‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 27 sur 64 · NÉGOCIATIONS ET PRÉPARATIFS · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS ET PRÉPARATIFS

Découragement de la Union et de son gouvernement. — Tentatives de rapprochement. — Belle réponse du Comité de salut public aux premières ouvertures faites par la Union. — Ardeur de nos soldats. — Leur détresse. — Réaction du 9 thermidor. — Efforts désespérés pour ravitailler l'armée des Pyrénées orientales. — Dugommier obligé de livrer bataille pour empêcher son armée de mourir de faim. — Etranges propositions de l'Espagne et rupture des négociations.

négociations. — A la suite de tant de revers, la Union, dont chaque tentative était un affront nouveau ; qui rejetait ses malheurs, tantôt sur la faiblesse de ses soldais, tantôt, et avec plus de raison, sur Fimpéritie et le mauvais vouloir de ses lieutenants; qui, par les cruelles expiations qu'il infligeait aux uns et les soupçons injurieux qu'il prodiguait aux autres, s'était attiré la haine du plus grand nombre, le malheureux général, découragé, venait d'offrir sa démission. D'autre part, une fermentation sourde se révélait à Barcelone et sur tout le littoral catalan; et comme, à l'autre extrémité aussi des Pyrénées, les Français triomphaient, la Gourde Madrid, à son tour, tomba dans le découragement. Elle commençait à entrevoir que, de toutes les puissances coalisées, l'Espagne était celle qui avait le moins à gagner à la continuation de la guerre. Son étrange alliée, en levant le masque à Toulon, avait réveillé sa défiance, et l'avidité des Cours du Nord, de l'Autriche surtout, lui donnait à réfléchir. Charles IV avait été personnellement déterminé à la guerre par des raisons de famille qui avaient fait leur temps. Le 9 thermidor, d'ailleurs, qui lui apparaissait comme un acheminement à une restauration monarchique , apaisait ses scrupules. Il

crut donc pouvoir faire essayer quelques ouvertures, mais dans le plus profond mystère, car il redoutait la colère de ses alliés, de l'Angleterre surtout.

Le 4 vendémiaire (2o septembre), un trompette espagnol, porteur d'une dépêche, se présenta au quartier général français. On était encore si près de l'époque où l'ombrageuse tyrannie qui pesait sur nos généraux pouvait, au moindre soupçon, faire tomber leurs têtes, qu'on avait conservé l'habitude de lire au milieu de l'état-major rassemblé, toutes les communications venant de l'ennemi. Dugommier allait remplir cette formalité d'usage, lorsque, en déployant la dépêche, il vit, attaché à la première page, un petit rameau d'olivier : il comprit qu'il s'agissait de propositions de paix, et lut à l'écart. Le message était de notre agent Simonin, chargé en Espagne de faire passer à nos prisonniers leur solde de captivité. Il avait reçu des ouvertures d'un personnage qui ne voulait pas se faire connaître, mais qui n'était autre que la Union, à qui la Cour de Madrid avait confié dès le début de la campagne, avec le commandement même de l'armée, le pouvoir d'entamer, quand il le jugerait convenable, des négociations pour la paix.

Dugommier avait renvoyé cachetée, à la Union, sa dernière lettre, en lui faisant dire qu'il ne correspondrait plus avec lui qu'à coups de canon ; et il ne s'était départi de cette résolution extrême, que pour faire parvenir à son adversaire la teneur du décret de guerre à mort : « A défaut, par le géné- « rai en chef de l'armée espagnole, d'exécuter sur-le-champ « la capitulation de Collioure, en restituant les prisonniers « français, la Convention nationale décrète qu'il ne sera plus « fait de prisonniers espagnols... Elle dénonce à tous les « peuples le général espagnol, comme violateur du droit des « gens et de la foi des traités. » Pour rester conséquent avec lui-même et fidèle à son devoir, le général républicain ne pouvait donc dicter, à l'adresse du personnage qui lui faisait ces tardives avances, qu'une réponse dans le sens du décret de son gouvernement. Et en effet, il écrivit à Simonin (5 vendémiaire) : « Qu'il venait de mettre à l'ordre du jour les ter-

