SECONDE BATAILLE DES LIGNES DE FIGUÈRES
Attaque de droite (Augcreau). — Quatre colonnes d'attaque. — Marche des trois premières. — Elles escaladent la montagne d'Escaulas. — Elles arrivent sur le plateau de Roure. — Glorieux assaut et prise de la grande redoute. — Mort de la Union. — ■ La quatrième colonne marche parallèlement aux autres , sur le camp de Llers qu'elle emporte. — Pont-des-Moulins, enveloppé par la division réunie, succombe à son tour. — Attaque du centre (Beaufort). — Les redoutes du Bicardell enlevées par nos soldats ou détruites par les Espagnols. — Explosion de 20. redoutes. — Chute des retranchements qui barraient la route de Figuères. — Déroute de la gauche et du centre de l'armée ennemie. — Figuères pris par les fuyards pour point de ralliement. — Trouble et confusion autour et dans l'intérieur de cette place. — Audace de nos chasseurs. — Panique des fuyards, qui entrent une seconde fois en déroute et ne s'arrêtent plus que sous les murs de Giroue. — Attaque de gauche (Sauret). — Notre attitude défensive. — Efforts des Espagnols de ce côté. — Impatience de nos soldats. — Ils peuvent enfin prendre l'offensive. — Belle retraite de l'aile droite ennemie, sous le commandement du général Vives. — Gloire et caractère tout particulier de cette bataille. — Elle met en opposition le génie guerrier des deux nations belligérantes.
ATTAQUE DE DROITE
Le 30 brumaire (20 novembre), à 4 heures du matin, Augereau donna le signal du départ.
De son bivouac du Roc Rlanc , pour atteindre la redoute de Roure, il devait d'abord descendre dans le profond couloir de la Muga, le suivre quelque temps, puis remonter par le versant opposé jusqu'au-dessus d'Escaulas. Là, au sommet de la montagne qui plonge ce village, se présentait un premier grand ouvrage appelé par les Espagnols fort central, lequel était défendu par 950 hommes et flanqué par trois batteries dont les feux se croisaient sur le revers de la montée. Ce fort enlevé, il fallait se prolonger sur les hauteurs
jusqu'à la pointe orientale du plateau où s'élevait la redoute de Roure.
Les colonnes d'attaque descendent par Boadella sur la Bfuga, longent, passent et repassent quatre fois ce torrent, arrivent au pied de la montagne d'Escaulas, l'escaladent, et, sans brûler une amorce, pénètrent d'emblée dans le fort central. Elles y massacrent rapidement 400 hommes, chassent et dispersent le reste, puis, sans s'arrêter à poursuivre les fuyards, laissant pour garder la place le général Guieux, elles continuent sur les hauteurs.
prise de roure. — Nos soldats allaient donc aborder cette fameuse redoute de Roure où les Espagnols ne craignaient que Dieu, cette citadelle qui avait ses fossés taillés dans le roc, 2o pièces de gros calibre sur ses parapets, deux grands ouvrages détachés pour flanquement, et 4,000 défenseurs.
Les chasseurs du général Bon débouchent sur le plateau , en vue de la formidable position. Une décharge générale les accueille; mais, loin de les ébranler, ce fracas du canon qui remplit comme le tonnerre les échos des montagnes, leur cause un transport électrique. Les rangs sont rompus : chefs, soldats, tout se rue pêle-mêle dans les fossés, s'élance aux palissades, s'accroche aux escarpes; on s'aide, on se pousse, on monte , et en un clin d'œil , par un de ces élans incalculables qui réduisent à néant toute prévision humaine, l'invincible redoute est escaladée. Les premiers arrivés tendent la main aux autres «pour les présenter dans la salle du bal , » car c'est le nom que leur héroïque gaieté improvise pour cette arène sanglante qui s'encombre de cadavres et où l'on ne fait point de prisonniers.
