SUITE DE LA BATAILLE DU BOULOU
Faute commise par Dugommier en préparant la bataille du Boulou. — Comment cette faute pouvait encore être réparée. — Le général en chef abandonne la poursuite des Espagnols pour le siège de Collioure. — La Union se retire sous Figuères. — Pérignon reste immobile au pied du col Portell. — Augereau se met tardivement à la poursuite des Portugais dans le Vallspire.
— Sa pointe sur la fonderie de Saint-Laurent de la Muga où il reste isolé.
— Pérignon investit enfin Bellegarde.
En préparant les deux grandes journées que nous venons de parcourir, Dugommier avait commis la faute de ne point appeler à lui toutes les forces dont il pouvait disposer. Et d'abord la division de Cerdagne, pourquoi, au lieu de l'abandonner à elle-même après la mort de Dagobert, ne lui avoir point renouvelé l'ordre de se rabattre dans le Vallspire, pour barrer à l'ennemi en déroute l'accès des gorges du Ter? Cette belle division, qui le 11 floréal, pendant que nous usions nos forces à l'assaut de Montesquiou, perdait les siennes à pousser une pointe sans but dans la vallée de la Sègre (1),
(1) Voici la relation de cette affaire, trop peu importante pour trouver place dans notre récit, mais bonne à citer à l'appui de l'assertion qui nous a amené à la signaler. Nous copions textuellement une relation officielle :
c L'adjudant Porte avait reçu l'ordre de faire une incursion sur le pays ennemi, du côté de Monteilla. Son détachement se composait de 2,010 hommes.
« Par méfiance de lui-même et par la confiance que l'adjudant général Porte avait clans les talents du chef de brigade Brouss, il engagea cet officier supérieur à venir l'aider de ses lumières. Modestie rare et louable!
« Cette colonne se mit en mouvement le soir du 7 floréal et se porta sur Monteilla où elle passa la nuit du 7 au 8. Le lendemain, elle marcha sur Alqueu et côtoya le ruisseau qui passe tout près de ce village. Elle découvrit l'ennemi. Il occupait les hauteurs de l'autre côté du même ruisseau. Le détachement forma trois colonnes. Elles se dirigèrent sur l'ennemi et sur les habitants qui s'étaient réunis à eux. Ceux-ci n'attendirent pas les colonnes et se portèrent avec promptitude au village de Caves éloigné d'une lieue d'AIqueu.
eût alors enveloppé dans le désastre du Boulou les 2,000 Portugais qui occupaient le haut Tech. En second lieu, quel parti avait-on tiré des 12 ou 15,000 hommes qui gardaient, depuis les bouches du Rhône jusqu'à la Tet, nos côtes que personnelle songeait à menacer? Il était cependant si facile d'en extraire 3 ou 4,000 soldats, qui, jetés dans les Albères, le 12 floréal, auraient permis à la brigade Lemoine, dont l'épuisement seul avait fait manquer notre mouvement sur le col de Portell, de fermer aux Espagnols cette dernière porte de salut. Pas un Espagnol alors, pas un Portugais n'échappait, et la bataille du Boulou eût probablement terminé la guerre. Mais il était temps encore de compléter cette belle victoire : il fallait franchir les Pyrénées , déboucher en masse du col Portell, poursuivre sans relâche les débris de la Union, l'enfermer dans Figuères ou le pousser la baïonnette dans les reins jusqu'à la Fluvia, jusque souslesmurs délabrés de Girone même, pendant que, par la vallée tournante du Ter dont elle maîtrisait les sources, la division de Cerdagne, reprenant le plan de Dagobert, se fût jetée sur le flanc ou les derrières de ces 12 ou 14,000 Espagnols qui n'avaient plus ni artillerie ni matériel. Leur moral aussi semblait avoir reçu une atteinte mortelle : le soldat était abattu, consterné ; les officiers, exaspérés, laissaient hautement éclater leur indignation contre ce chef aveugle dont l'impéritie avait encore dépassé leurs trop justes appréhensions , contre la honteuse mollesse d'un gouvernement abandonné à des mains énervées, auquel, pendant quatre mois de repos, ses immenses
« A mesure que les colonnes atteignaient les Espagnols , ils faisaient leur décharge sur les Français et prenaient la fuite. Cependant 500 hommes des ennemis tinrent ferme à Villauova contre 60 hommes et s'enfuirent quand ils virent arriver du renfort.
« Les habitants de Villanova, n'ayant fait aucune résistance, furent épargnés. Mais ceux d'Alqueu et de Caves, ayant fait cause commune avec les Espagnols, ces deux derniers villages furent incendiés, l'un le 10, l'autre le 11 floréal.
« Cette expédition produisit 1,000 sacs de grains, 160 moutons, 10 bœufs, 800 pains de munition, etc.
