‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 12 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

BATAILLE DU BOILOI.

Forces et dispositions des deux armées autour du Boulou. — Champ de bataille. — Journée du 11 floréal (30 avril). — Notre division du centre tourne le camp du Boulou par les Albères. — Surprise et immobilité de l'ennemi. — Forte position de Montesquiou. — Célèbre attaque et enlèvement de ce poste capital. — Pérignon se concentre dans les Albères , et achève d'intercepter la chaussée de Bellegarde. — Conseil de guerre réuni à Céret, où les Espagnols décident qu'ils repasseront les Pyrénées par le col Portell. — Journée du 12 floréal (1er mai). — Le camp du Boulou entièrement évacué. — Ses défenseurs se retirent vers le Portell, que nous ne réussissons pas à intercepter. — Mouvement décisif de la cavalerie française.

— L'armée espagnole acculée aux montagnes. — Son affreuse déroute. —

— Beaux résultats de cette grande bataille.

situation des deux armées. — L'armée espagnole était réduite à 23,276 combattants disponibles, dont 1 ,400 cavaliers seulement; car c'était tout ce que, des 5,183 chevaux renvoyés en Catalogne pour y faire leur hivernage , la Union avait rappelé à lui, tant il s'obstinait à croire que les hostilités allaient se concentrer dans les Auprès, où il n'aurait eu que faire d'une cavalerie plus nombreuse. Voici, au surplus, comment ses forces actives étaient distribuées.

Son aile droite, général Navarro, de 6,944 hommes, que l'affaire de Palau avait entièrement séparée du Boulou, occupait Port-Vendres et Gollioure, et ses avant-postes ne dépassaient pas Argelès. L'aile gauche, composée des divisions réunies de Curten et du général portugais Forbes, auxquelles le lieutenant-général de Monforte venait de joindre 2,900 baïonnettes, l'élite du camp des Trompettes ; la gauche comptait 8,018 combattants, avec lesquels le général en chef opérait dans les Aspres. Enfin, au centre, le camp du Boulou renfermait 8,314 soldats, dont 5,514 garnissaient les retran-

chements de la rive gauche du Tech. Sur la rive droite, c'est-à-dire àMontesquiou et au camp des Trompettes, il ne restait donc que 2,800 défenseurs, dont 800 dragons à cheval. C'est sur cette poignée d'Espagnols qu'allait tomber la masse de l'armée française.

Cette armée comptait en première ligne 30,900 hommes. Ils étaient répartis avec toute la sagacité qu'on pouvait attendre d'un chef qui avait si habilement donné le change à ses adversaires. A gauche, 7,364 soldats de ligne ou volontaires et 100 hussards, sous les ordres du général Sauret, avaient pour tâche de contenir la division de Collioure. A droite , Augereau, qui, avec 6,401 combattants et 80 cavaliers, avait entraîné la Union au fond des Aspres, était chargé de faire face à tous les retranchements de la rive gauche. Enfin, au centre, le général Pérignon, à la tête de 8,573 baïonnettes, de 1,357 chevaux et de 150 artilleurs, qu'une réserve de 6,325 fantassins et de 550 cavaliers s'apprêtait à seconder; à la tête de 16,955 hommes en un mot, Pérignon devait porter le coup décisif. (Voir la situation de l'armée en ligne le 11 floréal.)

La qualité des troupes qui allaient s'entre-choquer modifiait encore à notre avantage la disproportion numérique des forces en opposition. Ainsi, les trois premières brigades assaillantes, Martin, Chabert et Point, formaient l'élite de l'armée républicaine, et la réserve était choisie dans ce qu'il y avait ensuite de plus solide ; tandis que les 2,800 Espagnols, menacés par nos 17,000 meilleurs soldats, n'avaient jusque-là montré que l'ordinaire valeur des troupes qu'on laisse à la garde des retranchements.