L'assaut avait été si rapide, que les soldats de Guillot, quand à leur tour ils abordèrent le plateau , n'eurent plus qu'à se répandre autour du glorieux trophée des chasseurs , pour faire tomber les deux redoutes de flanquement qui tenaient encore. Le bataillon d'avant-garde, le 2e grenadiers, court à la plus éloignée , à la redoute de Condé qui barrait la rampe pour descendre vers la grande route, et la colonne, Guillot en tête, se jette sur la redoute de droite qui éclairait
les revers de laMuga. Dans la première, venait de se précipiter à bride abattue un chef espagnol couvert d'un brillant uniforme, sans autre suite néanmoins qu'un simple carabinier-royal en ordonnance : c'était le comte de la Union.
mort de la union. — Réveillé à Figuères parlebruit delà bataille, l'infortuné chef accourait éperdu vers cette redoute de Roure qu'il croyait inexpugnable et qui venait d'être emportée sous ses yeux. Ce désastre lui arrache sa dernière espérance. N'écoutant donc plus que son désespoir, il met l'épée à la main, et, avec une trentaine d'hommes seulement qui osent le suivre, il s'élance hors de ces frêles retranchements où il n'avait plus à attendre qu'un répit de quelques minutes. Et en effet, à peine les a-t-il quittés, qu'ils sont envahis par nos grenadiers. Alors l'escorte débandée du général l'entraîne dans la direction de Pont-des-Moulins, puis disparaît au milieu d'un tourbillon de poussière et de fumée qui la dérobe à la poursuite de nos soldats. Ce nuage , c'était une troupe de cavaliers espagnols qui l'avait soulevé, en croisant l'escorte de la Union et en la saluant à son passage par une décharge.
Sur ce point du champ de bataille, à la fin de la journée, nos soldats trouvèrent au bord de la rampe qui descend vers Pont-des-Moulins, à la lisière d'une vigne où l'on voit aujourd'hui s'élever une modeste tombe, un cadavre abandonné, percé de deux balles à l'épaule, et décoré de riches insignes. Sa main crispée serrait encore une épée sanglante : c'était le général en chef de l'armée espagnole.
De tristes et odieux soupçons ont longtemps plané sur ce trépas mystérieux, qu'on a attribué à une lâche vengeance. Par ordre de la Union, on se le rappelle, de malheureux soldats avaient été naguère livrés à l'infamie : on les avait promenés dans leurs camps sur l'ignoble monture qui, chez eux, porte les criminels au supplice , et à ces mains frémissantes, que des quenouilles avaient flétries, on avait rendu des armes!.... Mais des soupçons dénués de preuves sont indignes de l'histoire; ne les réveillons donc point, et, pour l'honneur des deux pays, hâtons-nous de revendiquer le coup qui venait de consommer la vengeance de Dugommier.
prise de pont-des-moulins. — Cependant le plateau de Roure était libre, et rien ne pouvait plus arrêter nos colonnes. Elles descendent donc dans la plaine où Augereau, qui n'a eu qu'à glaner derrière ses lieutenants, vient les ranger en bataille, un peu en deçà de Pont-des-Moulins dont il va accélérer la chute , car ce pivot des lignes espagnoles est déjà tourné et vigoureusement assailli par la brigade Chabert.
Cette brigade, en effet, suivant ses instructions, s'était avancée parallèlement aux colonnes d'attaque jusqu'à l'extrémité du Roc Blanc, à hauteur d'Escaulas, et là, elle avait attendu la chute du fort central et de nouveaux ordres. Ces ordres lui avait été apportés par un aide de camp d'Augereau, le chef de bataillon (depuis général) Verdier, qui devait prendre ensuite le commandement de l'avant-garde. Cet intrépide officier s'était donc mis à la tête du 9e bataillon de la Drôme, puis marchant audacieusement, avec cette poignée de 480 volontaires, sur le camp de Llers, il avait emporté d'emblée ce vaste camp, que son importance classait immédiatement après Roure. Alors Chabert était descendu sur Pont-des- Moulins, et il attaquait déjà ce village par la rive droite de la Muga, quand vinrent l'aborder par la gauche les chasseurs Bon et les généraux Guillot et Guieux.
Sous les efforts réunis de ces quatre colonnes, Pont-des- Moulins tomba immédiatement, et devint aussitôt le point de convergence de nos brigades du centre, victorieuses aussi de leur côté.