PREMIÈRE BATAILLE DES LIG\ES DE FIGIÈRES
Position du général Curten autour de la Magdelaine. — Augereau forme quatre colonnes d'attaque. — Il tourne et emporte la Magdelaine. — Arrivée sur le champ de bataille d'une cinquième colonne assaillante. — Curten se replie sur les hauteurs de Terradas. — Prise de la Fonderie. — Le général espagnol recule jusqu'à Llers. — Augereau est brusquement arrêté au milieu de ses succès. — Attaque de gauche. — Notre infériorité à cette aile. — Sauret est repoussé. — Sa position critique. — Les secours que lui envoie la division du centre, d'une part, et de l'autre , une diversion de la brigade Victor sur Espolla, le sauvent. — Evénements du centre. — Mort de Dugommier. — Eloge de ce grand homme. — Honneurs rendus à sa mémoire.
ATTAQUE DE DROITE
dispositions des deux partis. — Augereau, le héros de la campagne depuis notre entrée en Catalogne, comprit parfaitement que, dans l'attaque qui se préparait, le premier rôle appartenait au commandant de la division de droite, et, sans compter ses soldats, sûr de ce qu'ils valaient, il s'engagea avec autant de confiance et de résolution que si l'armée entière l'eût suivi.
Le général Curten occupait les positions mêmes où son adversaire avait si longtemps bravé les efforts de leurs défenseurs actuels : la Fonderie, Saint-Laurent, la Magdelaine, et cette crête pelée et blanchâtre que les Espagnols appelaient Roca pelada, ou Roca blanca, et nous, hauteurs de Terradas. Seulement, au lieu de faire face à l'est, comme Augereau naguère, Curten avait naturellement son front tourné vers le nord. Son avant-garde, en observation sur la rive gauche du ruisseau de la Fonderie, surveillait le débouché du chemin de Darnius. La Fonderie avait pour soutien principal une
grande redoute, dite de la Fita, élevée sur la rive droite de la Muga et gardée par 1,500 hommes, dont 300 émigrés, derniers restes delà légion du Vallspire qui, à force de se prodiguer, allait disparaître. Saint-Laurent, auquel on n'attachait plus qu'une importance secondaire, avait été abandonné à 800 miquelets. Le revers septentrional de la Magdelaine et l'avenue correspondante du col de La Salud, étaient hérissés de postes retranchés, de batteries et de baïonnettes. Enfin, une série de redoutes couronnait les hauteurs deTerradas, depuis La Guardia jusqu'à La Grange d'Escaulas. La crête ensuite restait libre jusqu'au plateau de Llers.
Augereau avait concentré en avant de Darnius 6,400 hommes : il les partagea en quatre colonnes. La première, aux ordresde l'adjudant général Bon, et composée de 2,000 chasseurs, forma l'avant-garde. Les trois autres, commandées par les généraux Beaufort , Duphot et Guieux , venaient à la suite. Davin, qui se tenait vers Coustouge, prêt à marcher, reçut l'ordre de descendre, en forçant les postes qui gêneraient son passage, sur Saint-Laurent, de tourner ce bourg, et de déboucher à une heure convenue dans la gorge de Terradas. Ces dispositions prises, Augereau se mit en mouvement le 27 brumaire (17 novembre), à minuit.
marche de l'attaque. — Pour éviter les 1,300 hommes d'avantgarde qui observaient le chemin de Darnius, Augereau prend un grand détour à droite; remonte, comme s'il marchait sur Massanet, le Ricardell jusqu'au pont de San-Estevan ; franchit le torrent; s'avance par Ca'n (casa d'en) Boudou et Ca'n Llosa jusqu'à la hauleur de la Fonderie; puis là, il se rabat brusquement à gauche sur le pont Saint-Sébastien de la Muga. Ce pont, un peu en amont des forges, mais déjà à une certaine distance de la redoute de la Fita, était mal gardé: son faible poste, qui n'a rien entendu, est égorgé sans bruit, et trois de nos colonnes passent. La première, la colonne Guieux, s'arrête pour masquer la redoute espagnole ; les deux autres remontent la rive droite de la Muga; enfin celle qui est restée sur la rive gauche, la quatrième, va chercher plus haut un passage qui la rapprochera de la brigade Davin.