« ribles articles dont l'exécution serait reprochée à l'opinià- « treté du gouvernement ennemi ; que celui-ci eût à se hâter « de nous satisfaire sur toute la capitulation de Collioure, si- « non, jamais de paix avec l'Espagne, jamais aucun traité « quelconque, tant que nous aurions sous les yeux l'exemple «d'une félonie. » Toutefois, après s'être concerté avec le représentant Delbrel, il en référa au Comité de salut public. Le Comité, dont le langage, dans cette courte négociation, a été plus d'une fois cité comme modèle, fit cette ferme et sage réponse, qu'il adressa aux représentants du peuple, en commençant par déclarer que ces derniers avaient seuls le droit d'intervenir dans une affaire toute politique :

« Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi « qui occupe- une partie de son territoire ; mais il pèse, dans « sa sagesse, les propositions d'un ennemi vaincu, obligé de « fuir sur son propre sol. La nation espagnole possède au « suprême degré l'art de cacher ses desseins. Elle est en « possession de proposer et de différer, pour profiter des « conjectures. Pour la déjouer, il faut continuer de la battre. « La terreur est dans toutes les armées des despotes coali- « ses... Si l'Espagnol députe près de vous, citoyens collègues, « déployez la dignité, la grandeur et la fermeté qui conviena nent à un peuple vraiment digne de la liberté. La position « topographique de l'Espagne lui impose l'obligation de sol- « liciter l'indulgence et le retour de l'amitié de la France. « Son intérêt commercial le veut impérativement. Un orgueil « de famille lui a fait oublier ses traités et ses calculs. Nos « conquêtes doivent rappeler son gouvernement à un système « mieux entendu. Le souvenir des guerres sanglantes avec « l'Angleterre, le plan évident de cette nation de dominer « sur la Méditerranée, la crainte fondée de l'Espagne de per- « dre toute son existence politique, si elle persévère, rendent « bien vraisemblable ce que contient la lettre de Simonin à « Dugommier. La réponse à cette lettre doit être faite par le « général Dugommier, et conçue en ces termes : La France « veut tout ce qui s'accorde avec son intérêt et sa dignité. Ecoute « et transmets ces propositions. Toute démarche doit être faite

« auprès des représentants du peuple près de l'armée que je « commande ; la correspondance ne peut s'engager qu'avec eux, « les principes l'ordonnent. Instruisez-vous. Observez bien « que tout ceci doit se passer, de votre part, en conférences, « et que c'est au Comité de salut public à poser les bases. « L'intention de l'Espagne ne doit pas être connue. Les dis- « positions offensives doivent se faire avec plus d'activité que « jamais. Amis, Julliers est à nous! l'armée de Sambre-et- « Meuse a battu les Autrichiens, les Prussiens, les Hollandais « et les Anglais, au nombre de plus de 80,000 hommes. « Les avantages de cette victoire sont bien supérieurs aux « résultats de la bataille de Fleurus. Sous peu de jours, le « Rhin sera notre barrière. La nation n'a jamais été plus « grande ! »

Cette lettre, datée du 46 vendémiaire, arriva juste pour fournir une réponse à une seconde communication de Simonin. Le mystérieux personnage qui empruntait la plume de notre compatriote, qui prétendait agir à l'insu de sa cour (laquelle, par excès de précaution, se réservait naturellement la liberté de désavouer son correspondant anonyme), la Union commençait par se plaindre du dédaigneux silence que l'on gardait à son égard; puis il offrait, non plus seulement, comme dans la lettre d'ouverture, de remettre la question des prisonniers de Collioure à l'arbitrage d'une puissance neutre, au choix de la France, « mais de rendre sur-lechamp homme pour homme, grade pour grade, sans toutefois, par là, reconnaître explicitement la capitulation en litige, de peur de se compromettre vis-à-vis des puissances coalisées, de l'Angleterre principalement. Il était persuadé que l'Angleterre cherchait à détruire l'Espagne et la France, et c'était pour déjouer l'ambition de cette commune rivale, qu'il voulait hâter le traité de paix. Il s'agissait d'une réconciliation perpétuelle. Enfin, il attendait de la loyauté de son adversaire qu'il mît en oubli tout ce qui s'était passé. » Delbrel venait d'écrire au Comité, en réponse à sa dépêche du 16, « qu'une grande nation victorieuse ne devant faire aucune avance à des esclaves vaincus, il attendrait une seconde

lettre de Simonin pour lui envoyer celle qu'avait dictée les chefs de l'État. » La courte et fière réplique du Comité partit donc sur-le-champ, et eut, il paraît, pour effet immédiat, des ordres donnés qui tendaient à l'élargissement des prisonniers que nous réclamions. Mais cet élargissement fut bientôt suspendu (et cette fois, pour ne plus être même remis en question), par la reprise des hostilités.