A d'aussi belles dispositions il ne manquait plus que l'admirable manœuvre qui allait les couronner.

les alrëres. — Toutefois, pour bien comprendre cette manœuvre célèbre, il faut se rappeler que les Albères, à leur centre, c'est-à-dire au pic Nioulous, se bifurquent en deux branches qui vont tomber dans la grande dépression du Pertus, l'une immédiatement au-dessus du Boulou, l'autre en face de Bellegarde; que la grande route d'Espagne forme, avec ces deux branches, le troisième côté d'un triangle, dit

pla de l'Arc, sur lequel le canon de Bellegarde est sans action. En sorte que pour tourner le camp de l'ennemi et prendre en flanc sa ligne d'opération, dont le Boulou ne couvrait que le débouché en plaine, il nous suffisait de franchir, par quelque dépression de sa crête, la branche septentrionale des Albères, celle que termine le pic isolé de Saint- Christophe. Or, comme ce piton garde ou surveille toutes les rampes par lesquelles on peut , en évitant la grande route , gagner le pla de l'Arc, c'était un point essentiel à occuper. Néanmoins les Espagnols l'avaient abandonné; car, depuis que la possession de nos places de la côte les avait rendus maîtres des deux rives du Tech, ils ne voyaient plus, dans ce pic isolé, qu'une sentinelle perdue, propre tout au plus à éclairer le chemin longitudinal des Albères, lequel d'ailleurs n'était alors pour personne d'aucune utilité. Ils pensaient avoir assez fait pour leur droite en surchargeant d'ouvrages défensifs îe village de Montesquiou, situé sur le penchant inférieur du Saint-Christophe, à 847 mètres audessous de la chapelle^ui en signale le sommet. Cette faute allait être cruellement expiée.

JOURNÉE DU il FLORÉAL (30 AVRIL).

le boulou tourné. — Le 10 floréal (29 avril), avant minuit, par un temps sombre, pendant que la division Sauret (4,695 hommes), maîtresse des deux rives du Tech à la hauteur d'Elne, se déployait des bords du torrent aux montagnes, en avant de Saint- André et face à Argelès; que derrière elle, en seconde ligne et en réserve, la brigade Yictor Perrin (2,669 IO barrait la plaine jusqu'à Saint-Genis ; le général Martin, à la tête de 3,091 chasseurs, éclairé par 300 chevaux, soutenu à gauche par 500 autres qui passaient le Tech à Ortaffa, enfin suivi d'un convoi de 14 pièces d'artillerie légère que couvrait une arrière-garde de 150 cavaliers, Martin franchit le gué de Brouilla, traverse rapidement la petite plaine d'Agouillouse, et, laissant Saint-Genis à droite, monte à La

Roque, qu'il trouve évacuée ; puis il gagne, un peu à l'ouest de ce village, un sentier ardu qui gravit le pic de Saint-Christophe. Là, quittant son escorte, conduit par des guides sûrs, protégé par d'épaisses ténèbres, il fait défiler sa brigade homme par homme. Des mulets portent à dos 6 pièces de 2 et 12 autres dites républicaines. Dans cette périlleuse ascension, le moindre petit poste peut tout perdre : on ne rencontre personne, et bientôt la tête de la file atteint la chapelle Saint- Christophe, autour de laquelle vient se former l'heureuse brigade. Martin l'installe à la hâte ; puis il détache 800 chasseurs qui descendent au pas de course le revers méridional de la montagne, et vont intercepter, par le pla de l'Arc, au pont Maillols, près des Ecluses-Hautes, la rampe du Boulou au Pertus.

Cependant la brigade Chabert (2,648 h.) avait passé le Tech sur les traces du général Martin, et, précédée aussi par 300 chevaux, s'était avancée sans résistance jusqu'au pied de la butte de Villalongue, derrière laquelle, après avoir fouillé le village sans y trouver un seul Espagnol, elle s'était déployée perpendiculairement au Tech, sur une ligne que la brigade Point (2,774 h.) était venue ensuite prolonger jusqu'au torrent. Enfin , en arrière et en potence, la cavalerie, concentrée sous les ordres du général Labarre, et les 14 pièces d'artillerie volante qui avaient escorté le général Martin, surveillaient la plaine, hors de toute portée de canon.

