‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 39 sur 64 · SIEGE DE ROSES · texte numérisé non relu

SIEGE DE ROSES

Investissement par le général Sauret. — Arrivée de Pérignon. — Sa sommation menaçante. — Hésitations du commandant de la place. — Les pourparlers sont rompus. — Arrivée d'un nouveau gouverneur. — Description de Roses. — Historique. — Le port , la citadelle , le fortin , la ville. — Forces de la garnison et de l'escadre espagnoles. — Faiblesse relative de l'armée assiégeante. — Elle compte sur une capitulation imminente. — Premier plan d'attaque basé sur cette opinion. — Transport sur les montagnes de seize pièces de gros calibre. — Enormes difficultés vaincues. — L'attaque de la citadelle n'est qu'ébauchée. — Ouverture du feu. — Le fortin seul est compromis. — Second plan d'attaque. — Positions et forces des armées de siège , d'observation et de secours. — Ouverture de la tranchée devant la citadelle. — Les travaux languissent. — Contre-temps. — Les Espagnols chassés de la ville. — Les travaux reprennent quelque activité. — Ils sont interrompus par des pluies incessantes. — Les représentants veulent tenter une escalade. — On leur en démontre l'impossibilité. — Affreuse tempête. — Prise du Bouton. — L'escadre est relevée. — Tentatives de diversion.— Troisième plan d'attaque.'— La neige, la gelée, puis le dégel, le font échouer. — Misères des assiégeants et des assiégés. — Quatrième plan d'attaque. — Efforts désespérés. — La citadelle, accablée, capitule. — Lamentable spectacle qu'elle présente. — Célébrité du siège de Roses. — A quelles causes elle est due. — Ce siège termine dignement la campagne de

investissement. — Commencé le lendemain de la bataille de Figuères, par les quatre brigades de notre division de gauche, l'investissementde Roses avait été achevé le 4 brumaire (24 novembre). Victor occupait la montagne, Causse et Motte suivaient dans la plaine, et Guillot fermait la ligne aux marais de Castillon. Déjà même , une batterie de neuf obusiers avait été dressée en avant de Garriga et avait tiré sur la citadelle, pour appuyer deux sommations que le général Sauret avait cru devoir lui adresser. Ces sommations étaient restées sans réponse,

pourparlers. — Les choses en étaient là, quand , deux

jours après son entrée à Figuères, dans la matinée du 11 (1er décembre), Pérignon se rendit au quartier général de sa division de gauche , à Palau-Saverda, et se hâta d'adresser au brigadier D. Manuel de Tovar, gouverneur de Roses , la lettre suivante :

« Lis la capitulation du château de Figuères, et juge toi- « même si l'armée républicaine doit s'attendre à ta résistance. « Généreuse autant que puissante, elle désire» n'avoir aucun « acte de rigueur à exercer. Mais si tu ne lui rends pas, dès « aujourd'hui, la ville, les forts et le port de Roses, tu re- « nonces à son indulgence. C'est irrévocablement la dernière « sommation qu'elle te fait. Tu auras jusqu'à midi pour ré- « pondre. Cette heure passée, ne pense plus te faire écou- « ter. La force agira, et le jour où nous entrerons sera pour « toi et la garnison le dernier jour de votre vie. »

La réponse fut timide : on demandait un délai de 24 heures pour assembler un conseil de guerre, le consulter, et prendre l'avis des officiers de l'escadre. Ce délai fut accordé, à condition qu'on n'en profiterait pas pour évacuer Roses, et qu'on enverrait des otages. Ces otages vinrent se livrer surle-champ, et apportèrent à Pérignon une seconde lettre de Tovar :« Les généraux de marine ne croyant pas devoir inter- « venir dans les arrangements delà place, j'ai envoyé par mer « un officier au général en chef, pour qu'il me (race la conduite « que je dois tenir, et je compte sur un nouveau délai, jus- « qu'au retour de ce message. » — «Tu abuses de mes bontés, « répliqua immédiatement le général républicain. Pense que « je suis l'organe d'une armée victorieuse, et dans un tel cour- « roux, que rien ne peut la calmer, sinon la soumission à ses « volontés. Tu as jusqu'à midi demain. C'est irrévocable. Je « serai à cette heure à Pal au , et si tu n'y a pas envoyé des « commissaires munis de pleins pouvoirs pour accepter les « conditions que je dicterai , je renverrai les otages porteurs « de l'arrêt de mort... » En effet, le lendemain à midi sonnant, Pérignon n'ayant reçu de Tovar qu'une demande réitérée de délai, renvoya les otages en leur déclarant : « Qu'il « dénonçait à tout le genre humain le gouverneur et les gé-