« L'adjudant Porte se plaignit des muletiers et des sous-ordres des vivres, comme des plus grands fripons et des ivrognes les plus décidés qu'il eût jamais rencontrés. »
ressources n'avaient pas suffi pour combler quelques brèches faites dans leurs rangs par la victoire; tandis que devant eux un ennemi vaincu, épuisé, avait fait surgir des ruines d'une invasion une armée formidable , l'armée qui les avait écrasés! Figuères était encombrée de fuyards, Girone sans défense, l'ardente Barcelone, tout le littoral, en fermentation. Au milieu de cette population catalane, si impressionnable, si disposée à secouer un joug qu'elle ne supportait encore qu'avec impatience, le joug alors si déconsidéré de la Castille, les conséquences d'un grand succès, audacieusement exploitées, étaient incalculables : on pouvait tout oser.
On pressait Dugommier de franchir le col Portell : on lui montrait le maréchal Schœmberg allant, en 1675, reconquérir Bellegarde sous les murs de Girone. Mais on ne transigeait point impunément avec l'impérieux Comité, et il avait prescrit de délivrer avant tout le sol de la république, non par une manœuvre savante, mais par une attaque de front. C'était bien assez déjà d'avoir, sans son autorisation, interverti l'ordre d'un plan de campagne qu'il avait approuvé, alors même que cette infraction de détail n'était qu'un retour à une des règles les plus élémentaires de l'art des sièges, règle qui commande de chercher à battre d'abord et à rejeter loin de la place que l'on convoite, l'armée qui peut en troubler l'attaque. Mais dans la nouvelle situation des choses, et quand personneen France n'avait encore porté ses regards au delà des Pyrénées, quel accueil eût reçu le projet d'aller conquérir les clefs de Collioure et de Bellegarde , au centre de la Catalogne?
Quoi qu'il en soit, Dugommier ne songea pas à dépasser ses instructions ; car le 12, sur le champ de bataille même du Boulou, son premier soin fut d'expédier au général Sauret l'ordre de se porter immédiatement à l'extrémité de la plaine» sous les places de la côte ; et il ne s'occupa de ses deux autres divisions que pour transformer à leurs dépens la troisième, celle de gauche, en armée de siège, laissant ainsi Pérignon et Augereau sans instructions précises, le premier à Maureillas, le second à Céret.
Cependant la Union profitait de ce répit pour achever sa retraite par le Portell. Il commença par recueillir, sur le col même, environ 12,000 fuyards qu'il fit bientôt descendre à La Jonquère, et il ne laissa au Portell qu'une faible arrière-garde, moins pour en défendre le passage que pour nous observer; puis, de La Jonquère, il dépêcha : deux bataillons à Bellegarde pour en compléter la garnison, 3,000 hommes à Espolla pour surveiller la rampe du col de Banyuls, et 2,000 à Vilardanal, pour assurer la communication de Roses à la grande route ; après quoi il s'en fut, avec ce qui lui restait, camper sous le canon de Figuères, où il installa son quartier général. Ainsi, non-seulement il renonçait à défendre la crête des Pyrénées, mais, en négligeant de s'emparer franchement du col de Banyuls, il abandonnait au sort des armes, au caprice des vents, son aile droite, restée intacte à Collioure.
Pérignon, qui occupait à Maureillas l'entrée du Portell, était seul en position de contrarier ces mouvements du général espagnol; mais réduit à deux brigades, Martin et Point, n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre bien clair qui l'autorisât à marcher en avant , il se tint immobile et conserva quatre jours encore cette fâcheuse attitude.
Augereau perdit également le reste de la journée du 12 et celle du 13 à observer, au-dessus de Céret, des hauteurs déjà gardées par la brigade Lemoine, qui se trouvait momentanément détachée et sans destination. Cependant le 13 au soir, ayant appris qu'un bataillon de 235 hommes (qui depuis quelques jours stationnait à Saint-Marsal sous les ordres de l'adjudant général Gilly), avait pénétré dans le Vallspire , il remonta la vallée du Tech qu'il trouva évacuée, et reprit possession de Fort-les-Bains et de Pratz de Mollo. Puis , le 15, il se mit enfin sur la trace des Portugais. Mais , depuis vingt-quatre heures , ces faibles auxiliaires de l'Espagne s'étaient échappés sains et saufs, par Saint-Laurent de Cerda; en sorte qu'à son arrivée sur ce dernier point , Augereau n'y trouva plus personne. Désappointé, il chercha un dédommagement, et profitant de sa position sur l'extrême frontière, iVse décida à tenter une pointe dans la vallée de la Muga.
Prise de la fonderie de saint-laurent. — Dans cette vallée remplie de forges, sur la rive gauche du torrent qui l'arrose et à une demi-lieue en aval de Saint-Laurent, s'élevait une vaste et riche fonderie de projectiles, unique en Catalogne et destinée à alimenter les nombreuses places de guerre de cette province. C'est de là qu'avaient été extraits les boulets et les bombes qui avaient naguère écrasé Bellegarde. Construit à grands frais, au prix de 6 millions, à ce qu'on assure, ce bel établissement, qui se trouvait à une marche de la frontière, n'était pas même à l'abri d'un coup de main et n'avait pour défense que l'âpreté de ses abords. C'était donc une proie séduisante , qui souvent, dans la dernière campagne, avait tenté Dagobert, et c'était un projet conçu par ce dernier qu'Augereau allait mettre à exécution.
