ATTAQUE DU CENTRE
Dans la nuit du 29 au 30, les brigades Banel, Rougé et Martin avaient été concentrées au pied de la Montagne Noire, les deux premières vis-à-vis de la dépression de Castellroig, la troisième face à la route et aux retranchements de Camany. Les seize pièces d'artillerie volantes du général Guillaume devaient appuyer ces trois colonnes d'attaque, et le général Dugua attendait, en seconde ligne, avec ses 1,800 chevaux, que la carrière lui fût ouverte.
Au premier bruit de la fusillade d'Augereau , le générai Beaufort porta en masse les colonnes Banel et Rougé au confluent du Rieardell et du ruisseau de Darnius ; il fit ensuite déployer l'artillerie sur les éminences qui dominent le pont de Camany ; puis il donna le signal de l'attaque.
Aussitôt la brigade Martin, traversant la grande route , se jette sur les redoutes de Camany, tandis que, sous la protection de l'artillerie légère, Banel et Rougé abordent les deux rives du Rieardell, le premier la droite, le second la gauche. La rive droite , seule , oppose une résistance sérieuse , et les redoutes de Passamiliaus et du Rocher luttent pendant deux heures. Mais à peine ont-elles succombé, que tous les ouvrages qui hérissaient les abords du Rieardell, et ceux où nous étions entrés pour en sortir aussitôt, et ceux dont nous n'avions pas encore approché, que vingt redoutes, en un mot, disparaissent comme par enchantement, au milieu d'une explosion générale. Il était dix heures. Alors Banel et Rougé, qui n'ont plus devant eux un seul Espagnol et qui ne marchent plus que sur des ruines fumantes, se dégagent au plus vite de ce terrain perfide, et descendent le Rieardell. Or, comme ils débouchaient sur la grande route , Martin faisait tomber la dernière batterie qui l'interceptait, en avant de Camany. La chaussée est donc libre jusqu'à Pont-des-Moulins, et les trois brigades assaillantes , l'artillerie , nos escadrons impatients d'avoir leur tour, toute la division du centre enfin, aborde en colonnes serrées le pont de la Muga.
L'apparition et la contenance de cette nouvelle masse achèvent de décourager las Amarillas, qui continuait de commander le centre de l'armée royale : il fait écouler sa division battue le long du Llobregat et court lui-même chercher à se reconnaître dans les murs de Figuères.
Mais cette forteresse était aussi dans la confusion et l'épouvante. Assiégée au dehors par le flot mugissant des fuyards qui grossissait sans cesse et s'amoncelait à ses portes , elle allait offrir au dedans un spectacle plus déplorable encore : les généraux espagnols repoussant à l'envi le sinistre héritage de leur infortuné chef. Cependant, après de longs et
orageux débats, ^marillas se voit forcé, comme le plus ancien , de reprendre le terrible fardeau du commandement. Mais il ignore encore toute l'étendue des désastres de la journée : car, il veut se porter à la Serra Michana, et il apprend que ces lignes sont traversées; il propose de tenir dans le camp de Vinyonnet , et les éclats du canon qui se rapproche, qui tonne sous la forteresse , lui annoncent qu'il n'y a plus pour nous arrêter, que les murs derrière lesquels il délibère.
C'était bien, en effet, un combat d'artillerie qui venait de s'engager entre les remparts de Figuères et nos troupes : c'étaient 300 chasseurs conduits par le général Duphot (Bon était blessé) et les 1,500 soldats de Chabert, qui avaient repris leur élan sur les plateaux de Llers à Figuères, qui en avaient forcé tous les retranchements et chassé les débris de Curten, qui enfin , après avoir enlevé deux redoutes au pied des glacis de la forteresse , poussaient l'audace jusqu'à insulter avec le canon de l'un de ces ouvrages, l'infranchissable obstacle qu'ils avaient enfin rencontré.