La rive gauche suivait le mouvement : un fort parti allait garder le passage d'Ortaffa, qui avait été désigné comme point de retraite en cas d'échec; Despinoy, avec 1,074 hommes récemment extraits des bataillons stationnaires, prenait position à Banyuls-les-Aspres; en arrière de ce village se concentraient deux brigades de réserve et 550 chevaux ; puis, en dernière ligne, sur les éminences de Tressères, se développaient 8,000 réquisitionnaires, destinés « à ajouter à l'ensemble de ces dispositions le prestige imposant de la supériorité dunombre.»

Un beau soleil de printemps vient bientôt découvrir aux Espagnols un spectacle aussi terrible qu'inattendu : en arrière

et au-dessus de leurs têtes, les Albères hérissées d'armes ; leur droite enveloppée ; devant eux, toute la plaine étincelante de baïonnettes. L'absence du chef qui est responsable de la rive la plus menacée, l'aspect désert du camp des Trompettes, auquel ce chef a, la veille même, enlevé plus de la moitié de ses défenseurs , cet abandon, cet isolement, achèvent de les confondre : ils restent atterrés.

Cependant le général Martin descendait du Saint-Christophe, coupait à la Croix-des-Signaux, sur la croupe occidentale du pic, le chemin de traverse de Bellegarde, et manœuvrait comme s'il allait fondre sur Montesquiou ; le général Point abordait l'entrée du petit vallon dont ce village occupe la tête ; Labarre, avec sa cavalerie, remontait le Tech pour couvrir le mouvement de Point; enfin, Chabert, qui conduisait du côté de l'est l'attaque principale, s'avançait de Villalongue. Inutiles provocations : les Espagnols persistent dans leur immobilité, et deux heures se passent ainsi dans l'attente. prise de montesquiou. — Montesquiou occupe le sommet d'un rocher en saillie sur le flanc septentrional du Saint- Christophe, c'est-à-dire la plate-forme d'une sorte de gradin dont la contre-marche présente vers le nord un escarpement presque à pic, et dont les faces latérales vont, en talus rapides, se perdre à droite et à gauche dans deux larges et profonds ravins. Une butte, qui ressaute sur le profil de la montagne et s'en détache par une légère échancrure, couvre le village au midi. Ainsi donc, ce site présentait déj à par lui-même toutes les conditions requises pour une excellente défense. Néanmoins, il avait été, par surcroît, hérissé de retranchements : une vaste et forte redoute couronnait la butte du sud ; des parapets, qu'on avait mis quatre mois à consolider, bordaient les escarpements ; un vieux château-fort, relevé de ses ruines, servait de réduit; des abattis encombraient les ravins d'alentour; enfin 20 obusiers et 3 canons de gros calibre fouillaient les replis et battaient au loin les abords de cette redoutable position.

Vers huit heures, Pérignon qui commandait l'attaque en personne, après avoir pris ses dernières dispositions et s'être ii. 4

bien assuré que rien ne bougeait du côté de Céret, voyant les Espagnols toujours plongés dans leur assoupissement et comme enchaînés par un sommeil magique, se décide à rompre le charme. Il déploie ses chasseurs et ses fusiliers, forme ses grenadiers en colonnes d'attaque, et donne l'ordre à deux pièces en batterie sur les crêtes au-dessus de Villalongue, d'ouvrir le feu. A ce signal, Montesquiou est soudain assailli de trois côtés à la fois : au sud par Martin, à l'est par Chabert, et au nord par l'adjudant Frère, qui formait l' avant-garde du général Point, avec trois compagnies d'élite de la 147e demibrigade. L'ennemi alors se réveille, le combat s'anime, et bientôt les éclats du canon et de la fusillade roulent confondus dans les échos des Albères.

