‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 22 sur 64 · IRRUPTION DES ESPAGNOLS EN CERDAGNE · texte numérisé non relu

IRRUPTION DES ESPAGNOLS EN CERDAGNE

Forces laissées, pendant l'expédition de Ripoll, sous le commandement de l'adjudant-général Porte. — Cet officier se concentre dans le camp de Montants. — Insurrection générale qui éclate après le départ de Doppet. — Première tentative des Espagnols sur Belver (20 prairial). — Les événements du Ter aggravent notre situation sur la Sègre. — Seconde attaque de Belver (8 messidor). — Rapide et énergique combat. — Exaltation de nos soldats. — Les Espagnols, déconcertés, abandonnent la Cerdagne pour le reste de la campagne.

Pendant l'expédition de Ripoll , la Cerdagne était gardée par 3,000 hommes, que l'adjudant général Porte tenait concentrés autour de Belver.

Mieux placé que Puigcerda pour maintenir le pays conquis, Belver avait aussi, par lui-même, plus de consistance; car, entouré de murailles assez solides, assis au bord d'un escarpement de la Sègre et à l'extrémité d'une espèce d'isthme formé par deux ravins qui débouchent en amont et en aval du bourg , ce poste n'est guère attaquable que du côté correspondant à l'intervalle des deux ravins. Mais cette avenue avait été fortifiée avec le plus grand soin. Là, en effet, un monticule de forme conique, le Montarros, qui domine Belver à portée de fusil, était couronné par une forte redoute, et à ses pieds s'étendait un camp retranché. Ce camp avait sa droite appuyée à une butte surmontée d'une batterie , sa gauche soutenue par des éminences voisines, et son front enveloppé par un léger pli de terrain qui formait, à une certaine distance, une sorte d'avant- chemin couvert. Ce front, ces éminences , cette butte , étaient plongés par le Montarros.

C'est dans ce camp que le général Porte se tenait prêt à

tout événement. Il avait abandonné Puigcerda à une faible garnison, et n'occupait plus, en dehors de sa position sous Belver, que deux points de quelque importance : Pi, village voisin, sur la rive gauche de la Sègre, et sur la droite, Tailletendre, où nous avions aussi élevé des retranchements.

Le départ de Doppet, qui enlevait à la Cerdagne les deux tiers de ses défenseurs, fut, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, le signal d'une prise d'armes générale dans les montagnes de la Sègre. Cinq jours après ce départ, en effet, le 20 prairial (8 juin), aux premières lueurs du jour, des nuées de Soumatens, fondant avec fracas de tous les points de l'horizon dans le bassin de Belver, vinrent envelopper Pi et Tailletendre, intercepter le chemin de Puigcerda au-dessus d'Isvol, et, finalement, se jeter sur notre camp de Montarros. Cette dernière attaque, seule, paraissait être sérieuse; car les assaillants étaient en grand nombre et s'avançaient précédés de 200 cavaliers, d'un bataillon du régiment de la Reine et de 500 Suisses.

Cependant, aux mouvements désordonnés, aux cris sauvages de cette masse hétérogène, Porte reconnaît bientôt qu'il n'a réellement affaire qu'à un millier de soldats, et, sans s'inquiéter des bandes confuses qui tourbillonnaient autour de Pi et de Tailletendre, il fait sortir sa troupe, et la range en bataille derrière le rideau qui couvrait ses retranchements.

Ce simple mouvement, exécuté avec sang-froid, amortit l'ardeur de la colonne d'attaque : elle recule pour ne plus s'engager; cependant elle n'abandonne pas le terrain. Alors nos tirailleurs vont la provoquer, et, malgré un temps affreux, soutenus par les regards et les hourras de notre ligne de bataille , qui bravait les éclats de l'orage en chantant , ils tiennent tête , pendant huit heures , à la cavalerie espagnole et au bataillon du régiment de la Reine, car les Suisses restaient immobiles. Enfin, à la nuit tombante, toute cette cohue s'écoula, en laissant sur le terrain une douzaine de cadavres, dans les torrents un grand nombre de noyés, et dans le camp de Montarros 60 Suisses déser-

teurs que nos soldats, pleins de joie et de confiance, passèrent la nuit à fêter.

