‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 23 sur 64 · STAGNATION AUTOUR DE BELLEGARDE · texte numérisé non relu

STAGNATION AUTOUR DE BELLEGARDE

Défaut d'ensemble dans nos opérations. — La guerre d'invasion n'allait pas au génie de Pugommier. — Deux mois d'inaction. — Débats soulevés par la capitulation de Collioure, lesquels prennent l'importance d'un fait capital. — Epidémie causée par les marais de l'Ampurdan. — Influence de l'approche du 9 thermidor. — Le blocus de Bellogarde est resserré. — Fourrages. — Puérile tentative pour surprendre Bellegarde. — Dugommier pourvoit à la sûreté de la frontière du Vallspire. — Tentatives partielles réprimées. — La Cerdagne réduite à la défensive. — Symptômes qui annoncent l'approche d'une bataille.

Il n'y avait plus d'unité dans nos opérations. Et en effet, tandis qu'une de nos divisions bloquait Bellegarde, celle qui aurait dû couvrir le blocus, aventurée au milieu des montagnes, n'échappait que par des miracles de vaillance aux périls de son isolement ; et quand, pour prévenir le retour d'une crise si laborieusement conjurée , il eût suffi de rapprocher du fort investi l'imprudente division, on n'avait rien imaginé de mieux que de compromettre pour elle le reste de notre armée, rien de mieux que d'opérer sur ses deux ailes des diversions successives et discordantes, au risque de laisser à l'ennemi tout le loisir de concentrer ses forces et d'en écraser en détail les téméraires porteurs de ces vains soulagements. Ainsi, le 30 floréal, le 19 prairial, et jusqu'aux premiers jours de messidor, les trois généraux qui tenaient la campagne, Augereau, Pérignon, Doppet, avaient, l'un après l'autre, affronté les plus grands risques : Augereau, pour s'être éloigné de Pérignon, celui-ci, pour n'avoir pas réclamé le concours d' Augereau, et Doppet, pour avoir cherché à soulager Augereau, qui, pendant que son collègue se sacrifiait pour lui, sortait à peine de son immobilité.

Une partie de ces fautes pouvait être imputée à l'état de langueur du général en chef, car sa blessure ne se guérissait pas. C'est à cette circonstance du moins que nos soldats attribuaient la stérilité de leurs efforts (1). Mais il y avait une autre cause, qui était la principale, et qu'il faut signaler franchement : la guerre d'invasion n'allait pas aux aptitudes éminentes, mais jusqu'alors circonscrites du chef de l'armée des Pyrénées orientales. Dugommier avait glorieusement rempli sa tâche à Toulon et au Boulou ; mais, une fois le sol national affranchi, son essor s'était comme arrêté à la frontière. Et faut-il s'en étonner? Lorsque ce noble colon des Antilles accourait, du fond des mers, offrir son bras à la cause de la liberté, ce n'était ni une longue expérience de la guerre qu'il venait mettre au service de la république, ni l'instinct des combats qui le poussait dans la voie de son génie : c'était l'amour de la patrie, cet amour si fécond en miracles aux heures de suprême détresse, qui, à lui comme à tant d'autres, prêtait ses inspirations libératrices. La délivrance était accomplie; restait à conquérir les stériles rochers de la Catalogne, ces rochers si indifférents à la grande querelle qui se débattait; il n'y avait plus d'Anglais dans nos ports, plus d'Espagnols de ce côté-ci de nos frontières : Dugommier avait terminé sa mission.

Jamais, cependant, notre armée n'avait été plus nombreuse et plus belle. Sa division de gauche venait de rentrer en ligne et de lui rapporter un renfort de 9,000 combattants ; sa cavalerie, que le printemps pouvait nourrir, avait aussi quitté ses cantonnements du Roussillon et campait, réunie, à La Jonquère; enfin, en spectacle à tous les regards, depuis qu'on l'avait vue descendre triomphante le revers méridional des Pyrénées, cette armée n'avait plus rien à envier à ses émules des autres frontières : son chef brillait au premier rang parmi les gloires de la république , et la renommée apprenait à prononcer les noms d'Augereau , dePérignon, de Mirabel. Que faisait-elle donc, cette belle, cette victorieuse armée?