C'était pour nos soldats régénérés et amenés en face de ce poste de douloureuse mémoire, devant lequel ils avaient naguère subi tant d'humiliations, c'était le moment de prendre leur revanche. Ils dépassèrent tout ce qu'on pouvait attendre de leur récente métamorphose, tout ce que l'aiguillon de la vengeance peut ajouter au courage d'ardeur et d'emportement. Aussi, ce que cette fameuse attaque de Montesquiou enfanta de saillies d'audace et de traits d'héroïsme, ce que furent les premiers élans de nos chasseurs, l'entraînement et l'ensemble de nos colonnes de grenadiers, les prouesses de nos hussards et de notre artillerie à cheval, que les précipices n'arrêtaient plus : nous n'essayerons pas de le décrire; car ce serait vouloir peindre un des plus violents accès de l'indescriptible fanatisme de nos premières légions républicaines, que la fumée des Combats exaltait parfois jusqu'au délire, ils trouvèrent, au surplus, des adversaires dignes d'eux. Carie colonel Vénégas, qui défendait Montesquiou avec son régiment, sentant que le poste confié à sa valeur était l'ancre de salut de l'armée espagnole, se montra à la hauteur de sa position et sut y élever les siens. Cependant les efforts désespérés de la défense n'égalaient pas encore la frénésie de l'attaque.

La Union n'était pas encore entièrement désabusé, et toujours immobile à Céret , il se bornait à renvoyer au camp des Tompettes les troupes qu'iLen avait distraites et le prince de

Monforte qui les lui avait amenées. Mais le prince, effrayé des masses qui couvraient la plaine, et n'osant dépasser le Boulou, se contentait à son tour de détacher au secours de Vénégas deux bataillons de ligne soutenus par un régiment de dragons. Encore enjoignait-il à ce faible détachement de s'arrêter en deçà du champ de bataille, la cavalerie au pied des hauteurs et l'infanterie sur un plateau que sa situation entre les Signaux et une petite redoute inférieure, désignait comme devant servir de refuge aux défenseurs de Montesquiou.

Ainsi ces braves, au lieu du renfort dont l'approche ranimait déjà leur espoir, n'eurent plus bientôt sous les yeux que ces apprêts sinistres* Néanmoins leur courage tint à cette rude épreuve. C'est qu'aussi brillait à leur tête un noble exemple : partout en effet où la mort leur enlevait un chef, partout où sévissait le danger, ils voyaient accourir leur intrépide colonel. Tous ses postes étaient mutilés, la plupart de ses officiers mordaient la poussière, et son sang coulait par deux larges blessures; mais, ni les tortures qui déchiraient ses entrailles, ni le navrant spectacle qui l'entourait, ne purent ébranler ce cœur héroïque, et il fallut que l'indomptable Espagnol sentît venir sa dernière heure, pour qu'il songeât à se retirer sur la troupe qui l'attendait.

Pérignon, en voyant l'ennemi s'affaisser, devina ses dispositions, et, avare du sang de ses soldats, il voulait leur épargner un cruel et inutile assaut, c'est-à-dire attendre, pour envahir Montesquiou, la retraite imminente de ses défenseurs. « Ce poste a été attaqué vingt fois dans la dernière campagne, « et vingt fois nous en avons été repoussés ; dans une heure « cependant je t'y ferai entrer, » disait-il au jeune représentant Milhaud qui s'impatientait à ses côtés. Mais l'impétueux conventionnel, sans plus écouter le général, court se jeter à la tête de 80 hussards qui, eux aussi, brûlent d'impatience. Alors Pérignon, craignant d'être débordé, donne le signal de l'assaut. La charge donc retentit sur toute la ligne française, et soudain les troupes légères à la débandade , les grenadiers en colonne et la baïonnette croisée, les hussards mêmes

le sabre au poing, en un mot nos trois brigades se ruent sur Montesquiou et y pénètrent de toutes parts (1), fantassins, cavaliers, pêle-mêle, à travers les ravins, les abattis, les balles, la mitraille. En un clin d'œil , ils inondent le village et font main basse sur 23 bouches à feu qu'ils s'empressent de tourner contre le camp des Trompettes. Les Espagnols qui sont encore debout, s'échappent, emportant leur glorieux chef que la mort allait consoler.

préparatifs d'une seconde RATAiLLE. — Il n'était que deux heures; mais, à des troupes qui avaient passé la nuit à escalader les Pyrénées et la moitié du jour à emporter d'assaut un de leurs rochers converti en citadelle , que demander encore? Pérignon se borna donc à laisser jusqu'au soir, tirailler contre les Signaux et les Trompettes-Hautes, les corps qui avaient le moins souffert, et il employa les autres à relever les retranchements de Montesquiou.