Cette confiance allait leur servir à supporter l'épreuve autrement sérieuse qui les attendait.

En effet, les tristes événements du Ter, les ordres de la Union au commandant de la Seu d'Urgel, le voisinage du général Vives, vinrent bientôt aggraver notre situation en Cerdagne. L'incendie de Campredon, le pillage, la profanation des monastères et des églises de Ripoll et de Bezalû, tous les excès dont nos troupes s'étaient malheureusement rendues coupables (1), criaient vengeance par la voix furieuse d'un clergé tout-puissant, et chaque jour les abords de Belver se remplissaient de nouveaux flots d'insurgés. Jamais on n'avait vu, chez eux, autant de fanatisme et surtout d'arrogance , car ils ne parlaient de rien moins que de reporter sur notre propre territoire les ravages, le feu, tous les malheurs qu'ils nous imputaient.

Charlet venait de rentrer à Puigcerda; il se hâta de faire passer quelques renforts à Belver. De son côté, l'adjudant général Porte laissa à peine en dehors de son camp la légion des Allobroges du commandant Dessaix, pour défendre Pi, et sur la rive opposée de la Sègre, pour garder le chemin de Puigcerda, 200 hommes du 1er bataillon de la Montagne, lesquels avaient à leur tête un officier de cavalerie, renommé pour sa téméraire bravoure, le capitaine Bélichon.

combat de belver. — Tous les jours, nous attendions à Belver l'attaque annoncée. Enfin, dans la nuit du 7 au 8 messidor (du 25 au 26 juin), débouchèrent de la gorge inférieure de la Sègre, en vue de la place, 10 à 12 mille Espagnols. Un tiers environ remontait la rive droite, et le reste, la rive gauche. C'était la Cuesta qui, en exécution des ordres de son chef, arrivait de la Seu d'Urgel, à la tête de 3,500 fantassins et de 400 cavaliers, auxquels s'étaient joints 7 à 8 mille paysans insurgés. Le projet du lieutenant de la Union était d'at-

(1) « J'aurais voulu, écrivait Dugommier au Comité, qu'on respectât davantage les signes extérieurs d'un culte dont le peuple catalan est encore idolâtre. »

taquer à la fois Belver et Puigcerda : Belver avec 8,000 hommes qui remontaient la rive gauche, et Puigcerda avec 4,000 environ qui suivaient l'autre rive. Ceux-ci, avant de marcher au but qui leur était assigné, devaient d'abord emporter Tailletendre.

Aussi, ce fut sur ce dernier point que l'engagement commença, à la naissance du jour, vers trois heures. A quatre, le capitaine Bélichon, après une belle résistance, abandonna le village, mais non le terrain ; car il alla fièrement s'installer à 600 mètres de là, sur un rocher qui avait été disposé d'avance pour servir de réduit aux défenseurs de Tailletendre. Mais la colonne assaillante, sans perdre son temps à débusquer cette poignée de Français qui semblaient disposés à vendre chèrement leur vie, passa outre, descendit par Ella, et laissant Isvol à droite, gagna la plaine de Puigcerda.

C'était le signal qu'attendaient les Espagnols de la rive gauche, pour tomber à Pi sur Dessaix. Ce brave commandant tint jusqu'à sa dernière cartouche, et quand il eut épuisé toutes ses munitions, il se replia sur Montarros avec tant d'ordre et de fermeté, que ses adversaires, prenant sa retraite pour une manœuvre, se contentèrent de le suivre de loin avec une circonspection extrême. Peu à peu, cependant, ils s'enhardirent, et vinrent bientôt se concentrer à Taillo , en face de notre camp.