« néraux qui le forçaient] à" exercer contre la garnison de « Roses toutes les rigueurs delà guerre. »Tovar, de son côté, envoyait presque en même temps à Palau une dernière dépêche où, suivant les instructions qu'il venait de recevoir, il déclarait : « Que la place de Roses étant intacte, bien pourvue de « munitions, et susceptible d'être secourue parmer, le gouver- « neur ne pouvait accepter des propositions qu'on ne faisait « qu'à une place dans l'état le plus délabré. » C'était donc un siège qu'il nous fallait entreprendre. Mais faisons d'abord connaître la place que nous allions attaquer.

description de roses. — A l'extrémité du cap formé par la croupe des Pyrénées orientales , à la pointe de Falco , la mer se renfonce brusquement vers l'ouest, brise assez longtemps sur les écueils du revers méridional du promontoire , puis vient se courber sur la plage arrondie de l'Àmpurdan, dont l'arc, de 4 à 5 lieues d'étendue, complète ainsi un des plus beaux golfes de la Méditerranée.

le golfe. — A l'extrémité sud de ce golfe1, vers l'embouchure de la Fluvia, florissait jadis une opulente cité, phénicienne d'origine , puis tour à tour carthaginoise et romaine. De vastes marais qui empestent une côte inabordable, des ruines noyées çà et là dans des mares d'eaux croupissantes , un misérable hameau dont la fièvre éteint peu à peu la population étiolée, c'est, avec le nom d'Ampurias, tout ce qu'il reste aujourd'hui d'une ville de cent mille habitants, ce qu'il reste des murs d'où Annibal partait pour l'Italie, du port d'où Scipion faisait voile pour Carthage et dont la place même a disparu.

Les atterrissements qui perdaient Ampurias, respectaient au contraire la branche opposée du golfe, qu'abritait d'ailleurs plus immédiatement la masse protectrice des Pyrénées. La navigation reflua donc de ce côté, et là, au bord de la portion d'anse qui fait face au midi, s'éleva une bourgade qui fut appelée Roses et ne tarda pas à imposer son nom au golfe d'Ampurias. Ce nom, du reste, s'impatronisa bientôt dans l'histoire par la célèbre bataille où Roger Lauria anéantit la flotte croisée de Philippe le Hardi, défaite qui entraîna

une des plus grandes catastrophes dont le moyen âge nous ait légué le souvenir.

le port. — La station de Roses est restée ce qu'elleétaitalors, une immense rade, ouverte aux vents du sud et de Test, et abritée du nord seulement. Néanmoins, comme le mouillage en est réputé bon, que les plus gros bâtiments abordent sans peine , et que l'escadre la plus nombreuse peut se déployer au large avec quelque sécurité, Roses serait un des plus beaux ports des côtes d'Espagne , si l'art y avait un peu aidé la nature. Mais on n'a songé qu'à s'y défendre contre une agression armée, et l'on s'était borné à construire, à droite et à gauche de la ville , c'est-à-dire d'une ligne de maisons qui côtoie, sur un développement d'environ 700 mètres, la faible convexité du rivage décorée du nom de port, à construire une citadelle et un fortin.

la citadelle. — La citadelle, dont les fortifications, bien qu'ébréchées de toutes parts, sont encore debout (1), est bâtie en plaine, au bord du rivage, un peu à droite de la ville, en regardant la mer. C'est un pentagone bastionné, irrégulier, dont un des fronts, le plus étendu (160 toises), fait face à la mer, les deux suivants à la plaine , et les deux autres à la montagne. Les escarpes et les contrescarpes sont construites en bonne maçonnerie, et elles ont, les premières 10 à 12 mètres, les secondes 6 mètres environ de hauteur. Les fossés, d'une largeur plus qu'ordinaire, enveloppent toute la place sauf le front que borde la mer, et ils sont fermés à leurs extrémités par deux batardeaux établis dans le prolongement