Dugommier, de son côté, prenait également toutes ses mesures pour assurer la conservation de cette précieuse conquête. D'abord, pendant l'action, afin de mieux juger de son ensemble et parer avec plus de sang-froid à toute éventualité , il s'était tenu en seconde ligne, à Banyuls-les-Aspres, y avait transporté son quartier général et fait dresser en avant du village une batterie de trois pièces^de 24, destinée à tourmenter le camp des Trompettes ; puis, le combat terminé, il avait appelé à lui sa réserve qui, depuis le matin, se tenait concentrée en arrière de Banyuls. Elle se composait : de 3,257 soldats d'élite aux ordres du général Lemoine, d'une autre brigade de 1,914 baïon-

(1) Le premier qui entra à Montesquiou fut le sous-lieutenant Cliamorin, du 6e bataillon de l'Hérault, que Pérignon nomma capitaine-provisoire sur le champ de bataille même, et qui plus tard, après avoir assisté à 142 sièges ou combats et conquis le grade de général, devait périr d'une mort héroïque au delà de ces Pyrénées où il venait de recevoir sa première blessure. On cita aussi comme s'étant particulièrement distingués à cette mémorable affaire : Cassan, qui est mort de nos jours, général aussi, et quatre anciens volontaires du 2e bataillon du Gers, que leur bravoure avait déjà portés à divers échelons de l'hiérarchie militaire et qui étaient destinés à monter jusqu'au sommet : Lannes, Bancl, Lagrange et Boyer. Cette prise de Montesquiou eut du reste une longue célébrité et fit, jusqu'à la fin de leur carrière , l'orgueil de tous ceux çui eurent le bonheur d'y prendre part.

nettes, et des 550 chevaux que commandait le général Quesnel. Ces 5,801 hommes, dès que la nuit fut tombée, franchirent le gué de Brouilla et allèrent : la brigade Lemoine, renforcer Martin sur la crête des Albères ; le reste de l'infanterie, remplacer, entre le gué de Brouilla et Montesquiou, les colonnes d'attaque qui achevaient d'appuyer à ce dernier point; enfin le général Quesnel, joindre ses chevaux à la masse de notre cavalerie que Labarre tenait groupée sous sa main, en aval des Trompettes-Basses. En même temps, la brigade Victor était mise à la disposition du centre; en sorte que Pérignon finit par réunir sous son commandement les deux tiers de l'armée assaillante.

Cependant les feux qui, de la Roque aux Signaux, envahissaient peu à peu et illuminèrent bientôt tout le versant des Albères, le bruit des troupes en marche qui se'croisaient dans la montagne, les cris des patrouilles et des sentinelles, les chants tumultueux de nos bivouacs, annoncèrent aux Espagnols que l'armée victorieuse achevait de se concentrer audessus de leurs têtes. Ce spectacle, en opposition avec les ténèbres, l'immobilité, le silence où ils étaient plongés, formait un contraste désespérant; ils le supportèrent néanmoins toute la nuit, sans proférer une plainte, attendant avec une sombre résignation le parti qu'allait prendre le conseil de guerre réuni à Céret par le malheureux général qui les avait jetés dans cette affreuse situation.

Dans ce conseil, le chef d'état-major de la Union, Tomas Morla, officier distingué, proposait d'abandonner tous les retranchements et de fondre en masse sur Montesquiou, de concert avec la division de Collioure, qui, de son côté, tenterait de se faire jour à travers notre droite. C'était un parti extrême, mais le seul qui offrît à l'armée que nous tournions quelque chance de se rouvrir l'unique voie par où elle pouvait encore sauver sa cavalerie, ses équipages et ses canons : la grande route de Bellegarde. Mais la majorité se prononçait pour une retraite par le col Portell. En vain le général Morla, voyant ses conseils repoussés , insistait-il pour qu'au moins cette périlleuse retraite se fît par le Vallspire, dont il répon-

