires pour éclairer leur rapide intelligence, pour discipliner leurs tumultueux élans; et alors on verra tomber, comme par enchantement, devant les légers essaims de nos mobiles tirailleurs, ces lourdes masses espagnoles, ces immobiles machines de guerre, qui n'auront rien changé à leur antique pesanteur.
ORGANISATION AU DÉBUT DE LA GUERRE. — Au début de la gUCrrC,
l'armée espagnole se composait de 44 régiments de ligne, de 10 bataillons légers et de 42 régiments de milice.
Les régiments de ligne (dont 9 étaient étrangers, flamands, ita- Uens ou suisses) avaient chacun deux bataillons actifs et un de dépôt. Les deux bataillons acfifs ne furent jamais portés simultanément au complet. Ceux qu'on envoyait à la fronUère avaient cinq compagnies : quatre de fusiliers, de 160 hommes, et une de grenadiers, de 120; total 760.
Les régiments de milice, <]ui ne faisaient partie intégrante de l'armée qu'en temps de guerre, formaient le contingent de la couronne de CasfiUe. C'étaient des espèces de colons militaires, habitant leurs villages, vaquant à leurs occupafions, et obéissant à des chefs choisis par eux entre les hommes les plus distingués de leurs cantons. Leurs colonels les réunissaient une fois par mois. Ces régiments, appelés du nom des provinces qui les recrutaient, ne se composaient que d'un seul bataillon de 720 hommes, toujours au complet; ils avaient deux compagnies d'élite, grenadiers et chasseurs. Cette organisation remarquable donna les résultats les plus satisfaisants : au début des hosti- Utés, les compagnies d'élite furent portées à la frontière et s'y firent une belle réputation.
F.a couronne d'Arapon fournissait les miquelets, véritable type de l'infanterie légère, infatigables montagnards, partisans agiles, toujours en mouvement pour éclairer Farmée. Leur service durait ordinairement autant que la guerre.
La Catalogne tenait en réserve ses soumatens, c'est-à-dire toute sa population virile, qui, à l'appel du tocsin, dont elle porte le nom, devait courir aux armes, mais seulement quand ses foyers étaient menacés. Les soumatens n'avaient point d'organisation régulière, et c'étaient, le plus souvent, des moines ou les curés des paroisses qui les commandaient.
La cavalerie comptait 12 régiments de 5 escadrons à 180 chevaux ; total 10,800. C'était peu pour un pays qui avait fourni 80,000 chevaux à Philippe IV. La multiplication des mulets en Espagne y avait singulièrement appauvri la race chevaline. Du reste, les chevaux et l'équipement étaient parfaits.
Douze bataillons d'élite, la moitié suisses ou gardes vallones, et huit escadrons de carabiniers royaux, formaient, sous le nom de maison du roi, la réserve de l'armée.
Chez les puissances militaires à leur déclin, c'est la supériorité des armes spéciales qui est la dernière à se perdre. L'artillerie espagnole en fournissait la preuve : elle était restée l'honneur de l'armée. Son personnel, qui jouissait d'une protection toute spéciale, était instruit, exercé; on avait conservé l'ancienne organisation française, un seul régiment, dont le chef commandait, sous le litre de colonel-général, l'arme tout entière. Quant au matériel, il foisonnait : c'étaient le Mexique et le Pérou qui fournissaient les métaux; et la fonderie, tout récemment introduite dans la Péninsule, était dirigée par un Français nommé Marilz, qui avait signalé son zèle d'importateur par la profusion de ses œuvres. Là, du reste, comme ailleurs, toujours peu soucieux des progrès de l'art, les Espagnols étaient restés en arrière, en négligeant surtout d'alléger leurs pièces. Aussi allaient-ils, comme (ians la guerre de 30 ans, traîner en campagne du canon 24 et des mortiers de tous calibres. Cependant ils devaient bientôt faire connaissance avec l'artillerie volante des républicains, et rado{)ter. Leurs obusiers, seuls, avaient déjà une supériorité qu'ils ont conservée jusque dans les dernières années de l'empire.
L'arme du génie so com[)Osait d'un régiment de sapeurs et mineurs et de 150 ofiiciers d'élat-major qu'on employait indistinctement aux travaux de fortifications et à l'architecture civile.
Le recrutement se faisait par l'embauchage d'abord, jiuis [)ar If>s fjiilntas, espèce de conscrijiiion qui consislait, comme son nom Tin-
diquo, à prendre au sort un liomme sur cinq. Pour la guerre qui s'ouvrait, on n'eut pas besoin de recourir à ce tirage ; les volontaires, qui venaient s'offrir de toutes parts, suffirent; même on abusa de cette affluence, car on n'eut pas honte d'enrôler en bandes irrégulières, à la solde du clergé, des hordes de misérables, la lie des villes, qui, sous la conduite des plus effrontés d'entre eux, quelquefois même de criminels graciés , allaient se livrer à d'affreux brigandages, dont les vrais soldats eurent plus d'une fois à rougir.
Les bas-officiers avaient quelques droits à l'épaulette, mais celle-ci se donnait principalement aux cadets. La noblesse n'était de rigueur que dans les dragons.
Pour encourager les armes spéciales^ où l'avancement est si lent, on donnait à leurs officiers des grades supérieurs dans le reste de l'armée, qui, de cette manière, se peuplait de sujets instruits. Cet usage est toujours en vigueur.
Les services accessoires se sentaient encore des beaux jours de la monarchie, celui de santé surtout, qui était traité avec un luxe vraiment royal.
Mais, à cette armée si complète dans ses détails, à ce corps dont les formes laissaient si peu à désirer, il manquait l'animation intérieure, c'est-à-dire, la science des manœuvres, l'ensemble, et cette foi réciproque des chefs et des soldats qui double la force des bataillons. L'esprit de l'armée était incertain. Le feu catholique qui avait éclaté au 21 janvier n'avait point d'aliments au fond des choses; c'était une explosion éphémère, déterminée par les excès de la révolution et surtout par les calomnies odieuses qui s'élevaient contre elle dans toute l'Europe, et que l'Espagne avait accueillies avec la vivacité et l'aveuglement des imaginations ardentes et sombres.
Le bon sens national et, par dessus tout, nos succès, amenèrent, dans la deuxième campagne, une réaction si complète, qu'elle prit bientôt sur les événements mêmes de la guerre la plus sérieuse influence. Ce fut aussi un effet du contact de la terre brûlante de France, de ce sol en fermentation, où devaient rapidement éclore les germes de l'esprit démocratique que recelait dans tous ses rangs l'armée espagnole; car c'était l'armée d'une nation dont l'histoire atteste, à toutes ses pages, l'indomptable acharnement à poursuivre, nonobstant les plus désespérantes entraves du despotisme, le fantôme insaisissable de ses libertés, cette idole à laquelle tout Espagnol un peu éclairé ne pouvait voir, sans une admiration sympathique, ses adversaires sacrifier avec tant de ferveur et d'héroïsme.