(1) C'est l'armée du maréchal Suchet qui, en se retirant de la Catalogue , en 1814, a fait sauter les saillants des bastions de ce fort. Le cinquième seul, le bastion de l'ouest, dit de Saint-Jean, a été réparé et retranché à sa gorge, en sorte qu'il forme aujourd'hui une espèce de petite redoute ou de batterie de côte. Les courtines, presque intactes, n'ont été endommagées que par le temps. Quant à l'intérieur de l'enceinte , il n'offre plus que des monceaux de décombres, où l'herbe croît de toutes parts. Cette herbe était affermée comme pâturage, quand nous avons visité Roses, et c'est l'agent français de notre consulat de Barcelone qui était alors le fermier de ces ruines, et qui ouvrait aux étrangers la porte de la citadelle. Au reste, si les Espagnols ont si complètement abandonné cette position, c'est que, pour la rendre tenable, il faudrait commencer par assainir les marais qui infectent toute la côte de l'Ampurdau en général et Roses en particul'er.

des faces de ce dernier front. Ces fossés sont artificiels , en quelque sorte, car leur fond est presque au niveau du sol naturel; néanmoins, ils ne sont jamais à sec , attendu qu'une fontaine d'eau vive les mouille sans cesse, et que des pluies d'une violence inconnue dans nos climats les remplissent fréquemment.

Des chemins couverts dont les crêtes se fussent raccordées en pente douce avec la campagne n'auraient pu , sans d'énormes remblais, couvrir, comme il convenait, cette première enceinte. Aussi les ingénieurs espagnols ont-ils donné aux chemins couverts de la citadelle de Roses une disposition toute particulière. En effet, ils en ont coupé les glacis , à quelques toises de leurs crêtes, par des talus presque à pic, que soutiennent, sur une hauteur moyenne de 18 pieds, des murailles en pierres sèches, généralement reliées en mortier de terre. On a ensuite donné de forts commandements aux places d'armes rentrantes et saillantes, et on les a prolongées par des flancs jusqu'à la contrescarpe; en sorte qu'on dirait des demi-lunes alternant avec des espèces de contre-gardes. Il suit de là que ces chemins couverts forment, autour du corps de place, comme une seconde enceinte, sans fossé , il est vrai , mais en possession de la plupart des autres avantages d'une ligne bastionnée.

Toutefois, malgré ce double rempart, la défense péchait par un point essentiel : on ne lui avait ménagé, dans l'intérieur du fort, pour résister à un bombardement, ni bâtiment voûté, ni casemate, ni souterrain, ni abri quelconque.

le fortin. — Au sud-est de la citadelle, un énorme rocher, abrupt éperon de la grande chaîne, le puig Rom, commande tout le bassin de Roses et s'avance jusqu'au rivage sur lequel il forme, en tombant dans les flots, une légère saillie. C'est à cette pointe, à 2,400 mètres environ de la citadelle, à 1,700 de la ville et à 66 au-dessus de la mer, que s'élevait un petit fort appelé par les Espagnols le Château de la Trinité et par les Français le Bouton de Roses. Ce fortin, qui n'est plus, à cette heure, qu'un monceaude ruines, avait la figure d'un quadrilatère faiblement étoile, dont le plan déclinait sur le revers de la

falaise. Ses deux fronts supérieurs bordaient la crête de cette falaise qui, là, est brisée en dos d'âne, et les fronts inférieurs suivaient l'horizontale de l'escarpement. Ces deux derniers constituaient ainsi une véritable batterie de côte, laquelle était surmontée de deux autres terrasses armées, comme la première, de canons également destinés à défendre la rade. Ces trois batteries étagées, dont les extrémités seules pouvaient mettre quelques pièces à couvert dans l'épaisseur du massif de l'enceinte, ces batteries se présentaient à ciel ouvert, mais chacune d'elles était habilement défilée du puig Rom par la batterie supérieure, et la plus élevée avait pour parados les deux faces du saillant qui formait la tête du quadrilatère. Ce saillant était casemate et portait quelques bouches à feu ; sa face gauche était même précédée d'un redan en maçonnerie, qui couvrait la porte d'entrée. Néanmoins, cette partie de la fortification, la seule du reste attaquable, était si complètement vue et plongée par la montagne , que le fortin n'avait guère à opposer, sur son unique point d'attaque, que l'inerte obstacle de ses murailles; d'autant plus qu'il comportait à peine une garnison de 200 hommes et qu'il n'avait aucune protection à attendre de la citadelle. Toutefois, comme ses murailles étaient assez élevées pour n'avoir rien à craindre d'une escalade, et qu'elles présentaient à la fois et une grande épaisseur et une consistance extrême à laquelle le temps n'avait fait qu'ajouter, que d'ailleurs il semblait impossible de monter sur le puig Rom du canon de siège, les Espagnols regardaient leur château de la Trinité comme inabordable. Du moins, il n'avait jamais été abordé. La citadelle, au contraire, deux fois attaquée, avait été emportée deux fois :1a première, en 164o, par Plessis-Praslin, après 49 jours de tranchée ouverte; la seconde, en 1693, par le duc de Noailles, malgré des inondations terribles, telles qu'il en survient si souvent dans cette partie basse de la plaine. A ces deux époques , nous étions maîtres de la mer. Roses allait donc subir son troisième siège, le plus mémorable des trois, car, pour la première fois, la défense réunissait les deux éléments. situations des deux partis. — En effet , les Espagnols