dait de nous tenir momentanément écartés : c'était le parti le plus funeste qui devait prévaloir. Il fut donc arrêté : que les troupes campées sur la rive droite remonteraient jusqu'à Maureillas; que de là au pont de Céret, elles se déploieraient le long du Tech, de manière à former une chaîne derrière laquelle viendrait, par le pont, s'écouler la division de la rive gauche, qui gagnerait ainsi le Portell; qu'enfin cette ligne protectrice, devenue arrière-garde, suivrait et clorait le mouvement de retraite. Quant aux Portugais qui gardaient le Vallspire, ils devaient s'échapper par les issues qui s'ouvrent entre cette gorge et le bassin du Ter.

JOURNÉE DU 12 FLORÉAL (1er mai).

le camp du boulou évacoé. — Mais pendant que les Espagnols délibéraient encore, les Français agissaient, et mettaient tout en œuvre pour rendre impossible cette retraite en discussion. Dès quatre heures du matin, en effet, les généraux Martin et Lemoine commencent par se débarrasser du poste des Signaux, qui cède d'emblée, puis des Trompettes-Hautes, qui n'opposent qu'une faible résistance ; après quoi, contournant la croupe occidentale du Saint-Christophe, ils gagnent la rampe du Pertus, Martin aux Ecluses-Hautes, où il barrera la route d'Espagne, Lemoine aux Ecluses-Basses, d'où il doit aller intercepter le col Portell.

D'autre part, sur notre droite, Augereau, qui avait passé la journée de la veille autour d'Oms, à épier la retraite désormais inévitable du général Mendinetta, lequel s'obstinait à garder les hauteurs au nord de Taillet, Augereau s'étant aperçu, au point du jour, que son adversaire avait profité des ténèbres pour se replier sur Céret, commençait le mouvement d'en-avant-à-gauche qui lui était prescrit , c'est-à-dire qu'il rabattait sur les retranchements de la rive gauche du Tech ses deux brigades, Guieux. sur Saint-Ferréol, Mirabel sur Saint-Luc et le pla del Rey.

Les Trompettes-Basses tenaient encore, malgré la chute de tous les retranchements de la montagne qui les plongeait. Bientôt cependant le prince de Monforte, qui ne voulait pas attendre que les masses accumulées autour de Montesquiou vinssent l'écraser, jugea qu'il était temps de mettre à exécution le plan de retraite qui avait été convenu à Céret pendant la nuit. Il évacue donc le camp des Trompettes , et donne ordre à toute sa division de remonter la rive droite du Tech jusqu'à Maureillas. En même temps, il rassemble les 800 chevaux dont il dispose, en prend, pour former son arrièregarde, la moitié, etjette l'autre par le pont du Boulou, sur la rive gauche, pour couvrir la division las Amarillas, qui doit défiler par la route du Vallspire jusqu'au pont de Céret.

En se hâtant, ces deux divisions eussent peut-être échappé à nos fantassins, sans une heureuse inspiration du général Labarre. Il tenait, avons-nous dit, toute notre cavalerie groupée en arrière des Trompettes-Basses. Avide d'entrer en action, il en guettait le moment, les yeux fixés sur les escadrons espagnols. Il voit leur mouvement, et soudain il lance son lieutenant Quesnel, avec 800 chevaux, à la poursuite de Monforte, tandis que lui-même, enlevant le 22e chasseurs et le 1er hussards, ses deux régiments d'élite, qu'escorte une demibatterie volante, il saute dans le Tech et se précipite sur la route de Céret, pour tomber sur las Amarillas et le prévenir au gué de Saint-Jean ; car ce passage, qui débouche sur 3Iaureillas, ouvre à nos ennemis de la rive gauche l'entrée du col Portell.

Ce beau mouvement fixa le sort des Espagnols.

déroute. — Resserré dans un étroit couloir, entre la grande chaîne et la berge escarpée d'un torrent, Monforte ne peut résister à la pression des chevaux de Quesnel ; ses rangs comprimés se rompent, se confondent, et sa division tout entière n'offre plus bientôt qu'une masse inerte, roulant d'un mouvement machinal vers l'entrée du col où elle s'engage invinciblement, sans même accuser par un ralentissement, par une hésitation quelconque, le point où elle devait faire halte et se déployer. Les cavaliers de l'arrière-garde n'ont pas honte

même de se disperser ; mais c'est en vain qu'ils vont braver les plus formidables accidents de terrain pour gagner la route de Bellegarde : cette route les conduira aux Ecluses, où nos soldats les attendent.

