TROISIÈME PLAN D'ATTAQUE
En effet, quand nous voulûmes reprendre nos travaux et déboucher régulièrement de notre première parallèle, terminée enfin sur toute sa longueur, l'eau qui imprégnait le terrain bas et sans écoulement sur lequel nous avions à cheminer, nous opposa un obstacle insurmontable. Alors on se demanda si, maintenant que la montagne et la ville nous appartenaient, nous étions condamnés à attendre le retour du beau temps pour continuer les interminables opérations d'un plan méthodique, conçu dans des circonstances qui avaient si singulièrement changé. L'auteur de ce plan, luimême, convenait que des pluies exceptionnelles avaient déjoué ses calculs ; aussi, sans s'obstiner davantage, il demanda et fut autorisé à aller reprendre son poste à Perpignan, avec les officiers qui l'avaient accompagné.
projet. — Entre la citadelle et le puig Rom, au pied
de cette montagne, court, de l'est à l'ouest, un profond ravin qui traverse la ville pour déboucher dans la mer. Il coupait ainsi la gauche de la première parallèle et croisait l'extrémité du retranchement de la ville, et comme l'escarpement de sa rive droite le mettait à l'abri des feux de la place, il pouvait être considéré comme une branche de la première parallèle; branche qui jouissait de l'avantage d'avoir, pour ainsi dire, devant elle, deux cheminements ou modes d'approche tout préparés : le fossé du retranchement dont le redan central défilait la moitié , et la ligne des maisons qui bordent le rivage jusqu'à 50 toises de la citadelle. Ce ravin , en outre , servait de dégorgeoir au terrain avoisinant , où , par suite, les travaux de sape, impossibles ailleurs, devenaient praticables. Ces circonstances réunies nous déterminèrent à. transporter nos attaques sur le front de la citadelle qui regarde la ville. En conséquence, il fut arrêté : que d'abord trois batteries de revers, destinées à ricocher ou à plonger le nouveau front d'attaque, seraient établies, savoir, deux sur le prolongement de ce front, à 80 toises en avant de la parallèle, et la troisième sur le penchant inférieur du puig Rom, laquelle serait armée avec les pièces qui restaient libres sur cette montagne ; qu'ensuite on s'avancerait droit sur la citadelle, par le fossé du retranchement, jusqu'au redan que l'on convertirait en batterie de brèche ; qu'enfin on chercherait, derrière les maisons et à hauteur de cette première batterie de brèche, un emplacement pour en dresser une seconde.
exécution. — Les travaux de cette troisième période du siège commencèrent à l'entrée de la nuit du 23 au 24 nivôse (du 12 au 13 janvier), et, dans cette nuit, les deux batteries qui devaient ricocher le nouveau front d'attaque, ainsi que leurs communications avec la parallèle, furent mises en état de recevoir les travailleurs de jour. Ceux-ci, favorisés par un épais brouillard, eurent bientôt achevé les épaulements et les plates-formes, et ils les auraient armés , si l'humidité du sol avait permis le transport de l'artillerie. On estimait toutefois qu'en moins de 48 heures tout serait prêt pour
battre en brèche. Mais le ciel, qui semblait conspirer pour la défense, déjoua encore nos projets.
contre-temps. — Cette fois, ce fut la neige, si rare sur cette côte, qui vint suspendre nos travaux. Elle tomba pendant plusieurs jours consécutifs et avec un telle abondance , qu'elle couvrit bientôt la terre d'une couche de deux à trois pieds d'épaisseur. Toutes nos tranchées disparurent, et nous ne suffisions pas à les déblayer. La montagne ne nous fournissait plus de travailleurs, car là, nos soldats, entourés de précipices, n'osaient plus faire un pas, dans la crainte d'être engloutis. Les Espagnols eux-mêmes n'étaient guère occupés qu'à se frayer des chemins sur leurs parapets, pour y rétablir la circulation interrompue. Nous commencions cependant à lutter contre ce nouvel élément, et nous étions parvenus à construire l'épaulement de la batterie du penchant du puig Rom , quand survinrent la gelée et une bise si violente, que non-seulement la terre durcie se refusa à tout travail , mais que les bras mêmes des canonniers, français 'et espagnols, semblèrent un moment paralysés.
C'était une dernière et bien rude épreuve pour nos pauvres soldats qui, à peine nourris, à demi vêtus, et pénétrés par le vent glacé du nord, si redouté dans ces parages , n'avaient, pour se garantir d'un froid de 13 degrés, que des creux de rochers où chaque matin on ramassait des morts. Jusquelà, tant que les jours s'étaient passés au milieu du fracas des armes, leurs peines, vives et poignantes, ils les avaient supportées avec une légèreté admirable ; mais depuis que la montagne, la plaine, la mer étaient muettes, depuis qu'un morne silence avait partout succédé au bruit du canon, ils n'avaient plus à opposer à leurs misères qu'une résignation inerte et sombre. Les souffrances des assiégés n'étaient pas moins dignes de pitié : le gouverneur, dont la maison avait été réduite en cendres, s'était enterré dans un trou recouvert de poutres et de fascines ; et la garnison, dont les casernes, les magasins, les hôpitaux, les blindages même, avaient été également incendiés, ou démolis ou fracassés par nos bombes, la garnison, qui ne vivait plus que de l'escadre, au jour le jour
et à la merci des vents, qui comptait presque autant de malades que de soldats , dont quatre hommes ne pouvaient se réunir de jour, ni personne approcher, pendant la nuit, d'un feu ou d'une lumière sans attirer aussitôt les coups plongeants de l'ennemi ; cette malheureuse garnison bivouaquait, disséminée, sur le linceul de neige qui ensevelissait les ruines de ses derniers abris. Tous, néanmoins, se roidissaient sous le poids de tant de maux, et l'on n'entendait murmurer ni une plainte sous les murs de Roses, ni , dans cette enceinte désolée, le mot de capitulation.
Le 5 pluviôse (24 janvier) arriva le dégel, qui changea ces misères en d'autres. D'effroyables masses d'eau, fondant tout à coup des montagnes, vinrent renverser tout ce qui restait debout sur nos travaux; les quartiers furent encore inondés, et la plaine se transforma de nouveau en un vaste lac. Enfin, aux brises glacées succédèrent les exhalaisons pestilentielles engendrées par la décomposition des cadavres de mulets et de chevaux qui gisaient de toutes parts, en sorte qu'un dernier fléau , une cruelle épidémie , ne tarda pas à éclater.