‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 38 sur 64 · SUITES DE LA PRISE DE FIGUÈRES · texte numérisé non relu

SUITES DE LA PRISE DE FIGUÈRES

Ce que nous aurions pu tenter après la chute de Figuères. — Pérignon, dans l'espoir que Roses se rendra à la première sommation , s'arrête devant cette place. — Affreux désordres dans l'armée française. — Le canon de Roses rappelle nos soldats à leurs devoirs.

Si Pérignon, confiant à Sauret le soin de garder Figuères et démasquer Roses, se fût lancé, avec ses deux autres divisions, sur Girone où s'étaient réfugiés les débris de l'armée battue, sur une place qui tombait en ruines (1) et dont la prise aurait achevé de découvrir la Catalogne, nul doute que le général victorieux n'eût bientôt maîtrisé la province. Que risquait-il ? Il laissait Roses sur ses derrières ; mais le général Sauret, appuyéàunegrandeforteressetoutevoisine, eût sanspeine contenu dans ses murailles une garnison de 4 à 5,000 hommes ; caria flotte espagnole n'aurait point, en désespoir de cause, ramené par le port de Roses , sur le théâtre envahi de leur défaite, les vaincus de la veille. Etaient-ce les forces suffisantes pour marcher en avant qui nous manquaient? Mais nous avions , pour nous frayer un chemin à travers un pays où une armée nombreuse est si embarrassante, nous avions 34,000 combattants , dont 25,000 , s'ils se fussent présentés à l'improviste aux portes de Rarcelone où la république victorieuse comptait des partisans nombreux et passionnés,

(1) Un rapport fort détaillé du chef d'état-major Tomas Morla constate que Girone ne pouvait alors, en aucune façon, résister, même à un coup de main. On lit également dans l 'Histoire militaire de Girone, du brigadier Minali, que cette place, dont on avait cessé de s'occuper depuis le commencement des travaux de Figuères , c'est-à-dire depuis plus de 50 ans, n'offrait plus guère, en 1794, qu'un amas de ruines.

eussent eu bien des chances pour y entrer comme ù Figuères. Malheureusement, après la merveilleuse capitulation du fort de Saint-Ferdinand, il nous semblait que la citadelle de Roses ne dût coûter qu'une sommation, et, oubliant la résistance de Collioure après la bataille du Boulou, nous comptions sans le nouvel élément qui allait intervenir.

Cette erreur fut d'autant plus regrettable, qu'elle favorisa dans notre armée, si elle nela fit éclore, une crise de désorganisation qu'on aurait prévenue, soit en prenant de suite au sérieux le siège de Roses, soit mieux encore, en se hâtant de marcher sur Girone ; car alors nos soldats eussent trouvé à dépenser utilement, au service de leur cause, l'excès d'ardeur qui les tourmentait si fort depuis huit jours et qui allait les entraîner un moment à l'oubli de tous leurs devoirs. En effet, ces soldats qui voyaient s'ouvrir devant eux une riche plaine où l'ennemi ne cessait, depuis 18 mois, d'entasser d'immenses approvisionnements, ces soldats que la faim avait poussés au combat, ne purent résister à l'ivresse d'un changement si brusque, et ils se livrèrent à des excès dont la plaine de l'Ampurdan garde encore la trace et ses habitants le souvenir. Ecoutons le représentant Delbrel rendant compte au Comité de ces tristes événements :

« Le pillage, l'incendie , le viol , le meurtre, tous les em- « portements enfin de l'indiscipline la plus effrénée, sont « comme à l'ordre du jour. On ne voit plus qu'objets volés ; les « boutiques, lesmaisonsparticulièressontenfoncées,lesobjets « les plus précieux, dévastés, brisés, détruits. De superbes ma- « gasins de grains , de fourrages , sont la proie des flammes. « L'incendie se communique et des rues entières restent in- « diquées seulement par des ruines. Et nous avons la douleur « de ne pouvoir attribuer ces malheurs à de simples acci- « dents , car on pousse la rage de détruire jusqu'à mettre le « feu au pied des oliviers chargés d'une récolte abondante et « prochaine. Le viol , ce procédé infâme qui nous rapproche « de la brute, est aussi mis en œuvre. Des vieillards sont « égorgés dans leurs foyers, parce qu'ils n'indiquent pas as- « sez vite, au gré de l'impatience et de la rapacité des pillards, II. 15

(( Remplacements où ceux-ci soupçonnent qu'il y a quelque « chose de caché... Il serait trop long de rapporter le détail « des sentinelles forcées, des patrouilles insultées, menacées. <r Enfin, les généraux sont venus plusieurs fois nous déclarer « qu'ils renonceraient au commandement, si cet état de « choses continuait. »

Il faut dire que le signal de ces affreux désordres fut donné par une irruption soudaine de ces gens sans aveu , la plaie des armées, qui, invisibles la veille d'un combat, pullulent partout après la victoire. Nos troupes furent entraînées. Ainsi, ces mêmes hommes, si fiers dans les mauvais jours, après avoir souffert, dans la prospérité, que de misérables parasites souillassent leurs lauriers , renchérirent à l'envi sur ces profanations. Ils devaient, il est vrai, revenir bientôt de ces égarements passagers; mais ce qui, par malheur, était irréparable et allait exercer sur l'avenir la plus fâcheuse influence, c'est la destruction des superbes magasins de vivres et de fourrages qui venaient de tomber si à propos entre nos mains; précieuses ressources, si chèrement achetées, si nécessaires pour faire vivre nos imprévoyants soldats pendant le rigoureux hiver dont on sentait déjà les approches, et qui furent anéanties en un clin d'œil. Par surcroît, profitant de ces désordres, 8 à 9,000 hommes de réquisition désertèrent brusquement leurs drapeaux , et réduisirent ainsi à 25 ou 26,000 combattants l'effectif disponible de notre belle armée de Catalogne. (Voir la situation au 10 frimaire.)

De nobles et touchantes paroles furent adressées à cette armée : « Soldats républicains, disait une de ces proclama - « tions, la voix de l'honneur ne saurait vous être étrangère; « celle de la patrie retentit sans cesse dans vos cœurs. Ajou- « tez à vos triomphes, celui non moins précieux, d'être dignes « de vous-mêmes. Vous donnez l'exemple d'un dévouement « sans bornes à la patrie; votre courage vous fait surmonter « tous les obstacles ; donnez aussi l'exemple de votre amour « pour l'ordre et pour la discipline ; respectez les propriétés, « respectez tout ce qui doit vous fournir des ressources nou- « vellespourobtenirde nouveaux succès. Signalez ceux qui, ne

«partageant pas vos dangers, se confondent parmi vous « après la victoire et cherchent à vous déshonorer.... Sans « discipline, point d'armée ! Sans discipline, vous prêtez des « armes à nos ennemis, non pour vous vaincre (ils en sont « incapables), mais pour répandre de l'horreur sur votre « conduite, et de la défaveur sur le mode de gouvernement « que nous avons adopté... »

Des ordres rigoureux vinrent appuyer cette adresse des représentants, des exemples de justice suivirent; mais il ne fallait rien moins que le canon de Roses pour dominer le tumulte , et une nouvelle période de misères pour dissiper les ombres qui passaient sur ces glorieux fronts dans les jours d'abondance, si rares aux Pyrénées orientales.

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