Ce fut le dernier coup porté aux masses tremblantes de fuyards qui encombraient les glacis de Figuères : les uns se jettent par-dessus les palissades dans les fossés du corps de place dont ils envahissent bientôt les portes restées ouvertes; les autres, en proie au plus affreux désordre, se précipitent, dans la direction du sud, vers la Fluvia. Yzquierdo fut alors chargé de courir en toute hâte occuper l'important passage de cette rivière à Bascara, ainsi que le col Oriol par lequel la route de Girone pénètre dans le bassin du Ter; mais c'est à peine si, malgré son sang-froid, ce général peut rassembler trois ou quatre mille hommes de seconde ligne et quelques lambeaux de cavalerie, pour donner à sa fuite l'apparence d'une retraite.
Cette retraite, du reste, ne fut pas inquiétée. En effet, Pérignon, qui avait à peine dépassé Pont-dcs-Moulins, se contenta de prendre, un peu au delà de ce village, un nouvel ordre de bataille, et d'envoyer en reconnaissance, sur la route de Figuères, un seul bataillon, le 8e du Bec d'Ambès, lequel,
après avoir repoussé une bande de cavaliers, ne tarda pas à se replier. Le prudent général craignait d'engager ses soldats, exténués de fatigues , entre une grande forteresse dont il ne pouvait soupçonner la piteuse attitude, et l'aile droite de l'armée espagnole, qui, sous ses yeux, se retirait presque intacte et en bon ordre.
ATTAQUE DE GAUCHE
Cette aile droite, en effet, ne s'était pas laissée entamer, et le général qui la commandait, le brave Vives soutenait jusqu'au bout, comme le 12 floréal au pont de Céret, l'honneur des armes espagnoles.
Sauret avait quitté ses retranchements avant le jour, avec ses deux brigades, Causse à droite et Motte à gauche, puis 300 hussards, une compagnie franche de miquelets, et une batterie d'artillerie volante qui traînait à sa suite un canon de 8 et un obusier du même calibre.
Voulant d'abord, conformément à ses instructions, attirer à lui ses adversaires, qui d'ailleurs semblaient disposés à prendre l'offensive, il déploie son artillerie et ses miquelets sur un rideau parallèle au front des redoutes de Vilaortoli , et, au crépuscule, il fait ouvrir le feu. Aussitôt une charge de cavalerie tombe sur nos tirailleurs; mais nos grenadiers, préalablement réunis dans l'attente de ce mouvement prévu, s'avancent, repoussent , en leur tuant 15 à 20 cavaliers, les escadrons ennemis, et se replient à leur tour.
Comprenant alors le rôle qu'on leur impose, nos soldats s'inquiètent; ils frémissent d'être encore les inutiles de l'armée, et c'est entre eux et Sauret, pour ainsi dire, que la lutte s'engage. « Laissez-nous faire, citoyen général, s'écrie en « accourant à lui un jeune miquelet tout couvert de sang, « vous n'êtes point dans votre tort, ce sont ces Castillans qui « nous attaquent, il faut bien nous défendre. De grâce, lais- « sez-nous leur donner une leçon. » Et il déclare qu'il ne lâchera prise que quand il aura tué son compte d'Espagnols.
Cependant Sauret a atteint son premier but; car Vives a si bien pris le change , qu'au moment où Amarillas va être expulsé du champ de bataille, son collègue appelle à lui, à l'aile droite, une partie de la seconde ligne, une réserve qui aurait pu sauver et dont la privation achèvera de perdre le centre de l'armée espagnole. Cette réserve qui accourt, notre feinte hésitation, l'ignorance de ce qui se passe de l'autre côté de la route, emportent l'adversaire de Sauret, et comme c'est sa brigade du centre que nos boulets tourmentent, nos boulets qui ne discontinuent pas et viennent, vers neuf heures, démonter deux pièces de gros calibre près de Vilaortoli , Vives n'hésite plus : il lance sur notre artillerie de position qui regarde et bat Vilaortoli, il lance sa brigade centrale, aux ordres du vicomte de Gand. L'ancien colonel de la légion de la Reine charge nos pièces avec une vivacité toute française et enlève un canon qui n'était pas en état de rétrograder; Sauret, pour le reprendre, fait marcher sa brigade de gauche, le général Motte ; Vives, pour soutenir l'heureux début de son centre, pousse en avant ses deux ailes : et une lutte acharnée s'engage. Motte est le plus faible, il reçoit l'ordre de revenir sur ses pas. Mais ce mouvement en arrière commençait à peine , que Sauret apprend coup sur coup et la prise de Roure et le succès de notre centre. Ces nouvelles circulent comme l'éclair; elles leur expliquent ces détonations sourdes, ces secousses étranges qui, tout à l'heure, ont fait frémir le sol sous leurs pas ; elles sont d'ailleurs bientôt confirmées, ces nouvelles, par l'attitude indécise de l'ennemi qui, peu à peu, passe de l'offensive à une marche rétrograde. Il était midi et demi.
