MOUVEMENTS PRÉPARATOIRES
L'armée française quitte ses quartiers d'hiver et va prendre position entre le Rear et le Boulou. — Camps d'instruction établis pour recevoir les recrues et constituer une première base d'opération. — Affaire de Tressères. — Réoccupation de Banyuls-les-Aspres. — Nos escarmouches incessantes. — Les Espagnols replient tous leurs postes avancés.
L'armée que Dugommier venait de relever de ses ruines était cantonnée en avant de Perpignan, sa gauche à Toulouge, son centre au camp de l'Union, et sa droite appuyée à l'étang de Saint-Nazaire. Cette droite fit, la première, au commencement de ventôse, un pas vers l'ennemi : elle détacha sur la petite ville d'Elne, poste essentiel pour commander la plaine du Tech inférieur et la route de Collioure, 1,200 hommes de vieilles troupes, 60 hussards et 4 pièces de canon. Par suite, la tour d'Elne, Saint-Cyprien, Montescot, furent occupés, et le général Sauret, pour se conformer au déplacement de sa division, vint s'étahlir au mas Lazerme. Enfin, le 7 germinal (27 mars), l'armée quitta ses quartiers d'hiver et fit un mouvement général en avant. Augereau se porta de Toulouge au mas Deu, appuya sa droite à Fourques, au pied des Aspres, et couvrit son front par une ligne d'avantpostes qui avait pour points d'appui Passa, Monestier et Villemolaque. Pérignon s'avança du camp de l'Union, par la grande route, jusqu'au delà de Bagès, puis se développa à gauche, entre les hauteurs du Rear et le plateau de Brouilla, en passant un peu en arrière du moulin de la Seille. Sauret vint embrasser le village d'Ortaffa. Son camp, qu'il adossa aux hauteurs, fut bientôt défendu par deux batteries : l'une qui balayait la plaine d'Elne, l'autre qui rasait les abords
d'Ortaffa ; une troisième, qui fut placée en avant de la division du centre croisa ses feux avec la précédente. La plus grande partie de la cavalerie s'arrêta en arrière de la droite, autour de Ponteilla ; la réserve, en arrière du centre, vers Bagès; enfin le quartier-général, en retraite sur la réserve, au village de Nils (prononcez Gnils).
Avant d'aller plus loin, il fallait cantonner les bataillons d'inertie qui ne pouvaient suivre les progrès de l'armée. Dugommier les installa dans trois camps d'instruction qu'il établit : celui de droite, entre Fourques et le mas Deu ; celui de gauche, en arrière d'Ortaffa, sur une éminence qui domine le Tech; le troisième enfin, dans l'intervalle des deux premiers. Ces camps, où nos recrues pouvaient déjà rendre quelques services, constituaient une sorte de première base d'opération. Ils furent confiés, ainsi que la garde du quartier-général, à un jeune et brave officier qui achevait de se guérir d'une blessure reçue devant Toulon, au général Despinoy.
Le 9, l'ennemi établit au bord du Tech, pour battre le gué d'Ortaffa, trois pièces de gros calibre.
Le 15, il se porta du pla del Rey sur Tressères, dépassa ce village et s'avança jusqu'à portée de canon de la brigade Guieux qui occupait Villemolaque, Monestier et Passa. Il fut ramené avec perte, brûla, en se repliant, le village de Tressères , et abandonna tous les avant-postes qu'il entretenait de ce côté.
Le lendemain, Dugoinmier, escorté de tout son état-major et suivi d'une partie de la division du centre, poussa une reconnaissance sur Banyuls-les-Aspres, cet ancien quartiergénéral si plein de douloureux souvenirs, si tristement abandonné trois mois auparavant. Le général en chef s'empressa d'y relever le drapeau tricolore, que nos soldats, remplis d'espérances, saluèrent par des acclamations de bon augure; puis il se retira en laissant dans le village deux bataillons qui s'entourèrent à la hâte de quelques ouvrages défensifs.
Inquiet de ce voisinage, las Amarillas se présenta immédiatement devant Banyuls, mais voyant ce nouveau poste bien appuyé, il revint sur ses pas sans avoir tiré un coup de fusil.
La nuit suivante, celle du 16 au 17, ce furent nos chasseurs de Banyuls qui, à leur tour, allèrent provoquer l'ennemi au mas de la Paille. La nuit d'après, ce dernier point, insulté par nous une seconde fois, fut évacué. Sur ces entrefaites, les hussards de Berchini (1er régiment de l'arme) passaient et repassaient le Tech en face d'Elne et se signalaient, comme d'habitude, par mille traits de bravoure et d'audace.
C'est ainsi que chaque corps rivalisait de zèle, se disputait l'honneur d'entamer l'ennemi, et se préparait à des entreprises plus éclatantes. Dugommier, au reste, cherchait à étourdir les Espagnols par des escarmouches de tous les moments et sur tous les points, afin de mieux dissimuler ses projets. Il y réussit à merveille ; car ses adversaires, harcelés nuit et jour, ne pouvant plus contenir ces maudits Français qui ne leur laissaient plus de repos, abandonnèrent définitivement tous leurs postes avancés, se concentrèrent dans leurs retranchements du Boulou, et se privèrent ainsi de tous les moyens d'éventer nos démarches.
Il ne manquait plus dès lors au chef de l'armée républicaine, pour aborder les grandes opérations qu'il méditait, que l'arrivée d'une flottille qu'il avait demandée à Toulon, pour concourir à ses desseins encore secrets. Mais les courriers de la Provence n'annonçaient que des retards. Au surplus, Dagobert était de retour en Cerdagne , et , malgré les neiges qui ensevelissaient encore ces hautes régions, c'était sur le théâtre où venait de reparaître l'impatient général, que les premières hostilités sérieuses devaient commencer.