préparatifs. — Cette reprise était le vœu le plus ardent de Dugommier, qui, désormais enchaîné par des ordres supérieurs à ses propres menaces, et ne pouvant plus décidément correspondre avec l'ennemi qu'à coups de canon, s'appliquait tout entier à remplir dignement la tâche que lui laissait son gouvernement, de continuer à battre les Espagnols. Une série d'impulsions données au moral de nos troupes : l'accueil triomphal et universel fait à la nouvelle de la reprise de Bellegarde ; la solennité déployée dans la fête des Victoires, qui avait porté jusqu'au fond des plus humbles hameaux de la république, la renommée de ceux dont les récents exploits avaient inspiré cette fête; l'inauguration du drapeau envoyé aux Pyrénées orientales par les représentants de la France délivrée de ses derniers envahisseurs, puis ce gage de la reconnaissance nationale arboré au milieu de nos camps, sur un autel de verdure où nos soldats étaient venus, pleins de joie et d'espérances, jurer de verser le reste de leur sang pour augmenter le. triomphe de la patrie; ces vingt-huit étendards espagnols, éloquent résumé de nos victoires, que renvoyait en échange, à la Convention (1), l'illustre chef qu'on venait de proclamer le libérateur du Midi, ce chef si exclusivement jaloux de la gloire des siens, qu'il n'avait pas voulu que son

(1) Ce fut le général Despinoy que Dugommier envoya pour présenter à la Convention les drapeaux enlevés aux Espagnols, en lui enjoignant de ne pas prononcer le nom du général en chef. La harangue du jeune général produisit sur l'assemblée une sensation profonde. Elle fait honneur, en effet, à la réputation littéraire que Despinoy s'est acquise depuis, et résume bien les événements de la campagne qui ont précédé le 13 brumaire, jour où cette harangue fut prononcée. La voici :

« Dignes représentants d'un peuple libre, nous venons enlacer aux palmes du Nord les palmes du Midi ; nous vous apportons, au nom de l'armée des Pyrénées orientales, vingt-six drapeaux et deux guidons, gages de ses triomphes multipliés, et des honteuses défaites de l'Espagnol. Nous ne vous retracerons

nom fût prononcé dans la nouvelle ovation qui attendait la remise de leurs communs trophées : cette succession d'élans avait porté à son comble l'enthousiasme de l'armée des Pyrénées orientales. Mais si son ardeur ne laissait rien à désirer, si, malgré 30,000 malades, convalescents ou non-valeurs, elle comptait encore un effectif fort respectable , il s'en fallait que ses ressources matérielles répondissent à ces éléments de vigueur intrinsèque. Le long blocus de Bellegarde avait épuisé tous nos magasins; le pain du jour était à peine assuré; les chevaux mouraient d'inanition; nos soldats qui, dans ces rudes montagnes, usaient en un mois la paire de souliers qui leur était allouée pour un trimestre, marchaient pieds-nus la plupart; enfin la poudre même manquait à ce point, qu'on ne pouvait remplacer le chétif approvisionnement dont l'explosion fortuite venait de détruire une des poudrières de Perpignan.

Du gommier s'adressa au gouvernement : on ne lui accusa pas môme réception de ses demandes. Il insista, se plaignit

point la glorieuse carrière qu'elle a parcourue ; vous avez mis à ses travaux la plus douce récompense, la seule qu'enviât son courage : vous avez écrit dans les fastes immortels de la République la journée mémorable du Boulou,les victoires signalées du 30 floréal, du 2G thermidor et les combats de Belver.

« Vous avez consacré par vos décrets ce jour où la garnison de Bellegarde, tourmentée par la faim, implora la clémence française. Notre territoire entièrement affranchi; la mort et le ravage porté dans les superbes manufactures d'armes, dans les fonderies de ces usurpateurs; 500 bouche? à feu, 15,000 fusils, trésors militaires qui enrichissent nos parcs et nos arsenaux, des milliers d'esclaves anéantis ou faits prisouaiei s : tels sont les fruits de ses efforts et de sa valeur.

