‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 25 sur 64 · ÉLOGE DE MIHABEL ET DES GÉNÉRAUX DE CETTE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE MIHABEL ET DES GÉNÉRAUX DE CETTE ÉPOQUE

Les Pyrénées n'avaient jamais entendu le canon retentir sur tant de points à la fois, ni vu tant de sang couler. Nos soldats s'étaient battus avec une sorte de frénésie, et la plupart de leurs chefs , Augereau , Bon , Sauret , Beyrand , Lemoine , étaient blessés. Ce dernier avait reçu six atteintes. Enfin Mirabel était mort. C'était un de nos plus vaillants officiers; il était tout feu, tout ardeur, et les Espagnols, qui rencontraient partout sa mâle et belle figure, le prenaient pour le chef de l'armée française.

C'est, lui qui commandait cette brigade dont les exploits retentissaient jusque dans la capitale, la brigade à laquelle les clubs votaient d'enthousiasme des récompenses qu'elle renvoyait, avec une si noble fierté, aux orphelins et aux veuves. De la division Augereau, où la vigueur de la discipline le disputait à l'éclat du courage , la brigade Mirabel était sans contredit la plus brave. Et pourquoi brillait-elle en tête de ses intrépides émules? c'est qu'elle était la plus prompte à obéir.

Répétons-le sur cette tombe ouverte, car le nom de celui qu'elle allait recouvrir est un des plus exemplaires que nous puissions citer en confirmation d'un éloge que nous voulons étendre : le plus beau titre de gloire des généraux de nos premières campagnes révolutionnaires, de cette crise de désorganisation, inouïe dans nos annales, qui avait eommencéen 1792 et venait de finir, leur plus beau titre, ce n'est pas d'avoir enduré sans murmures des souffrances indescriptibles ou avoir

souri à leur mort , quand elle faisait triompher leur cause : c'est d'avoir su, en face de l'ennemi, convertir en armées régulières ce million de recrues de toutes les conditions, de tous les âges, qui s'étaient entassées par troupeaux sur nos frontières ; c'est d'avoir aussi rapidement discipliné ces générations conçues dans la dissolvante atmosphère qui pesait sur notre infortuné pays, si longtemps avant le prélude même de nos orages; c'est d'avoir enserré dans les étreintes de l'obéissance passive des hommes qui ne voulaient de cette chaîne que pour les esclaves des tyrans qu'ils combattaient, des hommes pour qui toute tradition était rompue et l'antique honneur militaire un faisceau dispersé, qui ne redoutaient ni les châtiments dont leurs misères défiaient toutes les rigueurs ni la mort qu'ils bravaient à tous moments et sur toutes ses faces , qui, en un mot, ne tenaient guère à leurs drapeaux que par le lien si capricieux, si fragile, qu'on appelait l'enthousiasme de la liberté , la liberté, qu'avaient si odieusement travestie les passions du jour, qui se présentait aux masses comme l'irréconciliable ennemie de toute subordination, et dont si peu devinaient, sous son étrange voile, l'austère et majestueuse figure. Hommage donc à ces chefs d'armées, qui se dévouèrent à l'accomplissement d'une tâche et si rude et si grande !

Où elle avait été rude surtout, cette tâche, c'était aux Pyrénées orientales., à cette armée qui ne se recrutait, pour ainsi dire, que d'indociles volontaires tirés de nos ardentes populations du Midi, où les natures, plus diversement accentuées, plus impétueuses, avaient eu tant de peine à plier, du jour au lendemain , sous le niveau d'une règle unique et inflexible ; tellement qu'une mesure générale, prescrite par le gouvernement, qui, dans le nord et à l'est, avait été couronnée d'un immense succès, Y amalgame des volontaires avec la troupe de ligne, n'avait nullement réussi sur cette frontière, où rien ne se passait comme ailleurs. Néanmoins, ces hommes, qui se débattaient naguère dans une affreuse anarchie , étaient , deux mois après , rivés à tous leurs devoirs. Qui avait opéré, comme par enchantement, cette prodigieuse

métamorphose? Nous avons montre la main qui en avait dirigé l'ensemble; mais, puisque les étroites limites de notre cadre ne nous ont pas permis d'en signaler d'autres, hâtonsnous de le dire en passant : dans celte œuvre collective et si compliquée de régénération, une belle part, part d'autant plus belle qu'elle est rarement faite, revenait aux lieutenants de Dugommier, et, entre autres, à celui dont nous honorons la mémoire.