combat. — Les ténèbres n'étaient pas encore dissipées, que Bon, Duphot et Beaufort avaient atteint le pied du revers méridional de laMagdelaine. Ils avaient donc tourné cette importante position; mais leur tâche n'en était guère allégée; car, si les Espagnols faisaient front au nord, si c'était sur la pente septentrionale qu'ils avaient surtout accumulé leurs postes et leurs batteries, ils n'en avaient pas moins assuré leurs derrières par des retranchements et du canon; un moment du reste leur suffisait pour concentrer toutes leurs forces sur le revers menacé et accabler des adversaires qui marchaient depuis cinq heures, la nuit, par des sentiers affreux, et qui avaient à gravir un escarpement d'au moins 700 mètres. Mais l'endurcissement de nos admirables soldats, leur parfaite connaissance des lieux et un courage à toute épreuve, surmontèrent tous les obstacles. Ils rampent d'abord en silence. Cependant, aux premières lueurs du crépuscule, ils sont découverts; mais la mitraille et les décharges plongeantes de la mousqueterie ne font qu'accélérer leur ascension, et ils ne mettent à emporter la Magdelaine que le temps de l'escalader.
Davin avait rendez-vous dans la gorge de Terradas : il y arriva en même temps qu'Auge reau à la chapelle de la Magdelaine, vers huit heures. Parti de Coustouge la veille, à 4 heures du soir, il s'était avancé de rochers en rochers, de précipices en précipices ; et, après avoir, chemin faisant, enlevé les trois postes de Fau, de Carbonils et de la chapelle Saint-Georges, d'où il ramenait 4 pièces de canon, il passait à gauche de Saint-Laurent et arrivait à heure fixe au rendezvous convenu.
Un ordre d'Augereau l'y attendait : il s'avancera dans la gorge de Terradas, y prendra une bonne position, qui puisse intercepter le chemin deFiguères ; puis il se prolongera par sa gauche sur le revers méridional du Roc-Blanc, et menacera ainsi le flanc et les derrières du général Curten, de Curten que les trois colonnes qui sont maîtresses du plateau de la Magdelaine et qui descendent déjà sur La Salud, vont pousser en face, le long des crêtes.
Ce double mouvement, rapidement exécuté, eut un succès complet. Ne pouvant plus tenir à La Salud après la chute de la Magdelaine, Curten s'était replié sur le Roc-Blanc, audessus de Boadella ; mais poussé en tête par les chasseurs du général Bon et débordé à gauche par Davin , il rétrograda bientôt jusqu'à sa dernière redoute, la Grange d'Escaulas.
Cependant la colonne Guieux avait attaqué la redoute de la Fita qui était défendue, comme tous les postes où se trouvaient des émigrés, avec l'acharnement du désespoir. Augereau, qui n'a plus rien à craindre de Curten , détache sur la Fonderie la brigade Beaufort, avec 200 chasseurs en avantgarde. Ces derniers arrivent à portée de laformidable redoute , et aussitôt suivant leur coutume, ils s'éparpillent à l'entour, l'enveloppent, la resserrent peu à peu, puis, à un signal donné, se précipitent dans ses fossés, suivis des deux brigades assaillantes que leur exemple entraîne. Les parapets sont bientôt franchis, et les 300 émigrés, plus une centaine d'Espagnols ou de Portugais, mordent la poussière. Le reste est fait prisonnier.