« Mais ce n'est point assez pour nos frères d'armes d'avoir purgé nos plaines et nos murs envahis, d'avoir précipité du haut des Pyrénées l'insolent ennemi qui osa les franchir : ordonnez qu'aux voûtes triomphales du Temple de la Liberté, une place soit destinée pour leurs nouveaux trophées, et bientôt ils la rempliront.

« Fidèles interprètes de leurs sentiments près de vous, organes de leur profonde reconnaissance et de leur dévouement inaltérable, nous vous jurons lie vaincre, d'achever à votre voix d'écraser les tyrans et les sectateurs de la tyrannie; nous vous jurons de cimenter de tout notre sang, s'il le faut, l'édifice du bonheur que vous avez fondé pour le Peuple français, et que vous venez d'asseoir sur les bases immuables de la justice et de la probité. Vive la République! vive la Convention nationale! »

Le général Despinoy est mort de nos jours avec une réputation bien méritée de goût, d'érudition et d'attachement a la royauté légitime.

avec amertume, mais toujours inutilement. « Général en « chef, chargé d'une responsabilité effrayante, je n'ai pour- « tant de ressources que dans mes réclamations et dans les « pièces qui les constatent, écrivait-il au Comité. Il serait « donc bien juste de ne pas me laisser en souffrance, lors- « qu'il est si aisé de dire oui ou non, selon les circonstances « et la possibilité des choses. Le général en chef saurait

« alors à quoi s'en tenir Autrement, il travaille au jour

« le jour, dans une incertitude cruelle. » Il terminait en demandant son rappel, si les mesures qu'il proposait ne devaient avoir aucune suite : « Permettez que je me rende au <( vœu de mes concitoyens qui m'ont appelé à la Convenez tion pour les y représenter. Vous approuverez sans doute « que j'y mène la même vie active que vous , plutôt que de « lui préférer la vie languissante et monotone d'un quartier « d'hiver. »

Cependant il se transportait au Boulou , pour remédier aux désordres de l'administration et appuyer de sa présence et de son autorité le représentant Delbrel qui, de là, s'épuisait à faire appel aux départements de la circonscription de l'armée , que son collègue Vidal parcourait incessamment. Mais ces malheureuses provinces étaient épuisées. Surprendre ce qui leur restait pour vivre, comme sous la Terreur, par de brusques réquisitions, n'était plus possible; car, désormais, toute demande devait être précédée d'un recensement. Le 9 thermidor avait semblé, à ces populations impatientes, devoir être le terme de ce qu'elles appelaient les spoliations révolutionnaires. S'imaginant donc qu'on exigeait d'eux des sacrifices que la loi ne leur commandait plus, les districts requis opposaient la résistance la plus opiniâtre. Et quand on était parvenu à leur arracher quelque chose, c'était, pour les transports, de nouvelles entraves. Nous l'avons dit plusieurs fois, la mer seule, en Catalogne, peut alimenter des opérations de quelque importance. Que pouvait alors attendre, d'un service de charroi sans organisation régulière, avec les Pyrénées à franchir et des routes dans un état déplorable, une armée à

la consommation journalière de laquelle il fallait, non compris les hôpitaux, 14,000 quintaux de farine? Attribuant au système ce qui n'était qu'un effet du malheur des temps, la Convention avait abandonné le mode des entreprises, pour recourir à celui des réquisitions par relais et par décades. Les conducteurs , qu'aucun sentiment d'honneur ne liait à leur tâche, montraient la plus mauvaise volonté. Ceux qui travaillaient loin du théâtre de la guerre n'étaient plus nourris, mourraient de faim, et désertaient en foule. Les autres, qui , sous la pression de nos baïonnettes , avaient à traverser la grande chaîne, n'avançaient qu'avec des peines inouïes; car les Espagnols avaient détruit, du côté du nord, la rampe du Pertus , et l'on continuait à passer par le Portell où l'art, il s'en fallait, n'avait pas vaincu tous les obstacles du terrain. Dans ces étroits passages, les convois d'allée et de retour s'embarrassaient sans cesse et ne pouvaient jamais rouler que demi-charge. Or, comme la charge normale de ces petites voitures à deux roues, en usage dans le Midi , ne dépassait guère 12 quintaux, il arrivait que, bien qu'on eût enlevé à l'agriculture une énorme quantité de ces charrettes, c'est à peine si l'on parvenait, dans les circonstances les plus favorables, à verser par jour, dans nos camps, 10,000 quintaux de farine, c'est-à-dire les deux tiers du plus strict nécessaire. Ajoutons enfin à toutes ces misères, celles qui provenaient de l'incroyable rapidité avec laquelle se dépréciait le papier-monnaie. Ainsi, la même mesure de blé qui se vendait 14 francs en assignats au commencement d'une décade, en valait, vers la fin, 5 à 600!