Il franchit la frontière le 17 floréal (6 mai), avec ses deux brigades Guieux et Mirabel, et environ 200 dragons. Après dix heures d'une descente des plus laborieuses (1), il parut devant Saint-Laurent avec Guieux , tandis que Mirabel, qui avait pris à gauche, abordait la Fonderie.
Saint-Laurent seul fit quelque résistance : les Soumatens qui occupaient ce bourg, alors enceint d'une muraille, nous envoyèrent d'abord, en réponse à une sommation, des coups de fusil , puis ils se réfugièrent sur des hauteurs dont il fallut les débusquer. Les deux bataillons de ligne qui gardaient la Fonderie montrèrent moins d'audace : ils se hâtèrent de mettre le feu à leurs poudres et d'abandonner leur
(i ) Ce revers, qui est en effet fort difficile, avait été exploré par un capitaine du génie, du nom de Grandvoinet. Cet officier était attaché à l'état-major d'Augereau, et il ne cessa d'être l'intime conseiller de ce général. L'émigration avait fait peu de ravages dans le corps du génie; l'artillerie était absorbée dans sa spécialité que, du reste, elle pratiquait à merveille; et l'on sait combien étaient bornées les connaissances militaires des officiers qu'on improvisait du jour au lendemain dans les autres armes. Les officiers du génie, dont les études étaient d'habitude fortes et sérieuses, se trouvèrent donc en position de rendre les plus grands services, et ils les rendirent. Mais comme au taleut ils ajoutaient la modestie, leurs noms furent oubliés. Môme, la salutaire influence qu'ils exercèrent alors dans les conseils de nos généraux n'a, pour ainsi dire, laissé aucune trace, et ne se révèle qu'à ceux qui, pour décrire l'ensemble des opérations si compliquées de cette époque,, sont forcés d'en suivre à la piste jusqu'aux moindres détails.
poste où nous trouvâmes, outre le matériel complet de l'établissement , 60,000 bombes ou boulets , un grand approvisionnement de fonte et 7 bouches à feu : 4 canons, 1 obusier et 2 pièces de montagne.
investissement de t.ellegarde. — Le même jour 17, Pérignon s'étant aperçu que les Espagnols laissés, le 12 floréal, en observation sur le Portell , y commençaient des retranchements , sortit enfin de son immobilité. Il monta au col qui fut évacué à son approche , y établit le général Martin avec sa brigade et descendit avec l'autre, celle du général Point, à La Jonquère par où, depuis quatre jours , la garnison de Figuères avait eu le loisir d'approvisionner Bellegarde. Les passages par lesquels l'ennemi pouvait communiquer avec cette forteresse ne furent même complètement interceptés que plusieurs jours après, car un dernier convoi y pénétrait encore le 19. Enfin le 20 , la brigade Lemoine étant venue, par ordre du général en chef, se réunir à Pérignon , celui-ci envoya immédiatement la brigade Point prendre position du côté d'Agouillane, afin de protéger l'investissement, qui fut continué et achevé le lendemain.
La brigade Lemoine embrassa toute la partie orientale , en développant une chaîne de petits postes qui montaient par l'ermitage de Sainte-Lucie jusqu'au pic Saint-Christophe et redescendaient sur la grande route aux Ecluses-Hautes. Du côté de l'ouest, la brigade Martin, qui avait été laissée au col Portell, dut s'étendre jusqu'à La Jonquère d'une part et Maureillas de l'autre, le long de la route improvisée par les Espagnols, au début de leur invasion, pour réunir ces deux points. Deux bataillons d'élite au Portell, quatre au Saint- Christophe, cinq à Sainte-Lucie, servirent de réserve ou de points d'appui à cette ligne de circonvallation. La Jonquère devint le quartier général. On éleva en avant de ce bourgquelques retranchements et une batterie de 14 pièces, qui barraient et battaient la route de Figuères. Enfin la brigade Point, qui avait couvert le déploiement, fut reculée en arrière d'Agouillane , pour donner la main à notre division de droite décidément installée sur la Muga.
il. 5
En effet, après sa pointe excentrique, que Dugommier appelait avec raison une imprudence inutile, Augereau , au lieu de se rallier en toute hâte au blocus de Bellegarde, avait pris position surlaMuga, entre Saint-Laurent et la Fonderie, et s'était contenté d'envoyer un bataillon à Darnius par où il était censé se relier avec Agouillane. Ainsi, non-seulement il ne venait pas en aide à Pérignon, mais il s'imposait gratuitement la lourde tâche de garder avec moins de 6,o00 hommes, une ligne de quatre lieues d'étendue , qui se déroulait sur le terrain le plus tourmenté et à travers la population la plus hostile de la haute Catalogne. Mais le commandant du blocus de Bellegarde n'avait aucune autorité sur son collègue, et le général en chef était absorbé par les préliminaires du siège auquel nous allons assister. (Voir l'état de situation au 15 floréal.)