DIVERSION DANS LES ASPRES
Revers méridional des Aspres. — Augereau , chargé d'attirer la Union dans ces montagnes, prend position à Oms. — Il simule des travaux de route et de retranchement. — La Union , se croyant menacé par le Tech supérieur, cherche à couvrir cette gorge en amont de Céret. — Affaire de la Palméra. — Combat du Riucerda. — Les Espagnols entraînés jusqu'à Oms. — La Union cruellement désabusé.
théâtre de la diversion. — Oms, qu'Augereau allait prendre pour pivot de ses manœuvres, signale la position militaire la plus importante des Aspres. C'est, en effet, d'un massif au pied oriental duquel est situé ce village, que se détachent les deux branches qui interceptent le bassin du Rear, dégorgeoir et principale artère de ce pâté de montagnes. Ces deux branches vont longer, l'une la rive droite de la Tet, l'autre la rive gauche du Tech. La dernière est la seule que nous ayons à considérer.
Cette branche, qui couronne la berge gauche du Tech et court ainsi de l'ouest à l'est, est jalonnée par trois pitons principaux , les trois montagnes : d'en Françou , au sud d'Oms; du Mouscaillou, à la hauteur de Saint-Ferréol ; et de la Calcine, au-dessus de Llauro. Ce tronçon formait la crête du revers méridional des Aspres où Augereau allait s'engager. La charpente de ce revers est dessinée par quatre rameaux qui descendent vers le Tech. Le premier a son nœud d'articulation à l'ouest d'Oms, et passe par Taillet et Notre- Dame-de-Roure. Les deux suivants, qui saillissent de la montagne d'en Françou, ou plutôt de la Butte Verte, aux sources du Riucerda, encaissent ce torrent et prennent les noms de hauteurs de Roirol et de Palméra. Enfin, le qua-
trième rameau part du Mouscaillou et descend sur le Tech par Saint- Ferréol. L'ensemble présente un plan incliné dont la ligne de plus grande pente forme un angle aigu avec le cours supérieur de la vallée.
Ce théâtre se prêtait admirablement au rôle qu'on voulait y jouer. D'abord, les accidents superposés de ce sol en amphithéâtre permettaient d'éluder toutengagement sérieux. Ensuite, la ligne d'Oms à Llauro avait réellement, eu égard à la situation respective des deux partis, un double avantage qui, dans la défense comme dans l'attaque, en molivait la prise de possession par l'armée française : d'abord l'avantage de couvrir le Rear, qui coulait sur les derrières de cette armée; l'avantage ensuite de se présenter comme la meilleure base pour opérer sur Céret.
opérations. — Augereau donc, après avoir établi son centre à Oms, envoya sur sa droite, à Taillet, la légion des Allobroges, et prolongea sa gauche jusqu'à Llauro, comme pour se maintenir en communication avec Trouillas. Puis, dans le but de faire croire à des projets sérieux, il fit remuer de la terre de tous côtés : au sommet et sur les lianes du Mouscaillou qui se couvrit ainsi d'ébauches de redoutes, et au pied de cette montagne où se dessina bientôt le tracé d'un chemin à canons, lequel semblait destiné à relier Oms à nos camps du Rear.
Cette poussière acheva d'aveugler la Union. De plus en plus convaincu que l'armée républicaine se disposait à envelopper sa gauche, il s'empressa de donner à cette aile une nouvelle extension. Déjà, dans ce but, il venait d'occuper par une redoute les hauteurs de Palméra, au sud-ouest de Saint-Ferréol. Continuant donc de prolonger sa gauche, il fit descendre de Palméra 300 hommes d'élite, qui traversèrent le ravin du Riucerda et allèrent s'établir sur le mont Roirol. Cette montagne commande la rive gauche du grand torrent de Polinère, par laquelle rive, de Taillet, nous pouvions nous précipiter sur le Tech, en face du pont de Reynes.
