ÉVÉNEMENTS DU CENTRE
Cependant, que s'était-il passé à la Montagne Noire?
La veille au soir, les chevaux de l'artillerie, qui arrivaient de l'intérieur, avaient pris en passant , au parc de La Jonquère, dix bouches à feu qu'ils avaient immédiatement amenées au pied de la montagne ; ce qui avait permis d'armer, dans la nuit même, les deux épaulements préparés sur la crête et le poste de Montroig, les épaulements de quatre pièces chacun, Montroig de deux obusiers de 8 pouces. En même temps, la division Pérignon se rangeait dans l'ordre suivant autour de la montagne : la brigade Banel , sur sa croupe orientale ; la brigade Martin , en potence sur Banel, en longeant la route; l'artillerie volante, conduite par le général Guillaume, à l'entrée du vallon de l'Invincible ; la cavalerie , commandée par le général Dugua, à gauche et à la suite de l'artillerie; enfin en arrière, dans le vallon dont l'artillerie barrait l'embouchure, la brigade Rougé.
mort de dugommier. — Dugommier, qui avait passé la moi-
tié de la nuit vers Darnius, dans une grotte qui servait d'habitation au général Guillaume, arriva à quatre heures du matin sur la Montagne Noire. C'était pour mieux suivre les chances de sa gauche et avoir sous la main sa division de réserve, qu'il prenait position sur cette hauteur, car si elle était le point le plus élevé du champ de bataille, elle en était aussi le plus dangereux. En effet, depuis plus d'une heure déjà, sitôt qu'ils s'étaient aperçus que nous armions les batteries de la crête, les Espagnols n'avaient cessé de couvrir la Montagne de leurs projectiles. Une de leurs batteries surtout, que, la veille au soir, ils avaient improvisée avec des sacs à terre en avant de la redoute Passamiliaus, tourmentait vivement nos travailleurs. Nos dix pièces cherchèrent à contrebattre ces feux meurtriers; mais, quoique servies avec toute l'activité possible, elles ne devaient guère , à cette hauteur, que fournir aux canonniers ennemis de nouveaux points de mire.
A la tête de son état-major, ayant à ses côtés le représentant Delbrel, Dugommier contemplait en silence l'immense ligne de feu qui se déroulait à ses pieds et montait, à sa droite, jusqu'aux limites de l'horizon. Il cherchait surtout à lire à travers la brume le sort de la périlleuse attaque de sa gauche, et, comme en proie à cette agitation mystérieuse qui vient parfois, au moment suprême, s'emparer de l'homme dont la destinée va s'accomplir, il allait, venait, s'asseyait, se relevait. Cependant, vers 7 heures et demie, voulant prendre quelque repos, il quitte le représentant Delbrel et se retire dans un petit enclos que l'on voit encore sur le revers intérieur du piton culminant de la Montagne. Là, assis derrière un mur en pierres sèches, et les yeux toujours fixés sur sa gauche, il achevait un léger repas, quand il s'aperçoit que le mouvement de cette division est arrêté. C'était le moment de la secourir. Le général donc se lève brusquement , mais à peine a-t-il fait un pas, qu'il tombe mort : un obus, qui venait de ricocher sur la crête, lui avait fracassé l'épaule droite et la poitrine (1), en tuant à ses côtés le chef de bataillon du
(lj Si l'on en croit les Mémoires du prince de la Paix, la mort de Dugommier ne fut pas un simple effet du hasard. Le général d'artillerie de laTorre
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génie Villemontès (1). Ce coup de foudre , dans un tel moment, pouvait avoir pour nous des conséquences terribles; mais Delbrel accourt, et, avec un sang-froid admirable, faisant écarter un pauvre mulâtre évanoui sur le corps de son maître : « Citoyens, s'écrie-t-il, en montrant cette pâle et belle figure, encore éclairée par ses grands yeux ouverts et déjà empreinte de cette douce et fugitive sérénité qui remplace un instant la vie sur la face des victimes d'un coup de feu instantanément mortel, Dugommier est mort au champ dlionneur... Il demande des vengeurs et non des larmes... Courage, républicains ! Nous avons le général à venger et la république à servir. . . Dugommier est mort ! vive la république ! » Vive la république ! répètent, en étouffant leurs sanglots, tous les témoins de cette scène déchirante, et chacun court reprendre son poste, pendant que le représentant trace à la hâte un billet qui confère à Pérignon le commandement de l'armée, et qui vole aussitôt à son adresse. Au reçu de cet ordre, à huit heures, Pérignon avise d'abord au plus pressé et se hâte de faire attaquer les redoutes de Camany, pour voir si notre division de gauche, qui continue à reculer, reviendra sur ses pas ; mais reconnaissant bientôt que Sauret est dans l'impossibilité de reprendre l'offensive , il lui dépêche , ainsi qu'à Victor qui reculait aussi, de nouveaux secours, afin de protéger leur retraite. Il envoie en même temps à Augereau l'ordre de faire halte.