Donnant donc carrière à une impatience qu'il ne pouvait plus, qu'il ne devait plus comprimer, Sauret détache au pas de charge Motte sur Vilaortoli et Causse sur Saint-Clément. Vives, qui avait reçu l'ordre de se retirer sur Massarach, arrive devant cette position , mais les balles qui l'accueillent lui annoncent que ce point est déjà envahi par nous. Massarach, en effet, était au pouvoir des tirailleurs de Pérignon , qui, dePont-des-Moulins, venaient de se glisser dans les redouii. 14
tesde seconde ligne, dont lesdéfenseurs avaient suivi lasAmarillas. Ainsi Vives, qui marche en retraite, est arrêté en face et débordé à droite. Sa gauche aussi est menacée ; car Victor, réglant ses mouvements sur ceux de Sauret, au premier pas en avant de celui-ci , s'était précipité sur les redoutes d'Espolla avec tant d'impétuosité et de bonheur, qu'il les avait toutes emportées de prime abord, en sorte qu'il était libre de se rabattre sur Vives. Il ne restait donc plus à celui-ci, pour s'échapper, que la ligne du sud-est.
Au sud-est de Massarach , entre Garrigollas et Perelada, s'étend en ligne droite et presque parallèlement à la côte, un enchaînement de cinq mamelons qui dominent d'une centaine de mètres cette partie de la plaine. C'est une position remarquable, et qui jadis surtout, avant l'érection de Figuères, avait de l'importance, car elle avait été indiquée par Vauban lui-même comme un excellent refuge pour une armée battue en Ampurdan. Elle était connue sous le nom de Mala Veyna, ou Mala Vecina (mauvaise voisine), du nom d'une vieille tour dont les ruines', noircies par le vent de la mer, se dressent encore sur ces coteaux.
retraite de vives. — Convaincu que, quels que fussent les événements, Figuères resterait le point fixe, l'invariable pivot de l'armée battue, et que si cette armée pouvait se reformer encore de manière à barrer de nouveau l'entrée de l' Ampurdan, elle ne saurait trouver, pour appuyer la droite de sa nouvelle ligne , une position meilleure que celle que nous venons de signaler, Vives ordonna au vicomte de Gand d'aller s'établir à la Mala Veyna. A trois heures de l'après-midi, en effet, le vicomte était en bataille sur ces hauteurs , avec 32 pièces de tous calibres et 9,000 hommes tant infanterie que cavalerie, dont la moitié, qui venait d'accourir de ses j cantonnements, n'avait pris aucune part à la bataille. Cependant le général Vives ayant appris enfin une partie des malheurs de la journée, envoya proposer simplement à las Amarillas de se réunir àlui sous les murs de Figuères. Il essuya un refus; or, comme d'autre part il voyaitnos deux brigades, Motte et Victor, qui s'étaient réunies à Espolla, marcher sur
Garrigollas, il abandonna enfin la partie et se dirigea sur Castillon d'Ampurias. De là, sur la proposition de son lieutenant le vicomte de Gand, qui avait les troupes sous ses ordres immédiats et à qui revint, après Vives, le principal mérite de cette belle retraite, le général commandant envoya son artillerie à Roses, puis, suivant la côte jusqu'à l'embouchure de la Fluvia, il remonta cette rivière , gagna à Bascara la route de Girone, et atteignit enfin cette place, après une marche forcée et non interrompue de vingt-trois heures.
