PREMIER PLAN D'ATTAQUE
Nous en étions donc encore à nous imaginer que la garnison investie n'attendait , pour capituler, que le déploiement imposant d'un formidable appareil.
projet. — Interprète de cette aventureuse opinion, le commandant supérieur de l'arme du génie, un chef de bataillon qu'on allait surnommer l'ingénieur des procédés révolutionnaires, Andréossy, « planant des cimes du puig Rom sur tous « les obstacles , conçut rapidement un vaste projet d'attaque « qui embrassait à la fois la montagne, la plaine et la mer. » Le puig Rom passait, avons-nous dit, pour inaccessible à Tar-
tillerie de siège : « Dès lors, l'apparition soudaine du canon « révolutionnaire sur ces crêtes orgueilleuses devait désarmer « et suffisamment terrifier les Espagnols ; car ce canon ente traînait la chute du fortin , vidait la rade , écrasait la ville « et son camp retranché , et plongeait la citadelle. » Celleci, du reste, était prise à part, et l'on en brusquait aussi l'attaque. Rien n'était plus simple , et voici comment il fallait s'y prendre :
« Du côté opposé au Bouton, celui des deux fronts de la cite tadelle qui regarde la plaine sans toucher à la mer (le front « compris entre les bastions Saint-Jacques et Saint-Philippe), « se trouvant dominé par une hauteur distante d'environ 220 « toises de la place, et l'assiégeant pouvant arriver sur cette hau- « teur et même jusqu'à son sommet, sans être aperçu du fort, « on rassemblera là tous les matériaux nécessaires à la cons- « truction d'une batterie de 18 pièces de 24, lesquelles trouce veront pour se développer un espace suffisant, car le « rideau parallèle au front d'attaque n'a pas moins de 200 « toises de longueur. Cette grande batterie battra en brèche « tout le revêtement de l'enveloppe du front opposé et la « moitié de l'escarpe de son enceinte, tandis que huit mor- « tiers achèveront , ^après 24 heures d'un feu bien nourri, « d'éteindre celui du fort. Quant aux feux de l'escadre, pour « les empêcher de chagriner notre attaque du centre , on « tracera une communication directe entre le chemin du parc « d'artillerie de Palau et un point marqué sur la plage en « avant du marais de Castillon, à 250 toises de la mer et à 200 « environ de la citadelle ; et là, on construira une redoute dont « deux faces seront armées, l'une de 10 bouches à feu qui « éloigneront les chaloupes, l'autre de 8 pièces qui prendront « en flanc et ricocheront le front d'attaque. Et quand tous « ces feux auront agi à la fois pendant quatre ou cinq jours « consécutifs (on l'affirmait), la place capitulera (1). »
(1) Extraits d'un Mémoire signé Andréossy, envoyé le 14 frimaire au général en chef Pérignon « pour démontrer l'impossibilité d'attaquer en règle le « fort de Roses et le Bouton , et la nécessité absolue d'attaquer brusquement « ces deux forts. »
exécution. —Ce plan d'Andréossy, arrêté le 14, fut, ce même jour, envoyé à Figuères, où Pérignon avait fixé son quartier général et où venait d'arriver le directeur des fortifications de Perpignan, mandé par ordre supérieur avec tous les officiers de sa direction, le chef de brigade ou colonel Fournier-Verrière. Le général en chef confia à ce colonel-directeur l'exécution du plan qu'il venait de recevoir, en lui enjoignant de la commencer sur-le-champ, et de lui rendre compte, jour par jour, de l'avancement des travaux, ainsi que des observations que la pratique du terrain pourrait lui suggérer.