(1) Voir la note de ia page 137.

Enchaînée sous les murs d'une petite forteresse, elle laissait les Espagnols se relever de leur défaite et barrer sous ses yeux les chemins qui déjà auraient dû la conduire à de nouveaux exploits. Et quand elle sortait de son inaction, c'était pour aller faire assaut de vaines prouesses dans d'obscurs rendez-vous, sur les hauteurs de Rébos ou de Massarach !

DÉBATS ENTRE DUGOMMIER ET LA UNION. — Cette SOrte de SUS-

pension d'armes, pour nous si regrettable, était, en surcroît, bien tristement remplie par les débats qu'avait soulevés la capitulation de Collioure. Cette capitulation, on se le rappelle, froissait à chaque ligne l'orgueil espagnol : elle imputait à la trahison ce que nos adversaires prétendaient ne devoir qu'à leurs baïonnettes ; elle les accusait d'une violation manifeste du droit des gens; elle leur infligeait une clause inacceptable, que les vainqueurs eux-mêmes avaient vu enfreindre sans réclamer : celle de livrer à la rigueur de nos lois, c'est-à-dire à la mort, cette légion française qui portait le nom et l'étendard de leur reine, et qui avait tant de fois mêlé son sang au leur sur la plage de Collioure. Rappelons aussi qu'en vertu de l'article capital de ce traité , la division de Navarro était retournée libre en Espagne, mais à la condition expresse qu'un pareil nombre de prisonniers français seraient, le plus tôt possible, rendus en échange; qu'enfin, cette capitulation, acceptée par Navarro, n'avait pas été soumise à la ratification du général en chef espagnol , qui , seul , avait réellement le pouvoir de la valider.

Fort de ce vice de forme, la Union infirmait le traité souscrit par son lieutenant. Sans doute il avait le droit, et même il était de son devoir de protester contre les articles de cette capitulation qui pouvaient porter atteinte à l'honneur de son pays. Mais lorsque, dans sa lettre du 14 thermidor, où il notifiait et cherchait à justifier son refus (1), il alléguait, entre

(1) Cette lettre, où la Union discutait chaque article du traité, et lesamères répliques de Dugommier, furent insérées, par décret de la Convention, dans le Moniteur du 27 thermidor. On lit aussi, dans le même numéro, la lettre par laquelle les représentants Milhaud et Soubrany notifiaient à l'assemblée le

autres raisons, l'inégalité des conditions d'échange, c'est-àdire, lorsque, après avoir de lui-même, par une exception unique et assez bizarre en apparence , admis cette clause accidentelle « que les prisonniers des deux nations ne serviraient plus dans le cours de cette guerre, » lorsque, s'emparant de cette concession spontanée, il se pressait d'en conclure qu'il ne nous rendrait pas des prisonniers qui, seuls, pourraient resservir, en allant se battre ailleurs contre les autres ennemis de la France; franchement, le noble comte répondait-il, comme il l'aurait dû, au chevaleresque procédé de son adversaire qui, lui, rendait à la liberté 7,000 Espagnols, qu'après tout, il tenait à discrétion? Et quand le superbe gentilhomme retenait jusqu'aux mulets prêtés, pour leur usage personnel et pour un jour, aux officiers de Navarro, et refusait de les restituer, parce que, disait-il , les chevaux laissés par ces derniers à Collioure restaient en compensation ; où était la loyauté espagnole? Quoi qu'il en soit, le langage de la Union, dans cette triste polémique, eût compromis une meilleure cause. Ainsi, s'adressant à son antagoniste : « Je me crois « autant obligé par l'absurde capitulation de Collioure, que

refus de la Union. Extrayons de cette dernière quelques passages, pour fairejuger de l'effet produit sur notre armée par ladénégation du traité de Collioure:

