‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 31 sur 64 · ÉLOGE DE DUGOMMIER ET HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE DUGOMMIER ET HONNEURS RENDUS A SA MÉMOIRE

— Ces regrets, la France entière devait bientôt les partager, car elle perdait tout à la fois un de ses plus vaillants défenseurs et un de ses plus grands citoyens. L'essor que le général avait pris à Toulon et au Boulou s'était, ilestvrai, comme ralenti après la délivrance du sol national, au delà des Pyrénées. Mais si la mort, en surprenant au milieu d'une victoire le brave guerrier auquel nos provinces méridionales devaient leur affranchissement, si la mort ne lui avait pas laissé le temps d'ajouter à sa couronne de libérateur l'auréole de la conquête, jamais elle n'avait plus dignement terminé une carrière mieux remplie et, ajoutons, plus vertueuse. Car ces vertus des républiques d'un autre âge, tant vantées dans le sien, le passionné créole s'était pris pour elles, à travers les mirages de l'Océan , d'une admiration aussi candide qu'enthousiaste , et un demi-siècle témoignait, sur les deux rives de l'Atlantique, de sa sincérité, de son ardeur et de sa constance à les pratiquer. Aussi, de tous les trépassés fameux de nos champs de bataille révolutionnaires, de tous les noms dont la popularité a survécu à la génération qui les avait si souvent ouï redire, aucun n'est-il arrivé à nous plus beau et surtout plus pur que le nom de Dugommier.

Le général avait près de lui deux de ses fils, qui remplissaient, dans son état-major, des fonctions d'adjudants généraux : l'armée leur confia, dès le lendemain 28, la pieuse mission de transporter à Sud -Libre (Bellegarde) la dépouille mortelle de leur père. Le cortège était composé de vieux soldats dont la consternation profonde et le morne silence, tour à tour interrompu par les strophes plaintives d'une musique guerrière et les sourds roulements du tambour, donnèrent à cette marche funèbre le caractère le plus

lugubre. La bataille du surlendemain fut le second acte de ces funérailles, elle dernier, il fut célébré avec la victoire qui apaisait les mânes de la victime. Ce fut, en effet, au milieu d'une foule immense, accourue de nos départements voisins pour visiter le théâtre de la bataille et contempler le cercueil de l'homme qui venait de venger la province d'une longue année d'invasion , que le corps mutilé de ce glorieux chef fut triomphalement inhumé, dans un bastion de ce même fort qu'il avait rendu à son pays , au pied de l'arbre de la liberté, en face de la Montagne Noire. La Convention aussi honora à sa manière le second commandant d'armée qu'elle perdait par le feu de l'ennemi, et le premier général en chef qui avait quitté ses bancs pour aller se faire tuer à la frontière : elle décréta, le 5 frimaire, que son nom serait inscrit au Panthéon, sur la colonne où l'on achevait de graver les noms de Dagobert, de Labarre et de Mirabel; puis, trois jours après, elle écoutait, dans un religieux recueillement, un des compagnons du libérateur du Midi, le porteur de ses trophées, le général Despinoy, qui venait demander « pour la cendre du législateur, du sage, du soldat, « un mausolée dans l'enceinte qu'il avait reconquise, au mi- « lieu des superbes monts d'où sa valeur et son génie avaient « précipité l'orgueilleux Espagnol ; afin , ajoutait l'orateur, « que ses frères d'armes puissent aller, comme jadis les sol- « dats de Maurice, aiguiser leurs sabres à son tombeau. »

Ce dernier vœu fut accueilli , mais le temps manqua pour l'exaucer. Bellegarde même n'a pas conservé la précieuse relique qu'on voulait donner pour protectrice à ses remparts (1). Toutefois, peu de temps avant de se séparer, le 28 août 1795, la Convention contracta une dette solennelle (2)

(1) Les restes de Dugommier ont été transportés à Perpignan où ils reposent à côté de ceux de Dagobert, dans le cimetière infréquenté de cette ville. Ils n'y devraient pas rester. C'est à Bellegarde et à Mont-Louis, en effet, qu'est marquée leur place, dans ces forts qu'ils ont illustrés et dont les garnisons ne sauraient avoir, pour animer leurs tristes loisirs, ni des sujets d'étude plus intéressants , ni de plus beaux modèles de vertus militaires , que la vie et la mort que leur rappellerait sans cesse chacune de ces deux tombes.

(2) Sur le rapport d'Aubry, il fut accordé : à la veuve de Dugommier, une pension annuelle de 3,000 livres ; à chacune de ses deux filles (dont l'une

envers la famille de l'illustre défunt; noble famille composée de six enfants dont deux moururent au service de la France, et d'une veuve héroïque qui, à la nouvelle de la mort de son époux, prisonnière des Anglaisa la Guadeloupe et tombée de l'opulence dans la plus affreuse détresse , écrivait à sa fille ces paroles lacédémoniennes : « Ce qui doit me consoler de la « mort de ton père, c'est qu'il a péri noblementen défendant sa « patrie. » Mais cette dette nationale, oubliée par l'ingrat Directoire, fut acquittée par l'héritier tout-puissantde la république, lequel ajouta à l'arriéré la gloire de sa reconnaissance. En effet, depuis les jours splendides où, vers l'apogée de sa jeunesse et de sa fortune, le Premier Consul donnait pour ses deux premiers mots d'ordre Frédéric II et Dugommier, Dugommier et Frédéric II, jusqu'aux ténébreuses soirées d'agonie où l'empereur découronné, dictant sa dernière page à l'histoire, publiait dans son testament sa haute et touchante gratitude pour la mémoire de Dugommier, le nom de son chef vénéré , de son général de Toulon, ne cessa d'occuper dans les souvenirs de l'arbitre des renommées du siècle, une place à part , qui assure à ce beau nom un honneur impérissable.

épousa le colonel Dumoustier, l'ami de son père), une pension de 1,500 livres, et la môme rente viagère à un enfant naturel qui était sans ressources. Quant aux trois fils du général , comme ils étaient au service de l'Etat , l'aîné marin et les deux autres officiers supérieurs a l'armée que commandait leur père, l'assemblée chargea le Comité de salut public de pourvoir à l'échange du premier qui était alors prisonnier en Angleterre, et à l'avancement de ses deux frères, dont l'un, encore simple chef de bataillon, fut envoyé aux frais du trésor à la Guadeloupe , pour eu ramener sa mère. Ce dernier et le prisonnier moururent au service.

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