Ce désarroi n'était rien cependant à côté de l'affreuse confusion de la rive gauche. Là, en effet, pendant que, coup sur coup, les explosions des immenses amas de poudre entassés du Boulou à Saint-Luc ébranlaient la plaine, 5,500 hommes, qui n'avaient pas brûlé une amorce, se précipitaient pêle-mêle de leurs retranchements sur le chemin de Céret, refoulés par les brigades Mirabel et Guieux, et par la nouvelle armée qui débouchait de tous les points de l'horizon; carie mouvement de victoire s'était communiqué aux bataillons d'inertie de notre seconde ligne et venait d'en faire des soldats. La route de Céret, comme un torrent, emportait vers le pont tout ce que lui versaient les hauteurs.

Labarre serrait sur cette route les 400 chevaux qui couvraient la cohue des fuyards, et il allait les charger, quand l'apparition soudaine d'une colonne ennemie qui débouchait sur sa droite à pas précipités, l'arrête. C'étaient les postes avancés de las Amarillas qui, poussés la baïonnette dans les reins, éperdus, se jetaient au hasard dans la direction du Boulou. Labarre envoie à cette troupe égarée quelques coups de canon et reçoit immédiatement à merci 800 prisonniers.

Cependant ce répit avait profité au reste de la division las Amarillas : d'abord aux escadrons de l'arrière-garde qui, eux aussi, s'étaient lâchement échappés par le gué de Saint - Jean, ensuite au gros des fuyards, qui avaient eu le temps d'atteindre le pont de Céret, par où ils commençaient à s'écouler.

Ce poste, confié à la brigade Vives, résistait encore à la débâcle; mais Augereau venait de l'aborder. L'impétueux général se rue aussitôt sur ces retranchements, d'où 6 pièces de gros calibre vomissent boulets et mitraille. De toutes paris, les colonnes victorieuses viennent s'amonceler autour de ce dernier obstacle. Enfin il est surmonté, le pont est libre, et Labarre le traverse au galop.

C'en était fait de cette armée en déroute, et, suivant une énergique expression de l'époque, le sol qu'elle avait jirofané l'eût engloutie tout entière, si nous avions pu la prévenir au col Portell. Malheureusement, l'âpreté des lieux et l'extrême fatigue de ses soldats avaient empêché le général Lemoine d'arriver jusqu'à ce passage, pourle fermer. L'infanterie espagnole put donc se sauver par là. Mais il restait l'immense file des équipages, qui, au milieu du plus horrible encombrement, s'efforçait d'atteindre Maureillas. Or, la fortune voulut que Labarre et Quesnel tombassent en même temps sur les deux extrémités de cette colonne ainsi engagée dans un détroit sans issue. C'était une de ces situations étranges, dont les péripéties de la guerre n'offrent que de bien rares exemples; aussi se dénoua-t-elle par une de ces scènes émouvantes, comme se plaît à nous en retracer l'imagination des peintres de batailles. Qu'on se figure, en effet, tout le matériel d'une armée, ses canons, ses chevaux, ses mulets, ses voitures, entassés sur l'étroite berge d'un torrent, au pied de la grande chaîne pyrénéenne; le feu mis aux poudres, le ravage des caissons volant en éclats, les pièces roulant dans les ravins, le bouleversement des attelages abandonnés, le désespoir des vaincus, la fureur des assaillants; et sur les abrupts revers des montagnes qui déployaient leurs ombres gigantesques sur ce chaos, aux abords du sillon obstrué où serpentait une longue traînée de vingt-cinq bataillons en fuite, les brillants cavaliers espagnols se précipitant à corps perdu à travers les rochers et les abîmes, traqués, mis en pièces par nos agiles et inévitables chasseurs, qui ne laissèrent échapper que les malheureux enfoncés déjà dans le perfide couloir du Pertus, d'où ils ne devaient plus sortir.