« Vengeance, citoyens collègues, vengeance au nom de la République mé- « connue et du Peuple français outragé ! l'insolence et la perfidie espagnole, « la mauvaise foi d'un gouvernement saturé de crimes et couvert d'oppro- « bres, sont à leur comble... Les barbares! ils violent les engagements les « plus sacrés, pour retenir des Français qu'ils ne cessent de torturer. Les « baïonnettes républicaines nous frayeront un chemin jusqu'aux malheu- « reuses victimes du parjure le plus odieux ; c'est à travers des monceaux « d'esclaves expirant sous nos coups, au milieu de leurs villes en proie aux « flammes dévorantes, que nous irons chercher nos frères ; c'est dans les « flots du sang impur des Castillans que nous effacerons les caractères tracés « par la main de l'infâme la Union. Que l'Espagne entière, changée en un « vaste désert, apprenne à l'univers qu'on ne viole jamais impunément la « parole donnée à la République française. L'horreur et le mépris de nos « frères d'armes pour ces instruments du fanatisme monacal et royal, sem- « blaient être à leur comble : ce dernier forfait du plus lâche comme du plus « stupide des gouvernements a porté ces sentiments à un degré d'exaltation « que nous entreprendrions vainement d'exprimer, mais dont vous jugerez « bien mieux par les effets... »

Ajoutons que ce fut le jour môme où cette lettre, datée du 11 thermidor , fut lue à la tribune, le 23, que la Convention rendit son fameux décret de guerre à mort.

« si on y avait inséré Madrid, le Mexique ou Lima. » Ou encore : « Je ne crains que les actions honteuses et inhumaines « de mes ennemis, et non leurs menaces et leurs rodomon- « tades. »

Dugommier ne se contentait pas « de remercier le général espagnol de ce qu'il voulait bien ne pas comprendre , dans ses compensations, ses équipages qu'il avait oubliés à Géret le 12 floréal; » il prenait au sérieux, sinon les arguments, du moins les invectives de son rival , et alors il s'abandonnait à des accès d'indignation qui allaient jusqu'à compromettre son beau caractère. Ainsi :« Rien ne peut, écrivait-il, pallier la scélératesse de la Union et de son infâme gouvernement. » Ou bien, s'en prenant au gouverneur de Bellegarde, il envoyait à ce brave officier des sommations conçues en ces termes : « Aujourd'hui je t'annonce la mort ; « je l'annonce à ton conseil, à tes officiers. Dans deux jours, « terme fatal, tu auras restitué le fort, ou bien, je te le jure « au nom de la République , toi et tes officiers, vous serez « fusillés. » Paroles dont l'honorable Vallesentaro faisait encore ressortir la violence , par le calme et la simplicité de cette réponse : « Aucune menace n'est capable de me faire « manquer à mon devoir. » C'était chaque jour des griefs nouveaux. La populace de Barcelone ensanglantait les cachots de nos malheureux prisonniers, qu'une impatience bien naturelleavaitemportés à d'imprudentes manifestations. Enfin, au mépris d'une convention particulière, un illustre astronome venait d'être arrêfé par les Espagnols, pendant qu'il poursuivait courageusement, à travers ces champs de bataille, les grandes opérations de la mesure du méridien terrestre; et le nom du savant isolé qui, sur la poussière que se disputaient un moment cent mille colères homicides, calculait les dimensions de notre planète et enrichissait la science d'une conquête immortelle, le nom de Méchin se mêlait étrangement à ces éphémères et stériles disputes.

Malheureusement, elles ne devaient se terminer qu'avec la guerre, ces affligeantes contestations, et, par surcroît, elles allaient prendre dès lors toute l'importance d'un fait capital ;

car elles devaient bientôt provoquer le terrible décret de guerre à mort, et ajouter ainsi de nouveaux flots de sang à tous ceux qui avaient déjà si largement coulé sur cette frontière.

contre-temps. — Cependant nos soldats souffraient et murmuraient (1). Leurs vivres n'étaient plus assurés. Le moment de recueillir une riche moisson approchait, il est vrai, mais il fallait l'attendre dans les conditions les plus fâcheuses, avec une chaleur insupportable qui brûlait la terre, desséchait les cours d'eau, et ne tarda pas à développer la funeste influence des marais de l'Ampurdan, jadis si tristement célèbres parmi les généraux de Louis XIV. En effet, bientôt les divisions de droite et du centre envoyèrent aux ambulances