Alors, comme au 20 prairial, sans hésiter, l'adjudant général Porte sort de ses retranchements, et range sa troupe en bataille derrière le pli de terrain qui enveloppait son front de bandière. 11 porte en même temps, vis-à-vis de Taillo, sur une éminence qui masquait le centre de sa gauche, 300 Allobroges, les deux compagnies d'élite dulerbataillon del'Ariége et une pièce de canon.

L'ennemi alors se divise en deux colonnes, de 3 et de 5 mille combattants, lesquelles, à peine formées, se jettent, l'une sur notre camp, l'autre sur le poste des Ailobroges. La première, trompée sur la force et la position de notre ligne en partie dérobée par le rideau qui la précédait, vient à dix pas recevoir notre feu et recule en désordre ; mais la seconde il. 9

plus habile et plus ferme, enveloppe les Allobroges et va les accabler, malgré la résistance de ces braves, qui, comprenant l'importance de leur poste, font, pour le défendre, des efforts désespérés. La partie restait donc indécise, quand trois compagnies du bataillon des Vengeurs la fixa. Cette petite réserve, en effet, s'élance tête baissée sur la butte des Allobroges, la dégage et tombe immédiatement sur le flanc de la colonne qui flottait sous le feu de notre camp. Cet exemple entraîne soudain toute la ligne française: elle se précipite sur les Espagnols, les enfonce, et les poursuit jusqu'à Monteilla.

Ils abandonnaient leur colonne aventurée du côté de Puigcerda. Ces 4,000 hommes pouvaient être pris entre deux feux; car, par une heureuse coïncidence, Doppet, en ce moment même, rentrait à Puigcerda, son quartier général. A la vérité, les troupes qu'il ramenait de Ripoll étaient épuisées par 25 jours de marches forcées, dans les plus âpres montagnes de ces parages. Mais au bruit du combat de Belver, toutes les fatigues sont oubliées, et nos indomptables soldats demandent à grands cris à courir au canon. On cède à leur ardeur. Cependant un bataillon entier était pieds-nus, et l'on hésitait à accepter de ces hommes exténués un sacrifice peut-être au-dessus de leurs forces. Apprenant qu'on va les laisser, ils découpent leurs havre-sacs, s'en enveloppent les pieds, et courent supplier leur chef de leur permettre d'aller changer de chaussure avec les Espagnols.

Avec de tels soldats, Doppet ne sut rien faire ; et cette colonne abandonnée, à laquelle Bélichon, en reprenant Tailletendre, fermait sa dernière voie de retraite sur laSeu d'Urgel, qui aurait dû cent fois être enveloppée et détruite, cette colonne se serait échappée dans les montagnes sans recevoir un coup de fusil, si le général Charlet, qui était accouru de Puigcerda pendant le combat, n'avait envoyé Porte lui-même s'embusquer avec 200 hommes dans le petit bois de la Bastille, vers lequel se dirigeait cette troupe égarée. Reçue à bout portant, et s'imaginant qu'elle avait affaire à des forces supérieures, elle se jeta et disparut bientôt dans les gorges de la Llosa.

Grâce à la rapidité de sa fuite générale, à sa parfaite connaissance des lieux et à notre dénûment absolu de cavalerie, l'ennemi en fut quitte pour une perte totale de 300 morts, 6 à 700 blessés et 221 prisonniers. Néanmoins, peu de journées, dans cette mémorable campagne, firent à nos soldats autant d'honneur que celle-ci. Le mépris de la mort en était arrivé chez eux à ce point, qu'il n'en mourait guère, dit une relation officielle, sans avoir sur les livres un bon mot qui renfermait un vœu pour la patrie! Au surplus, ce rapide et énergique combat fit sur les Espagnols une impression telle, qu'ils renoncèrent à la Cerdagne pour le reste de la campagne, alors même que Dugommier l'eût dégarnie, ce qui ne tarda pas, d'une grande partie des troupes qui la défendaient.

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