Le général Mirabel, en effet, avait établi dans sa brigade la discipline la plus rigoureuse, l'ordre le plus parfait; et il y était parvenu (car, dans une lutte aussi vive contre un désordre aussi étourdissant, chaque dépositaire de l'autorité, pressé de la faire reconnaître, appliquait les principes suivant la pente de caractère), il y était parvenu en appelant à l'aide de la fermeté qui impose le devoir, l'art qui le persuade et l'embellit. Ainsi, cessait-il de faire entendre la voix du commandement, c'était pour souffler dans le cœur de ses soldats l'amour des vertus militaires, soit en prenant l'initiative de quelque acte d'abnégation, comme celui que nous avons cité plus haut, soit en frappant leurs yeux par de touchantes images , comme celle-ci , que nous avons retrouvée sur place; car, puisque l'histoire, en témoignage de l'esprit qui dictait les consignes et du scrupule qui présidait à leur observance, dans une armée voisine, puisque l'histoire n'a pas dédaigné de recueillir l'exemple de ce cerisier qui , vers la même époque, restait chargé de tous ses fruits au milieu de nos bivouacs des Pyrénées occidentales, nous pouvons bien à ce trait donner un pendant.

En face de la Magdelaine, non loin de La Salud, à La Guardia, deux pauvres époux venaient d'associer leurs misères, quand la division Augereau , fondant tout à coup sur ces paisibles montagnes, réduisit en cendres l'humble toit qui abritait le jeune ménage. Mirabel, à quelque temps delà, prit position à La Guardia. Il y rencontra les malheureux incendiés, releva leur chaumière, et voulut que, libres et respectés au milieu de ses bivouacs, ils vécussent du pain de ses soldats, et offrissent ainsi à sa brigade

un vivant et salutaire exemple de discipline et d'humanité. C'est dans cette même cabane, en 1841, un soir d'été, que, près du grabat de l'un des deux époux devenu paralytique et muet, nous avons entendu, de la bouche de l'autre, l'attendrissant récit de cette bonne action et les témoignages d'une pieuse reconnaissance qui avait traversé un demi-siècle. Toute la montagne connaissait la vénération de ces braves gens pour la mémoire du général Moustachou (ils l'appelaient ainsi), et c'était la renommée de cette sorte de culte qui nous avait attiré près d'eux. Quelle joie brillait dans leurs yeux, chaque fois qu'ils nous entendaient prononcer ce nom si cher, ce nom qu'ils s'imaginaient être le mien; car, nous ne pûmes leur faire comprendre que ce n'étaient point les traces d'un aïeul illustre que je poursuivais. Aussi la pauvre octogénaire voulut-elle, en dépit de ses infirmités, nous conduire elle-même, dans la gorge de Terradas, à l'emplacement où, dans la soirée du 26 thermidor an ii, elle était allée prier et pleurer sur le corps de son bienfaiteur. Elle descendit lentement et en silence. Enfin elle nous montra, au bord du chemin, un débris de rocher : c'était là que le général républicain avait rendu son âme à Dieu. Et quand nous vîmes notre guide s'agenouiller sur cette pierre brute, et verse?' encore des larmes avec des prières, nous nous demandions qui, en France, se rappelait le nom de Mirabel, le nom même de la victoire à laquelle s'était immolée cette généreuse victime; et nous songions au verre d'eau qui vous est plus compté, ô glorieux trépassés des champs de bataille, que tout votre sang répandu !

Page 1