(1) Voici un échantillon de la manière dont nos soldats, toujours disposés à prendre gaiement leurs souffrances, libellaient leurs plaintes^ et leurs réclamations. La requête suivante, signée d'un nom qui fut plus tard une de nos illustrations militaires (Beaupoil), circulait dans l'armée. Elle montre, entre autres choses, quelle part nos soldats attribuaient à la maladie de Dugommier, dans la stagnation générale qui leur causait un si vif chagrin :

« Or écoutez, lorsque les guerriers de l'Eternel eurent honteusement chassé « les lbériens de leurs terres, ils passèrent les hautes montagnes qui séparent « les Francs des esclaves, et mirent leur circonvallation autour d'une forte- « resse où les esclaves s'étaient cachés. Et ils disaient à cette forteresse : « Nous ne dresserons pas nos béliers contre toi, car nous voulons te faire « souffrir la faim et la soif. »

« Néanmoins, les esclaves s'assemblèrent en grand nombre et construisirent « des boulevards de guerre qu'ils couvraient de machines vomissant le fer et « le feu. Mais les soldats de l'Eternel répondaient en les raillant : «Ne sommes- « nous pas les guerriers de l'Eternel, les forts, les vainqueurs des esclaves? » « Cependant, il faisait une chaleur mortelle, et les lbériens, tremblants der- « rière leurs remparts, se tenaient cachés sous la terre. Mais le grand chef « des guerriers était malade ! Or, pendant que ces choses se passaient, le dé- « puté Soubrany, du grand Sanhédrin, vint, gorgiasement monté sur un cour- « sier à la manière des Assyriens et des Mèdes, visiter les guerriers. Il venait « pour combattre la bataille de l'Eternel avec ses frères, et le jour de la bâti taille, il perça une grande troupe d'esclaves montés sur des chevaux (com- « bat du Llobregat). Alors un chef de guerriers vint à lui et dit : « Veix-tu « servir encore tes frères? — Je le veux. — Eh bien ! apprends qu'ils n'ont pas « assez de manne, qu'il leur en faut un sékel de plus par décade ; car lors- « qu'ils vont par les montagnes et les vallées, poursuivant les esclaves, ils « endurent la faim.» Le député pesa ces choses en lui-même et répondit au « chef des guerriers : « Certes, je prendrai un arrêté et mes frères auront un « sékel de plus. » Mais il arriva que les guerriers attendirent en vain le sékel ; « comme si on eût puni les guerriers de l'Eternel d'avoir mis en fuite les Ibé- « riens. Mais le grand chef des guerriers était malade ! » (Archives de la préfecture de Perpignan.)

150 malades par jour; la gauche vit son effectif diminuer d'un tiers, et l'armée compta 25,000 hommes hors de service. Venait ensuite la malencontreuse intervention des représentants dans les conseils de l'armée, intervention qui, toute circonscrite qu'elle devait être aux affaires administratives, ne laissait pas que d'empiéter parfois sur les autres et de susciter alors bien des embarras. C'est ainsi qu'à la sollicitation de leurs collègues des Alpes, les conventionnels en mission aux Pyrénées demandaient à Dugommier 6,000 hommes pour la frontière d'Italie ; demande qui , heureusement , finit par être abandonnée. D'une autre part, les sociétés populaires ne cessaient d'insulter, de dénoncer nos généraux ; en sorte que Dugommier commençait à éprouver une partie des déboires dont ses prédécesseurs avaient été abreuvés.

