INTERVALLE DES DEUX BATAILLES
Pérignon prend deux jours pour préparer une seconde attaque. — Il reconnaît la position des Espagnols. — Cousuil de guerre où le plan de la nouvelle bataille est arrêté. — Organisation de nos colonnes. — Apathie de la Union. — Sombre exaltation de nos soldats.
Le représentant Delbrel insistait pour qu'on ne laissât pas aux Espagnols le temps de se reconnaître; mais Pérignon, pensant qu'il lui fallait quelques jours pour se mettre au courant de sa nouvelle tache, demanda et obtint un délai de 48 heures.
Son premier soin fut d'aller reconnaître les positions de l'ennemi, et il employa la journée du 28 à les étudier , en commençant par l'aile gauche. Là, depuis la matinée de la veille , où Gurten avait été refoulé dans les retranchements de Llers , rien n'était changé , si ce n'est que la garnison de Figuères avait envoyé à ce malheureux général 12 à 1,300 hommes, pas môme l'équivalent de ses pertes de la veille. Au centre, immobilité complète. Enfin , à droite, on s'était contenté de faire passer 400 hommes de seconde en première ligne, et de concentrer le commandement de cette aile sous les ordres du général Vives, qui, par sa fermeté à la retraite du Boulou, s'était acquis une belle et légitime réputation.
Cet état de torpeur de l'ennemi bien constaté, le 29 au matin, un conseil de guerre fut convoqué à La Jonquère. A cette question : « Faut-il marcher en avant, » il n'y eut qu'une réponse : Oui. Même unanimité sur la marche à suivre ; car le succès d'Augereau, l'échec de Sauret, ne permettent plus ni hésitation ni demi-mesure, et c'est sans aucun
doute la gauche des Espagnols, c'est-à-dire Llers , Roure , Pont-des-Moulins , qu'il faut franchement aborder avec la masse de nos forces. Or, comme nous l'avons expliqué plus haut, la grande redoute de Roure est la clef de cette partie du champ de bataille. Tout est donc coordonné en vue de l'attaque de Roure: Augereau se portera, par la montagne d'Escaulas, sur ce point capital , et, pour faciliter le mouvement qui doit tout décider, deux brigades du centre balayeront les deux rives du Ricardell, pendant que la troisième tiendra en respect les redoutes de Camany. Quant à notre gauche, elle gardera la défensive et cherchera seulement à attirer l'ennemi de son côté, jusqu'à la chute de Roure qui sera, pour tous, le signal de la victoire et de la poursuite.
nouveaux préparatifs. — Ce plan convenu, voici comment l'exécution en fut préparée.
Augereau reçut un renfort de 2,700 fantassins, que lui amenèrent au Roc Blanc, où il s'était arrêté le 27, les généraux Chabert et Guillot. 11 se trouvait ainsi à la tête de 11,442 hommes. Il en forma quatre colonnes d'attaque et une de réserve. La première, l'avant-garde, quatre bataillons de chasseurs et celui des Vengeurs, en tout 2,049 combattants, restait sous les ordres du général Bon. Venaient ensuite, sous le général Guillot, d'abord le 2e bataillon de grenadiers, fort de 580 hommes d'élite et destiné à soutenir l'avant-garde, puis 1,234 fusiliers. Guieux devait marcher sur les traces de Guillot et occuper successivement, avec ses 3,257 baïonnettes, les positions conquises par les deux premières colonnes. La quatrième, général Chabert, composée de 1 ,980 soldats de ligne , dont 480 chasseurs ( le 9e de la Drôme) qui marchaient en tête, avait ordre de s'avancer à droite et à la hauteur de Guillot, sur le camp de Llers. Enfin la réserve, commandée par le général Davin , était condamnée à rester sur place pour fermer, depuis la Fonderie jusqu'au Roc Blanc, tous les passages par lesquels l'ennemi pouvait se porter sur nos derrières.
Le général Beaufort , qui avait remplacé Pérignon dans le commandement de la division du centre, comptait 6,120
combattants, savoir : 2,420 sous Piougé et 2,133 sous Banel , le tout massé au pied de la redoute l'Invincible, pour déboucher par Bioure sur les deux rives du Ricardell ; puis , 1,567 hommes, brigade Martin, sur la croupe orientale de la Montagne Noire, pour contenir d'abord, et, le moment venu, attaquer la redoute de Camany.
Sauret en était réduit à deux brigades, 1,919 hommes à droite sous Causse, et 1,523 à gauche sous le général Motte. Enfin la brigade Victor, toujours chargée d'appuyer Sauret, continuait à occuper le col de Banyuls et conservait 2,300 baïonnettes.
Ainsi, nous avions 23,310 combattants en première ligne, et 10,821 en deuxième, à la garde de nos camps. Notre effectif, comme celui de l'ennemi, avait donc peu varié depuis l'avant-veille; mais quel changement et quel saisissant contraste dans l'état moral des deux partis ! Chez les Espagnols, ce n'était que sinistres présages, apathie dans les conseils, trouble dans les décisions. Leur chef d'état-major, Tomas Morla, toujours appelé dans les grandes crises à donner des conseils qui n'étaient jamais suivis, proposait, comme au Boulou, d'évacuer les retranchements, de relever la confiance des troupes par l'aspect de leurs forces réunies, et de se jeter en masse sur notre point faible, sur notre gauche. Mais c'était bien la Union qui allait, le lendemain d'une défaite et sur les remontrances d'un subalterne, abjurer les errements où il se complaisait depuis six mois ! Il s'obstina donc à ne rien changer aux positions que lui avaient faites ses revers du 27, et il attendit l'orage avec une impassibilité qui semblait tenir du désespoir. Nos soldats, au contraire, n'avaient aucun doute sur l'issue de la journée qui se préparait. Néanmoins, la joie qu'ils laissaient ordinairement éclater la veille d'une bataille , cette fois avait fait place à une préoccupation muette et sombre, et au lieu des chants d'allégresse par lesquels, d'habitude, ils cherchaient à tromper ces longues heures d'attente, on n'entendait circuler dans leurs bivouacs que ces mots prononcés d'une voix brève et sourde : « Guerre à mort ! point de quartier ! »