Au moment où les travaux allaient s'ouvrir, il devenait indispensable de renforcer l'armée de siège ■ on la renforça des brigades Chabert et Martin , c'est-à-dire de 4,075 fantassins qui, joints à cent et quelques cavaliers montés, portèrent à 11,000 hommes l'effectif de la division Sauret. Cette division se trouvait dès lors composée de six brigades, lesquelles furent ainsi réparties : Victor continua à occuper le puig Rom; Martin, Motte et Causse firent suite dans la plaine, en passant par Palau; puis Chabert vint fermer, aux marais de Castillon, la ligne d'investissement; enfin le général Guiilot rattacha cette dernière à notre division du centre. Celle-ci , réduite aux deux brigades Banel et Rougé, qui ne comptaient ensemble que 2,797 hommes (dont 211 cavaliers), masquait, de concert avec une brigade de la division de droite, l'intervalle compris entre Roses et Figuères. Ces trois brigades, celle de gauche établie sur le chemin de Castillon à Rimors, celle du centre derrière les marais de Ciurana, et la droite autour d'Alfa, observaient les passages de la basse Fluvia. Le gros de la division de droite campait en avant et en arrière de Figuères, sur deux lignes : la première, le long du Manol, entre la route et Vinyonnet; la seconde, depuis Llers jusqu'à la Magdelaine. Cette division , forte de 8,851 baïonnettes et de 927 sabres ( y compris la garnison de Figuères), représentait l'armée d'observation.
Ainsi, c'était avec 11,000 hommes seulement que nous allions entreprendre un double siège de plaine et de montagne , le siège d'une garnison de 5,000 combattants , qui
n'avait pas les embarras d'une population inutile, et qui pouvait être relevée, pour ainsi dire, toutes les 24 heures.
TRAVAUX ÉBAUCHÉS DEVANT LA CITADELLE. — Les travaux
projetés devant la citadelle furent modifiés tout d'abord, par suite d'un examen plus attentif du terrain des attaques. Ainsi, il fut reconnu qu'on ne pouvait, sans s'exposer à tous les boulets de la place, non-seulement arriver jusqu'à l'emplacement de la batterie de brèche , mais même en approcher à plus de 400 mètres ; encore n'y avait-il d'autre voie à suivre qu'unméchant ravin qui commençait vers notre parc dePalau et cessait d'être défilé à hauteur du mas Berges, cabane isolée sur la rive gauche de ce ravin. En conséquence, voici le parti auquel on s'arrêta. A 300 mètres en arrière de cette butte que nous cherchions à atteindre, était déjà installée et en action , depuis trois jours, une première batterie, qui n'était autre que celle dont s'était servi le général Sauret pour appuyer ses deux sommations; seulement, on l'avait un peu rapprochée de la citadelle, bien qu'elle s'en trouvât encore éloignée de 900 mètres, car on s'était trompé de 80 toises en moins sur la distance de la butte au fort. Cette batterie était située en avant et à gauche du mas Berges. Il fut décidé qu'on la réunirait à la batterie projetée à 1,250 mètres de là, sur la plage de Castillon, par une tranchée qui aurait à peu près la figure, le développement et la position d'une première parallèle, d'où, plus tard, on pourrait déboucher sur le site de la batterie de brèche. Quant à la batterie de Castillon, son emplacement ne devait pas varier; toutefois, on constata qu'il y avait eu aussi une erreur dans l'estimation de sa distance à la citadelle, distance qui était, non de 200 toises, comme on l'avait annoncé, mais bien de 300.
Les travaux commencèrent le 14 frimaire (4 décembre), à l'entrée de la nuit, et, dans cette première nuit, on ébaucha : l'épaulcment de la batterie de Castillon, la grande tranchée qui devait réunir cette batterie à celle du mas Berges, et un boyau de communication destiné à relier cette dernière au point du fond du ravin de Palau où Ton cessait d'être à l'abri des projectiles du fort.
Exécutés aVec mollesse, ces travaux ne purent être continués dans la journée du lendemain, et il fallut attendre la nuit pour les reprendre.
Le 17, les travailleurs de jour n'étaient pas encore à couvert , et ils ne purent braver les feux de la place avant le soir.
Comme le jour commençait à poindre, le 18, l'ennemi se jeta à Timproviste sur la batterie inachevée de Castillon ; mais il fut bientôt repoussé par les deux bataillons de garde à la tranchée, lesquels avaient dû se tenir fort en arrière de celleci , pour se soustraire auxcontinuelles bordées de l'escadre.
Le 19 au matin, même tentative, même résultat.