résultats. — Quinze cents Espagnols tués et autant de prisonniers, dont 1 général, 3 colonels et 75 officiers de tous grades; 150 bouches à feu et leurs voitures, 800 chevaux ou mulets, les tentes, les bagages de 20,000 hommes et les somptueux équipages de leur état-major : tels furent les trophées recueillis sur place. Mais la plus belle palme de cettr grande victoire, c'était la délivrance de notre frontière des

Pyrénées orientales ; car, sauf Collioure et Bellegarde, nos envahisseurs venaient de perdre toutes leurs conquêtes, y compris deux places de guerre, Fort-les-Bains et Pratz de Mollo, que les Portugais évacuèrent en toute hâte et sans combat. Et que nous avait coûté ce magnifique succès? Demandons-le à Dugommier : « Nos mesures avaient été si bien prises, écrivait-il le soir même à la Convention, qu'Une nous en a pas coûté dix frères d'armes et que nous n'avons eu que très-peu de blessés. »

Il faut en vérité, pour ajouter foi à une assertion si étonnante, le témoignage de Dugommier (1). Mais tout fut exceptionnel dans ces deux mémorables journées; au point qu'on a comparé la bataille du Boulou à une de ces batailles de parade dont toutes les phases, réglées à l'avance, se succèdent à point nommé. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais jusque-là, dans aucune de nos armées républicaines, jamais ensemble plus parfait, jamais entraînement plus général, ne s'était manifesté. Mais l'étonnement cesse quand on remonte à la cause: c'est que là, du général au dernier volontaire, il n'y avait pas, dans nos rangs, un seul homme qui ne comprît qu'une victoire sur les marches des Pyrénées, c'était l'invasion expulsée sans retour et l'affranchissement du pays, c'était une longue année de désastres effacée, c'était la réhabilitation enfin de cette armée naguère si cruellement dénoncée à la France et par elle accusée , la veille encore, de prolonger, au pied de ces remparts inaccessibles qu'elle avait laissé envahir, des douleurs déjà vengées sur toutes nos autres frontières. L'honneur militaire, le patriotisme, les plus entraînantes et en même temps les plus nobles incitations qui puissent aiguillonner une armée, transportaient celle-ci. Aussi fut-elle admirable et de bravoure et d'intelligence. Ses mouvements étaient comme

(1) Cette perte ne concerne évidemment que la journée du 12 où la résistance des Espagnols fut presque nulle. Il est probable, néanmoins, que toutes nos pertes n'étaient pas encore constatées dans la soirée du 12; car des rapports postérieurs à la lettre de Dugommier avouent 20 hommes tués. C'est encore un chiffre qui est à peine croyable.

spontanés : l'inspiration du chef circulait dans tous les rangs ; et cet heureux chef n'eut pour ainsi dire qu'à mettre à l'œuvre ses ardents travailleurs, pour recueillir la glorieuse moisson qu'il avait si habilement préparée. Rien ne manqua à la grandeur de la scène : on fit grâce aux émigrés prisonniers. Il fallait, pour les rendre à l'ennemi, éluder la loi; cette tâche délicate et périlleuse fut confiée au jeune capitaine Lannes, du 2me bataillon du Gers ; et c'est ainsi que débutait dans sa carrière sanglante, par une mission d'humanité, l'héroïque soldat de Montebello.

Ce fut le plus beau jour des Pyrénées orientales et l'un des plus beaux de cette immortelle compagne de 1794, où tant d'armées devaient se couvrir de tant de gloire. Ce fut aussi un jour de solennelle inauguration , car le canon victorieux de Boulou rompait le silence de nos frontières encore muettes. Aussi ce coup de foudre, d'heureux présage, fut-il salué par la France entière avec d'autant plus d'enthousiasme et de confiance, que le point où il venait de retentir était, de tous les points de l'horizon, le seul qui n'avait jusque-là signalé à cette chère et désolée patrie que des alarmes et des malheurs.

Page 1