A l'aspect de ce nouveau désastre, Curten se replia sur Llers. Il abandonnait 8 redoutes, 28 bouches à feu, 200 caisses de cartouches, 1,500 fusils, les tentes, les bagages de 9,000 hommes, 1,200 prisonniers, et, de la Fonderie au Roc- Blanc, une longue traînée de blessés et de cadavres. Augereau, qui n'avait pas cent hommes hors de combat , reprenait sa course victorieuse et allait la poursuivre jusqu'à Roure dont son avant-garde entendait déjà siffler la mitraille, quand, vers dix heures, il s'arrêta tout à coup.
C'était un ordre qui était arrivé de la Montagne Noire; car, là et à gauche de notre ligne de bataille , venaient de s'accomplir des événements inattendus.
ATTAQUE DE GAUCHE
Sauret était sorti de ses lignes deux heures avant la fin de nuit. Son avant-garde, composée de 800 chasseurs aux
ordres du chef de bataillon Lanusse, devait masquer les redoutes de Camany, pendant que ses trois brigades, Guillot à droite, Causse au centre, et Motte à gauche , marcheraient sur Vilaortoli.
Attaquer de front, avec 4,200 hommes, une première ligne de plus de dix redoutes, ligne qui était défendue par plus de 10,000 combattants et soutenue en arrière par une accumulation d'autres retranchements aussi bien garnis au moins que les précédents, c'était là un acte de témérité qu'expliquait à peine le voisinage d'une division tout entière en réserve sous la responsabilité du général en chef. Cependant Sauret n'hésita point et se conforma scrupuleusement aux instructions qu'il avait reçues.
Son audace lui valut d'abord quelques succès ; car, protégé par les ténèbres, il commença par replier tous les avantpostes espagnols. Mais sa brigade de droite s'étant égarée dans les ravins, il perdit un temps précieux à l'attendre, et il ne l'avait pas encore ralliée, quand le jour vint découvrir aux feux croisés de six batteries, à une masse d'infanterie qui avait eu deux heures pour se concentrer, et à un millier de chevaux qui s'apprêtaient à charger , vint découvrir les 2,400 hommes qui lui restaient. Néanmoins, l'intrépide divisionnaire lança résolument sa petite colonne sur une grande redoute, et ce ne fut que le canon de Camany, dont les feux d'écharpe lui emportaient des files entières, qui le contraignit à lâcher prise. Il battit donc en retraite. Ce mouvement commençait avec quelque désordre, lorsqu'une charge de cette cavalerie qui nous menaçait vint produire sur nos soldats son effet habituel : ils se reforment, courent au-devant des escadrons ennemis et les refoulent jusque sous la mitraille des redoutes; puis ils'continuent leur retraite avec moins de précipitation et plus d'ensemble. Un moment même, au bruit d'un nouveau combat qui s'engageait autour de Camany, ils font halte. Sur ce point, en effet, pour leur venir en aide, notre division du centre avait successivement détaché quelques bataillons d'abord, puis la brigade Banel, puis les tirailleurs des généraux Martin et Rougé. Mais, d'autre part, le
vicomte de Gand, qui occupait les redoutes au nord de Vilaortoli, sans s'inquiéter de la diversion de Camany, se jetait avec sa brigade sur Cantallops qui touchait au camp de Sainte-Lucie d'où était parti et que cherchait à regagner le général Sauret. Celui-ci donc, craignant d'être coupé (il n'avait laissé à Sainte-Lucie que 900 hommes), précipite de nouveau sa marche rétrograde. Mais il allait être devancé, et déjà la colonne qui tournait sur ses derrières abordait Cantallops, quand tout à coup le canon se fait entendre sur sa gauche, du côté d'Espolla. C'était Victor qui emportait deux redoutes en avant de ce village. Cette nouvellediversion arrêta enfin le vicomte de Gand, qui, du reste, sur un avis de la Union annonçant lui-même que sa gauche était perdue, rétrograda bientôt jusqu'à Vilaortoli.
C'était à peu près le moment où Augereau recevait l'ordre de suspendre son attaque.