étaient également en mesure et sur mer et sur terre. L'escadre de l'amiral Langara, qui mouillait en rade, comptait 14 bâtiments de haut-bord et 45 canonnières ou bombardes. La garnison, que l'escadre pouvait ravitailler indéfiniment et, au besoin, recueillir, se composait de 4 à 5,000 hommes d'élite, des régiments de Navarre, d'Estramadureet de la Reine. La citadelle avait en batterie ou en réserve 90 pièces , et le Bouton 15. Enfin, la ville était couverte par un retranchement de campagne, qui laissait entre luietles maisons un espace assez étendu pour y camper 2,000 hommes. Tracé en ligne droite, sauf une brisure centrale qui figurait un redan, ce retranchement, de 670 mètres de longueur, appuyait sa gauche à la citadelle et sa droite au pied du puig Rom, à une redoute spacieuse, établie sur le penchant delà montagne et présentant ainsi deux étages de feux. Enfin, toutes les escarpes de cette fortification passagère , ainsi que la contrescarpe de la redoute, étaient soigneusement construites en pierres sèches.

Pour forcer une place ainsi préparée, il fallait de grandes ressources : voyons quelles étaient les nôtres. L'artillerie et les munitions trouvées à Figuères nous composaient bien un matériel convenable, mais il nous manquait l'autre élément des sièges, un nombre de bras suffisant ; car nous n'avions encore autour de Roses que les quatre brigades qui en avaient commencé l'investissement, c'est-à-dire 6,794 hommes dispersés sur un circuit de trois lieues d'étendue. Au reste, eussions-nous réuni là nos trois divisions, 25 à 26,000 combattants, que nous aurions été loin encore de l'effectif jugé indispensable pour assiéger simultanément, avec des chances ordinaires de succès, une citadelle et un fort défendus par une escadre et par 5,000 hommes rafraîchis à volonté. Cette insuffisance de nos forces numériques était d'ailleurs un mal sans remède , car les représentants ayant demandé quelques secours au Comité de salut public, Carnot venait de répondre qu'il n'avait rien à envoyer à une armée dont le dernier état portait les forces disponibles à 65,000 hommes et l'effectif à 113,000! Ajouterons-nous que nous n'avions rien non plus

à espérer de la mer, où les débris échappés au désastre de Toulon ne pouvaient songer à entrer en lutte avec l'escadre de l'amiral Langara, que son collègue Gravina, en réserve dans les eaux de Barcelone, se tenait prêt à rallier au premier signal, avec le reste de la marine espagnole?

Cette situation inquiétante n'avait cependant point altéré notre confiance des premiers jours de l'investissement, parce que nous n'avions rien perdu encore de nos illusions, et que nous étions restés sous l'impression des premières réponses du gouverneur de Roses, dont le ton et l'air de supplique ressemblaient si fort à l'embarras deTorres, quand il balbutiait la capitulation de Figuères. La dernière dépêche du brigadier Tovar annonçait, il est vrai , la résolution de se défendre, mais nous savions qu'on était allé la demander à Girone, cette résolution, et qu'elle avait été dictée ; et nous ignorions que le commandement de la place investie était passé en d'autresmains. En effet, ne pouvant plus se fier à un gouverneur qui , par son hésitation dans une circonstance décisive, avait failli au plus sacré de ses devoirs, le chef intérimaire de l'armée espagnole avait envoyé, dès le lendemain de l'étrange consultation de Tovar, à la place de ce faible officier, un général qui venait de faire ses preuves dans la fatale retraite du 30 brumaire, le maréchal de camp D. Domingo Yzquierdo.

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