Quelle cause empêchait donc de mettre un terme à ce triste état de choses, de rendre à l'armée malade, assoupie, la vigueur et la santé avec l'activité des champs de bataille? Une cause étrangère et supérieure aux événements de cette guerre; la même qui, en ce moment, arrêtait les quatorze armées de la république sur toutes ses frontières, autour de Valenciennes, de Gondé, de Landrecies, du Quesnoy, comme autour de Bellegarde , sur le Rhin et sur la crête des Alpes, comme aux Pyrénées; c'est que la main qui, jusque-là, avait donné à tout la vie et l'impulsion , cette main de fer s'était retirée : le 9 thermidor approchait. Dans l'attente d'une crise qui allait refouler le flot révolutionnaire, la guerre d'aggression hésitait partout, mais aux Pyrénées principalement, sur ces monts lointains qui avaient à peine attiré les regards , si avides cependant, du pouvoir qui succombait.

opérations de détail. — Ces jours qui s'écoulèrent sans combattre, les 66 jours qui suivirent le 19 prairial (7 juin), furent employés par Dugommier à des mesures de détail tendant à resserrer le blocus de Bellegarde , à procurer des vivres à son armée, et à pourvoir à la sûreté de notre frontière.

La division Sauret, qui avait été laissée, pendant 20 jours, en quartiers de rafraîchissement dans le Roussillon, pour se

refaire des fatigues du siège de Saint-Elme, était venue, avons-nous dit, prendre, sur le versant méridional des Albères, sa place de bataille, à gauche de la division qui bloquait Bellegarde. Ce mouvement s'était effectué le 1er messidor (19 juin). Sauret alors , sans déranger sa brigade Victor Perrin, de 3,000 combattants, qui occupait le coldeBanyuls, avait emprunté ce passage pour franchir la chaîne et descendre, en obliquant à droite, sur Cantallops, où les 6,000 hommes qu'il commandait avaient été installés de la manière suivante : l'infanterie de ligne, 13 bataillons, en avant du village ; le 1er hussards et deux compagnies franches, à gauche de la troupe de ligne, et à droite , la brigade de chasseurs Guillot , laquelle donnait la main aux postes qui gardaient la grande route. Ce camp avait pris le nom de Cantallops qu'il couvrait , et Ton avait profité d'une butte qui se présentait en avant de son front de bandière, pour y construire une vaste redoute que l'on avait armée de quatre pièces de canon.

Ces pièces avaient été tirées de Cantallops, où était parquée toute l'artillerie du général Sauret. Ce n'était pas sans peine, du reste, que cette artillerie de bataille était arrivée jusque-là ; car elle avait passé aussi par le col de Banyuls. Il avait donc fallu, d'abord tracer du col au village, à travers les rochers de cet âpre versant, un chemin ou plutôt une scabreuse corniche, puis développer des efforts prodigieux pour traîner par là les pièces jusqu'à leur destination. On avait ensuite relié, par une route à canons, Cantallops à La Jonquère, où était établi le parc général.

Ainsi, tous nos postes des Albères, solidement enlacés, formaient une chaîne impénétrable à l'est de Bellegarde. Quant au côté de l'ouest, la ligne d'investissement y était arrêtée depuis longtemps. On prit là , néanmoins, quelques dispositions nouvelles , et entre autres, celle d'élever au col Portell deux redoutes en pierres sèches, qu'on y voit encore. Ces redoutes, confiées à la brigade Chabert, étaient destinées : l'une, celle de l'entrée du col, à recevoir de l'artillerie qui battait une partie du chemin de La Jonquère; l'autre, celle qui couron-

nait le puig Calmell, à flanquer la première, mais par la mousqueterie seulement.

Il fallait s'emparer de la magnifique moisson qui achevait de mûrir : on organisa des compagnies de faucheurs qu'on mit sous la protection de nos troupes légères. Ces troupes, qu'on laissait depuis si longtemps sommeiller, ne laissèrent point échapper une occasion si belle de prouver qu'elles n'avaient rien perdu de leur ancienne ardeur. Ce fut surtout la division Augereau qui se signala, dans ces aventureuses escortes, par les coups demain les plus hasardeux. Ainsi , le 13 messidor, elle enleva en courant le camp d'Estrella où elle tua bon nombre d'Espagnols et fit 30 prisonniers dont 6 officiers. Le lendemain, quatorze compagnies de chasseurs , qui couvraient nos moissons sur les hauteurs de Terradas , furent engagées toute la journée. L'ennemi cependant prit sa revanche le 17 : du camp d'Estrella, où il était rentré, il déboucha en masse sur nos fourrageurs et les repoussa jusque sous les batteries de Saint-Laurent.