Augereau avait son avant-garde en tête du Riucerda, sur la Butte Verte. 11 fut prévenu, dans la nuit, du mouvement
des Espagnols, et, au point du jour, il engagea sur les deux rives du Riucerda deux colonnes qui devaient, celle de droite, tenter une fausse attaque sur le Roirol, et celle de gauche, forcer la redoute de la Palméra. Cette redoute gardait l'étroit et unique passage qui, à cette hauteur, mettait en communication les deux rives du torrent, en sorte que sa chute entraînait forcément celle du poste avancé de Roirol. Attaqués avec une vigueur remarquable par les nôtres, les défenseurs de la Palméra allaient succomber, quand accoururent à leur secours deux bataillons de gardes vallones et 6 pièces d'artillerie, qui nous arrêtèrent. Nous nous retirâmes. Néanmoins , dès l'entrée de la nuit, les Espagnols se hâtèrent d'évacuer les hauteurs de Roirol, et renforcèrent de deux bataillons la redoute de Palméra.
Le lendemain, Augereau revint à. la charge, enleva la Palméraj et poursuivit les Espagnols jusqu'au bord du Tech. L'alarme se répandit dans la vallée jusqu'au pont de Reynes, qu'on désarma précipitamment de l'artillerie qui le défendait. Nous restâmes ainsi maîtres des hauteurs de Palméra et de Roirol, et notre poste de Taillet, augmenté de trois bataillons, en envoya un occuper Notre-Dame-de-Roure, pour se relier au Roirol.
Nous touchions au Tech. La Union alors, croyant le moment décisif arrivé, rassemble tous les Espagnols qui stationnaient àCéretet les Portugais répandus entre ArlesetPalauda, donne au général Mendinetta le commandement de ces troupes , et, après avoir mandé en toute hâte 2,900 hommes du camp des Trompettes, lesquels s'empressèrent d'accourir sous les ordres du chef même de ce camp, du prince de Monforte; le 10, à l'aube du jour, il lance, des retranchements du pont de Céret sur nos postes avancés, une colonne de 3,000 baïonnettes. Nos soldats, qui ne s'attendaient pas à cette brusque attaque, sont surpris et se divisent : les uns se replient sur la Rutte Verte, les autres, entraînés en sens contraire, se réfugient momentanément sur la butte Saint-Paul, au bord du Tech, au milieu des positions ennemies. Ces derniers semblaient perdus ; déjà une colonne de gardes vallones mena-
çait sur leurs derrières l'ermitage de Roure et leur coupait le chemin de Taillet; mais leur audace les sauva. Sous le feu de la colonne d'attaque, sous le canon de Saint-Ferréol, ils remontent le Riucerda et regagnent la Butte Verte. Cependant les Espagnols les repoussent jusqu'à Oms, envahissent le village, et ne s'arrêtent qu'après avoir fait une reconnaissance sur la position que nous venions de prendre en arrière. Alors, abandonnant Oms, ils s'en furent bivouaquer sur les hauteurs de Taillet, dont les défenseurs avaient suivi le mouvement rétrograde d'Augereau.
Huit mille Espagnols se trouvaient ainsi engagés ou prêts à s'engager dans les Aspres. Augereau avait donc atteint son but (1). Aussi, le lendemain 11 , se borna-t-il à réoccuper Oms, et à tenir l'ennemi en haleine par un feu continu. De son côté, la Union se disposait à reprendre ce même village, quand une nouvelle, aussi accablante qu'inattendue, vint tout à coup déchirer le voile qui couvrait ses yeux.
(1) Ce but était si bien atteint, que Dugommier écrivait à la Convention, le 12 floréal : « Le comte de la Union a parfaitement donné dans le panneau : il a cru que le chemin que j'avais fait tracer à droite de l'armée était celui dont je voulais me servir pour aller à lui ; il s'est empressé d'en interrompre la communication. Il a eu la sottise de perdre son temps dans la montagne où je l'avais attiré, et j'ai profité de son erreur pour l'attaquer vivement par notre centre... » (Moniteur, séance du 16 floréal.)