Cependant il fallait de la poudre, des souliers, des fourrages et du pain. On recourut aux procédés de la Terreur, on parla de relever les échafauds. Chaque district de l'arrondissement de l'armée fut taxé à un millier de salpêtre par décade; toute la population dut travailler à la manipulation du sel vengeur : on eut de la poudre. On décréta que les citoyens de l'intérieur n'iraient plus qu'en sabots : on eut des souliers. Mais ni décrets ni menaces ne purent arracher à nos campagnes affamées ce qui leur

restait de grains et de fourrages. En vain le représentant Vidal courait-il jusqu'à Commune-Affranchie (Lyon) pour embarquer sur le Rhône les foins et les avoines des frontières moins épuisées de la Suisse ; en vain son infatigable collègue Delbrel, à bout de ressources, convoquait à Narbonne tous les procureurs-syndics des départements requis, et les entraînait dans nos camps pour émouvoir leur pitié par le tableau vivant des souffrances de leurs défenseurs : tous ces efforts furent impuissants. Alors, on renvoya dans l'intérieur la cavalerie qu'on' ne pouvait plus nourrir, en se bornant à composer, avec l'élite de nos escadrons, un corps de 1,500 maîtres-cavaliers qui devaient répondre au premier appel; on renvoya également la plus grande partie des chevaux de l'artillerie; on réduisit l'armée aux deux tiers de la ration: enfin, tout ce qui restait en magasin fut consommé, même l'approvisionnement de Bellegarde , où on ne laissa que pour trois jours de vivres, au risque de voir, en cas de revers, cette porte de notre territoire rouvrir à une invasion nouvelle la grande route de France.

Telle était notre situation le 26 brumaire (16 novembre), jour où il fut constaté que tous nos magasins et nos dépôts étaient absoluments vides. « Nous étions donc, dit Delbrel, « dans la cruelle alternative, ou de nous battre pour trouver « dans la victoire des moyens de subsister, ou de rentrer « dans l'intérieur pour disputer à nos pères, à nos enfants, « quelques onces de pain qu'on leur distribuait pour « vivre. »

Enfin, n'eussions-nouspas eu, pour nous pousser en avant, la perspective de mourir de faim sur place, qu'il eût bien fallu nous battre pour l'honneur de la république ; car, ce fut ce même jour, 26 brumaire, que Delbrel reçut, par l'intermédiaire de Simonin, l'ultimatum de l'Espagne :

« 1° L'Espagne reconnaîtra le système ou forme de gouvernement qu'a adopté ou qu'adoptera la France.

« 2° La France mettra de suite, à la disposition de l'Espagne, les deux enfants de Louis XVI.

« 3° La France rendra au fils de Louis XVI les provinces

limitrophes de l'Espagne , dans lesquelles il régnera souverainement et gouvernera seul en roi. »

A cette proposition inepte, qui fut prise pour une insolente bravade, le Comité fit la réponse suivante, réponse qui, 25 ans après, excitait encore l'admiration de l'homme du siècle le plus expert en langage de cette sorte, car c'était le langage qu'il avait tenu à l'Europe pendant quinze années de victoires :

« L'indignation est au comble en lisant l'écrit infâme que « vous nous avez transmis. Il est difficile de concevoir comte ment un Français a pu tracer des lignes aussi outrageante tes pour sa nation. C'est à notre artillerie de répondre par « un feu bien soutenu. Disposez tout et frappez. Le Français « victorieux traite sans orgueil l'ennemi qui se présente avec « l'attitude qui lui convient.; il voue au mépris le vaincu qui « ose lui dicter des lois. Prenez des mesures pour faire reve- « nir sur-le-charnp Simonin ; il compromet la dignité du « peuple Français. »

Mais cette lettre n'était pas encore sortie du bureau où elle avait été écrite, que, répondant d'avance à l'adjuration du Comité de salut public, l'armée des Pyrénées orientales avait déjà frappé.

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