visitait la batterie dite de Passamiliaus (du nom d'une redoute voisine), qui venait d'être improvisée dans la nuit précédente. Voulant juger de sa portée, et ayant aperçu, à la pointe orientale de la Montagne Noire, un groupe brillant, il le fit remarquer au capitaine qui commandait la batterie et qui passait pour un babile pointeur. Cet officier aurait alors lancé l'obus qui tua Dugommier. Nous ajouterons seulement que le général républicain ne faisait point partie du groupe sur lequel aurait pointé le capitaine espagnol, et qu'au moment où il fut frappé, Dugommier ne pouvait être aperçu de l'ennemi.
(1) Le cbef de bataillon du génie Villemontès, qui périt du même coup que Dugommier, avait été fait prisonnier en 1793, à la prise de Colliourc, où il b'était distingué par son énergie. Il venait de recouvrer sa liberté, et avait rapporté de son séjour dans la Péninsule dos notes du plus haut intérêt sur l'armée espagnole, les places fortes , le génie, la politique et les ressources de cette nation. Ces précieux documents, qui étaient si rares alors, nous furent de la plus grande utilité. Nous signalons ce fait pour constater et honorer les services qu'un prisonnier même peut rendre à son pays, quand il a le courage et le talent d'utiliser ainsi le temps de sa captivité.
résultats de la JOUBRÊB. — Là devait se terminer cette journée sanglante, dont l'issue et ait incomplète, mais non douteuse : car la gauche des Espagnols, de l'aveu même de leur chef, était perdue sans retour, et, par elle, nous prenions à revers toutes leurs lignes. L'échec même de notre gauche éclairait plutôt quelle n'altérait notre situation. Enfin nos pertes, 160 morts et 500 blessés, étaient largement dépassées par celles de l'ennemi , qui laissait sur le champ de bataille 3,200 hommes.
Dans ce nombre figuraient les 1,200 prisonniers que la division Augereau, malgré le décret d'extermination, avait bien voulu épargner; mais c'était réellement à Dugommier que ces prisonniers devaient la vie. En effet, ayant reçu, quelques jours avant la bataille , une lettre de Simonin qui laissait entrevoir un commencement d'exécution donné à la fameuse capitulation de Collioure, Dugommier avait eu hâte de mettre à l'ordre du jour cette frêle espérance, afin d'adoucirdes rigueurs qui, suivantsonnoble langage,' faisaient souffrir l'Inimanitè. Or, voici comment les Espagnols avaient répondu à ce procédé magnanime. Le combat terminé, une centaine de nos volontaires occupaient à La Salud deux redoutes en pierres sèches, et ils s'y reposaient depuis deux heures de leurs glorieuses fatigues, quand tout à coup la terre se soulève sous leurs pieds , éclate et les emporte dans les airs. Leurs corps ou les parcelles de leurs membres furent retrouvés ensevelis sous une avalanche de pierres et de débris d'affûts, ou épars sur les rochers d'alentour. Soixante-seize victimes de cet odieux stratagème respiraient encore (1).
Cette ruse barbare jeta dans nos rangs une exaspération d'autant plus violente, qu'en épargnant leurs prisonniers,
(1) Ces malheureux fournirent au jeune docteur Larrey la première occasion de faire connaître aux Pyrénées orientales des talents déjà éprouvés sur d'autres champs de bataille, et qu'attendait une si longue, si universelle et si légitime célébrité.
Larrey était arrivé à l'armée depuis 24 heures, pour remplacer, dans la direction du service de santé , les docteurs Benezech et Boizot , deux vieillards qui, malgré le poids des années, avaient jusque-là soutenu avec autant de courage que de zèle le lourd fardeau de leurs pénibles et belles fonctions. Boizot était presque aveugle.
nos soldats avaient, non point obéi à un ordre, mais entendu à demi-mot et volontairement suivi un conseil d'humanité. Le sang qu'ils s'étaient abstenus de répandre leur rappelait combien le chef qui avaitfait appel à leurpitié pour ce sang impur, était avare du leur, et ce dernier trait ajouta encore à l'amertume des regrets qu'ils firent éclater à la nouvelle de sa mort.