RÉSULTATS ET GLOIRE DE CETTE JOURNÉE. — Cette J0Ur-
née est une des plus étonnantes de nos annales. En effet, non-seulement elle nous valut les trophées communs à toutes les grandes victoires, 200 bouches à feu, les tentes, les bagages de toute une armée , sans compter les dépouilles opimes du chef de cette armée ; non-seulement , ce qui est un incident déjà singulièrement rare dans une rencontre de cette importance, les vainqueurs n'y firent aucun prisonnier et massacrèrent 8 à 9,000 hommes, sans miséricorde et sans distinction, le combattant comme celui qui demandait la vie, l'officier comme le soldat, témoin ce général qui tendait son épée à un des nôtres, au général Duphot, et qui fut percé de la main même de ce dernier; mais elle fut signalée, cette bataille, par un fait bien autrement exceptionnel, s'il n'est inouï dans les fastes de la guerre, par un exploit qui n'a pas été assez célébré et ne saurait trop l'être: nous voulons dire ce merveilleux enlèvement, accompli en moins de quatre heures et à la baïonnette, de plus de quatre-vingts redoutes ! non point de ces ébauches sans consistance, défenses éphémères que la faiblesse et la crainte improvisent en une nuit contre un péril passager, mais de ces retranchements solides qui avaient presque un caractère de permanence, ouvrages longuement étudiés, laborieux produits d'une patience de six mois pendant lesquels cinquante mille hommes avaient accumulé à loisir tous les moyens de résistance imaginables. Jamais l'entraînement d'une armée n'avait reculé d'autant l'incalculable limite des prodiges qu'une crise de quelques heures peut enfanter. Tant d'obstacles matériels si rapidement brisés, c'est là
aussi un fait de guerre bien digne, après nos éloges, d'exciter nos méditations. Où trouver, en effet, une preuve plus éclatante du peu que vaut, sur un champ de bataille, devant des troupes manœuvrières, le système exagéré des lignes? Cette leçon, aujourd'hui, peut paraître superflue sans doute; car quelle est maintenant l'armée qui, replacée dans la situation des Espagnols en 1794 , s'aviserait de renouveler ce que fit alors leur inhabile et malheureux chef? Mais ce grand et terrible exemple porta ses fruits en temps opportun, parce qu'on était encore à une époque où l'ancienne méthode de guerre commençait à peine à faire place au système actuel. On pourrait même citer cette bataille des lignes de Figuères comme un dernier et gigantesque duel entre l'école ancienne des positions et l'école moderne des manœuvres, écoles dont la personnification revenait de droit aux deux peuples qui ont été si souvent proclamés les champions, celui-ci du passé, celui-là de l'avenir. On eût dit, en vérité, que ces deux nations, aussi dissemblables qu'elles sont voisines, s'étaient comme rencontrées en champ clos pour mettre à une dernière et décisive épreuve leurs génies guerriers si contraires. Aveugle sectatrice d'une tactique qui avait fait ses beaux jours au xvie siècle, l'opiniâtreté espagnole s'était longuement épuisée à construire d'immenses ouvrages où elle avait immobilisé sa lourde artillerie d'autrefois, ses pesants bataillons jadis si renommés ; et tout cet appareil , il avait suffi d'un moment, d'une inspiration soudaine de son instinct révolutionnaire, d'un souffle de la furie française, pour l'anéantir (1).
(1) Après ces deux journées, les représentants voulurent connaître les noms des combattants qui s'étaientplus particulièrement distingués. Mais les chefs de corps répondirent à l'envi et aux noms de tous, « que la défaite des esclaves était la seule récompense qu'ambitionnaient leurs soldats, s On cita néanmoins à la Convention (20 nivôse) bien des traits d'héroïsme. Un grenadier du 58e, Portenac d'Indervilliers (Meurthe), a la cuisse emportée et va tomber au pouvoir des Espagnols. Il appelle son camarade Grismont et lui demande un dernier service... Grismont, les larmes aux yeux, embrasse le blessé, se retire à quelques pas et rend à Portenac le service qu'il implorait. Un autre blessé, Vinay, du 3e bataillon de la Drôme,se tue de sa propre main pour ne pas être fait prisonnier. On cita aussi le chef du 1 " bataillon du Tarn, qui s'était déjà distingué le 26 thermidor, Pierre Boyer, depuis général.