Décidément la tranchée, tracée presqu'en ligne droite, enfilée par les feux de la rade, inondée de projectiles , n'était pas tenable; aussi ne fut-il plus question d'en déboucher pour établir en avant la batterie de brèche , et l'on se contenta de faire arriver dans les deux contre-batteries que reliait si mal cette malheureuse communication , les pièces qu'on leur destinait.
En un mot, pour les raisons que nous venons de faire connaître et pour d'autres que nous développerons bientôt, l'attaque de la plaine, dès le lendemain de l'ouverture de la tranchée, cessa d'être sérieuse.
attaque du bouton. — Mais il n'en fut pas de même de l'attaque de la montagne, sur l'opportunité et la conduite de laquelle tous les ingénieurs étaient d'accord. Là, en effet, 4,000 travailleurs, ayant à leur tête le 5e bataillon du génie, allaient, en moins de quatre jours (du 15 à midi au 19 matin), établir une rampe qui, partant de notre parc d'artillerie, devait serpenter h travers les innombables accidents d'un sol affreusement bouleversé, gravir le puig Rom et atteindre enfin la croupe de ce massif, après un parcours de plus de 10,000 mètres. « Lorsque d'un bras révolutionnaire, dit un « rapportofficiel, nos républicains avaientfrayé un passage, ils ft accouraient pleins d'ardeur s'atteler aux pièces, aux voitures « de poudre et de boulets, qui paraissaient suspendues plu- « tôt que roulantes au-dessus des abîmes. Les bombes étaient
« portées à dos de mulets, et les obus par nos hussards', à « l'arçon de leurs selles. C'est ainsi que , par un admirable « concours de toutes les volontés et de tous les moyens , le « 19 frimaire, seize grosses bouches à feu de siège et leurs ap- « provisionnements se trouvèrent transportés sur la croupe « d'un rocher qui, quelques jours auparavant, semblait à « peine praticable à des hommes à pied. »
Cette opération fut vantée comme une merveille, et en vérité, quand on parcourt les lieux et qu'on songe aux difficultés vaincues et au peu de temps qui a suffi pour les surmonter, il n'est pas possible de se défendre d'un saisissement d'admiration, et l'on ne peut guère non plus s'empêcher de reconnaître, ce que nous ne nous lasserons pas de répéter, qu'à la guerre, il n'y a d'obstacle de terrain que quand on a l'ennemi en face ou à ses trousses.
Les 16 bouches à feu du puig Rom furent réparties entre quatre batteries presque contiguës. La première était naturellement destinée à faire brèche au Bouton ; il avait fallu, à cause de la roideur des plongées, la tenir à 600 mètres des murailles qu'elle allait battre; elle se composait de quatre pièces de 24. La seconde, à 150 mètres en arrière de la précédente, était armée de deux mortiers de 12 pouces, qui tiraient également sur le fortin. La troisième, à droite delà première, comptait une pièce de 24, deux obusiers de 8 et deux mortiers de 12; elle était opposée à l'escadre. Enfin, à la suite de cette dernière, de cette sorte de batterie de côte, la quatrième, qui avait cinq pièces de 24, devait foudroyer le camp retranché, la redoute et la ville, et, malgré son éloignement, tourmenter encore la citadelle.
Cet armement fut entièrement terminé dans la nuit du 19 au 20.
La même nuit, on acheva aussi d'armer les deux batteries de la plaine. Celle du mas Berges reçut, à la place de neuf faibles obusiers , quatre pièces de 24 et quatre mortiers de 10 pouces; et celle de Castillon, quatre canons également de 24, deux obusiers de 8, et quatre mortiers de 12.
ouverture du feu. — Le 20 (10 décembre ), à la pointe
du jour, en présence du général en chef, de l'étal-major réuni, des représentants du peuple en grand costume, et de l'armée tout entière déployée devant ses quartiers, les batteries de la montagne saluèrent le Bouton, la ville et la mer, par une salve générale. A ce signal, les batteries de la plaine se démasquèrent « et les cris de vive la république ! prolongés sur toute la ligne, absorbèrent un moment le bruit du canon. » Aussitôt le Bouton et la citadelle, par toutes leurs embrasures qui voyaient nos attaques, et l'escadre par tous ses sabords, répondirent à nos 34 pièces, en sorte que plusieurs centaines de bouches à feu tonnèrent bientôt ensemble. Ce fracas dura cinq jours consécutifs.