Parlerons-nous d'un puéril stratagème essayé dans la nuit du 23 au 24, pour surprendre Bellegarde? Car, n'avait-on pas imaginé d'entasser au pied de la tour de Panissas une certaine quantité de bombes, dans l'espoir que leur explosion, faisant l'effet d'une mine, obligerait les défenseurs de ce petit poste, une vingtaine d'hommes environ, à se réfugier dans la place, où nous serions entrés à leur suite. Inutile d'ajouter que cette ridicule tentative échoua complètement.

La résistance de Bellegarde inquiétait parfois Dugommier, et ses regards alors se tournaient vers notre frontière. Si l'ennemi , pensait-il, si l'ennemi, qui se renforçait tous les jours, devait remonter encore sur la crête des Pyrénées « ou « concevoir l'idée de tourner sur nos derrières, c'était par « les montagnes du Vallspire qu'il pouvait le tenter avec « quelque chance de succès. » Le prudent général prit donc le parti de consacrer à la garde du haut Tech une brigade tout entière, la brigade Davin, qui, du reste, remplit sa tâche avec beaucoup d'intelligence. En effet, par une disposition bien entendue, qu'il faut toujours adopter quand on veut dé-

fendre avec vigueur une chaîne de montagnes, Davin échelonna le gros de son monde sur le revers opposé à celui qu'il avait à couvrir, et se borna, sur le versant septentrional, à l'occupation de cinq points principaux : la Preste, Notre- Dame-de-Corall, la Manère, Saint-Laurent de Cerda et Coustouge. Le Corail fut retranché, et il méritait ce surcroît de précaution, car il est une des clefs du Vallspire Ql). On retrancha aussi le passage de Saint-Laurent de Cerda, en construisant, sur les hauteurs qui dominent le bourg, une grande redoute à double enceinte. Dugommier attachait à ce débouché une importance toute particulière (2). Sa sollicitude, au reste, fut bientôt justifiée par l'événement. En effet, à l'approche de la Saint-Jacques, le patron des Espagnes, de nombreux rassemblements s'amassèrent dans ces montagnes, et nous dûmes nous mettre sur nos gardes; ce qui engagea l'ennemi à différer l'attaque qu'il projetait. Il laissa donc passer le jour de la fête (25 juillet). Il resta également immobile les deux jours suivants, dont le général Davin profita pour s'avancer en reconnaissance jusqu'en vue de Campredon. Enfin, le 28, nous reçûmes le choc que nous attendions. Tous nos postes furent assaillis à la fois. Un seul , qui avait affaire à i,200 intrépides miquelets, le Corail, céda un moment;

(1) Notre-Dame de Corail est située à l'intersection des chemins qui descendent des cols de Vernadell et de Malrem. Or, ces passages correspondent sur le versant ennemi , à deux des grandes vallées de la Catalogne, à la Fluvia et au Ter; et on les aborde par là, ces cols , en s'élevant de Bajet et de Rocabruna d'une part, et d'Espinabcll et de Mollo de l'autre ; Mollo, que Dagobert appelait la clef de la haute Catalogne.

(2) Voici l'opinion de Dugommier sur l'importance militaire de Saint-Laurent de Cerda. Il écrivait au Comité, le 13 brumaire, quelques jours avant sa mort :

u La position de Saint-Laurent de Cerda m'a paru exiger un état de « défense formidable. Cette commune se trouve située presque au pied des « montagnes, dans une gorge qui se rétrécit considérablement du côté de « l'Espagne, et qui s'élargit en entrant sur notre territoire. — Il m'a donc « paru convenable, et môme très-urgent d'y faire tracer une redoute à double « enceinte. C'est le moyen d'assurer avec avantage la sûreté de toute cette « partie de la frontière. Cette position est si heureuse que, si mon avis pouvait « être de quelque poids près de vous, je demanderais qu'elle fut , à la paix et « même plus tôt, si on pouvait en avoir les facilités, destinée à l'établisse- « ment d'un fort capable de protéger cette partie du pays. Un pareil ouvrage, « auquel on donnerait tous les moyens de défense que l'art peut procurer, et

mais la garnison de Pratz de Mollo ne tarda pas à le reprendre, et alla par représailles, réduire en cendres le village de Mollo.