abandon du premiek plan d' attaque. — Cependant, quand la fumée de cette]terrible canonnade se fut un peu éclaircie, et que l'assiégant, plus calme, examina de sang-froid l'effet de ses coups, que vit-il? Au Bouton, une apparence de brèche, il est vrai, mais à la citadelle? simplement quelques pièces démontées, et deux ou trois bâtiments écrasés ou incendiés, derrière des escarpes tout à fait intactes ; et dans la rade, une bombarde coulée, et toutes les autres tranquillement repliées sous les feux protecteurs de l'escadre, qui s'était contentée de gagner aulargequelquesencablures. Le Bouton seul était compromis. Mais Pérignon n'avait pas attendu jusque-là pour reconnaître qu'il avait été entraîné dans une fausse voie. Et d'abord, il ne s'était jamais fait illusion sur les éventualités de l'espèce de bombardement auquel il avait donné la préférence sur une attaque en règle ; car, du moment où il n'avait plus conservé aucun doute sur la ferme résolution de l'ennemi de se défendre jusqu'au bout, il avait exprimé l'opinion « que Roses , devant être protégée par plus « de mille bouches à feu , il était fort possible que son « armée de siège éprouvât des difficultés qui surpasse- « raient ses moyens, et n'aboutît qu'à la destruction des bàti- « ments et magasins de la citadelle; seulement, il pensait « que cette destruction pourrait remplir, à peu de chose près, « le même but que la prise de la place elle-même. » Du reste, le peu de confiance que lui inspirait le plan d'Andréossy, il ri. 46
l'avait clairement manifesté, en chargeant un autre ingénieur de l'exécution de ce plan. Déjà donc le général en chef semblait disposé à retirer son approbation au mode d'attaque adopté devant la citadelle, quand, la veille de l'ouverture du feu, le 19, il avait reçu, à son quartier général de Figuères, un nouveau projet rédigé par le directeur des fortifications de Perpignan.
Ce chef de brigade, qui avait entamé l'exécution du plan d'Andréossy le soir même du jour où il en avait reçu l'ordre à Figuères, Fournier n'était nullement entré, du moins en ce qui concernait la citadelle, dans les vues de l'auteur de ce projet; mais avant d'en proposer un autre, il avait voulu reconnaître le terrain, et c'est à cette étude qu'il s'était surtout attaché dans les trois premiers jours du siège ; puis, le 18, après avoir réuni tous les officiers du génie présents sur les lieux (1) et discuté devant eux le plan d'Andréossy comparativement à celui qu'il avait conçu, ayant rangé à son avis la majorité du conseil, il avait, dès le lendemain, adressé au général en chef le projet dessiné et complet d'une attaque régulière. Pérignon alors s'était immédiatement transporté sur place, et, le 22, de retour à Figuères , il avait renvoyé à Palau le plan de Fournier, avec ordre de l'exécuter dans le plus bref délai possible. Mais il n'avait pas fallu à Fournier, pour compléter ses reconnaissances et faire ses préparatifs , moins de trois nouveaux jours, pendant lesquels nous nous étions bien gardés de suspendre la canonnade entamée le 20, de peur de donner l'éveil aux Espagnols.
(1) Qu'on nous permette de citer les noms des officiers du génie qui prirent part au siège de Roses :
Les noms d'abord de ceux qui appartenaient à l'armée :
Andréossy, chef de bataillon commandant; Grandvoinet et Sanson, chefs de bataillon provisoires; Maurel, Becqué, Bernardi, capitaines provisoires; Denus, Raëz, Mortreuil, Naudet, Lauthe, Suriré, La Baumelle et Mugnier, lieutenants provisoires.
Les officiers de la direction de Perpignan, qui avaient accompagné le colonel Fournier- Verrière , étaient :
Ribes, chef de bataillon ; Sabatier et Firmin-Marie, capitaines, et Caftarelli, adjoint. Ceux-ci n'assistèrent qu'à une partie du siège, et retournèrent a Perpignan après 42 jours d'absence, le 2i nivôse.