Dugommier s'occupa aussi des montagnes de la Sègre. Il y proscrivit formellement le système des excursions aventureuses, système propre seulement, selon lui , à propager des mouvements insurrectionnels qu'il fallait moins chercher à combattre qu'à ne pas exciter. Cette opinion se fondait sur le caractère des montagnards catalans, peu jaloux de se mêler à des querelles internationales qui ne blessent point leurs intérêts immédiats, mais terribles quand on touche à leurs foyers. En conséquence, la division de Cerdagne fut réduite à la plus stricte défensive. C'était là toutefois une mesure intempestive, et il était trop tard pour dégarnir subitement un théâtre de guerre où l'ennemi se renforçait tous les jours; car, on ne portait pas à moins de 20,000 le nombre des paysans insurgés répandus dans les gorges du Ter, du Llobregat et de la Sègre, ce qui, joint à environ 10,000 baïonnettes régulières, formait, dans ces hautes vallées, une masse imposante de 30,000 hommes sous les armes. Mais heureusement, le souvenir de l'énergique combat du 8 messidor devait garder la Cerdagne pour le reste de la campagne.

« qui serait en outre favorisé par la nature, offrirait un point de défense inex- « pugnable. La République pourrait alors se flatter d'avoir dans cette partie un « nouveau fortdeBellegarde. Je tiens d'autant plus à cet avis, que, si l'ennemi « pouvait un jour ou l'autre concevoir l'idée de faire quelque entreprise sur « les derrières de notre armée, conséquemment l'intention de la tourner, je « crois que ce serait le seul emplacement par où il pourrait le tenter avec « quelque chance de succès.

« J'ai en outre jugé à propos de faire ouvrir, jusqu'à dix à douze pieds, les « chemins qui, d'Arles, aboutissent sur Saint-Laurent de Cerda et sur Pratz « de Mollo. Cette mesure est nécessaire pour faciliter, en cas d'attaque, les « transports en tout genre, en artillerie, vivres, munitions, fourrages et ambu- « lances. En vain objecterait-on que cette route peut devenir préjudiciable à « nos intérêts, et servir un jour contre nous ; je réponds à cet argument : que « ce chemin est latéral aux montagnes et bordé, dans toute sa longueur, de <c positions et de précipices qui rendent sa défense extrêmement facile. Je « dois ajouter une autre observation ; c'est qu'indépendamment des avance tages qui doivent en résulter pour cette armée pendant la guerre, les habi- « tants de cette contrée y trouveront, dès à présent et plus particulièrement « à la paix, une nouvelle voie pour rapprocher leurs communications, pour « étendre leur commerce, pour vivifier enfin toute cette partie. »

Cette stagnation générale , qui durait depuis deux mois , allait pourtant cesser ; car, du côté de la plaine, tout annonçait l'approche d'une bataille. Une grande activité, des mouvements qui ne leur étaient pas habituels, se manifestaient dans les camps espagnols. On ne cessait plus d'y exercer le soldat. Ainsi, du lever au coucher du soleil, c'était des combats simulés, des assauts de redoutes, et chaque nuit, de nombreux déserteurs suisses ou irlandais venaient confirmer nos inductions de la journée et nous annoncer une attaque prochaine. C'est qu'en effet la Union, informé que la garnison de Bellegarde était aux abois, désolée par le scorbut, réduite au quart de ration, avait résolu de tenter, pour la sauver, un suprême et dernier effort. On touchait au 10 août, et l'on assurait, ce qui était vrai, que le général espagnol avait fixé l'exécution de son projet à l'anniversaire de ce jour fameux; mais il se passa comme à l'ordinaire, par suite de quelques retards imprévus dans les préparatifs de l'ennemi. Le lendemain 24 thermidor et le jour suivant, Dugommier les employa à des reconnaissances sur toute sa ligne. Enfin, dans la nuit du 25 au 26 , l'événement que l'on considérait déjà comme remis indéfiniment, éclata.

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