DISPOSITIONS DES DEUX PARTIS
Dispositions pacifiques de l'Espagne. — Charles IV redoute une propagande républicaine. — On exploite ses craintes. — Négociations entamées. — Elles subissent des alternatives diverses. — Les Espagnols se préparent activement à une nouvelle campagne. — Le gouvernement thermidorien délaisse l'armée de Catalogne. — Triste situation de cette armée. — Les chances tournent en faveur des Espagnols.
La victoire commençait à légitimer la révolution française, et le vent soufflait à la paix sur les puissances du second ordre. La Hollande, la Prusse, la Toscane, se retiraient de la coalition. Les Bourbons d'Espagne, retenus par une fausse honte, ne voulaient pas montrer trop d'empressement, mais encore moins voulaient-ils être les derniers à déposer les armes. Une raison surtout impressionnait étrangement l'esprit timoré de Charles IV: c'était la crainte d'une propagande républicaine, dont les symptômes lui paraissaient alarmants. La garde civique de Barcelone venait de forcer la garnison à lui céder tous ses postes, et la populace, de massacrer en place publique le gouverneur duMontjouy, pendant qu'il déclamait contre lesFrançais. Des correspondances interceptées annonçaientchaque jour que l'esprit révolutionnaire faisait de nouveaux prosélytes. De toutes parts, dans les provinces du littoral surtout , on découvrait des juntes secrètes. Les plus actives se réunissaient dans les couvents, et les plus ardents clubistes étaient des moines. On y discutait déjà les convenances d'une république ibérienne, une et indivisible, ou d'une fédération, Celle-ci allait mieux, disait-on, aux vues de la
France. A Madrid, sous les yeux mêmes de la cour, le bonnet rouge et les livrées tricolores s'étalaient dans les lieux publics, portés par l'élite de la noblesse des deux sexes. Aussi le saint-office, qui s'était livré à de longues recherches sur la marche des idées françaises , ne discontinuait-il plus ses lamentations, et demandait-il avec instance à arracher les mauvaises herbes.
Ces troubles étaient habilement exploités près du roi par un homme qui s'était armé des scrupules de ce prince pour s'emparer, comme chef du parti de la guerre, delà direction de son conseil, et qui voyait le moment arrivé de se faire de la paix un titre nouveau. Aussi venait-on sans cesse sonner l'alarme autour du faible monarque. Tantôt, c'était la puissance des minorités soutenues par les armes étrangères dont on se plaisait à l'entretenir, et l'on remontait, pour l'effrayer, par des exemples, jusqu'à la sainte Ligue des communes de Castille et aux confréries de Valence, sous le plus puissant des souverains espagnols ; tantôt on rappelait à l'arrière-petit fils de Philippe d'Anjou le prestige traditionnel des anciennes constitutions aragonaises, et le douloureux, l'ineffaçable sou" venir des libertés anéanties par le chef de sa dynastie, en Catalogne, dans cette ardente et inquiète province où triomphait une armée républicaine qui se proclamait libératrice et qui venait, le lendemain de son entrée à Roses, en célébrant l'anniversaire ajourné du 21 janvier, de renouveler ses serments de haine à mort à tous les Bourbons.
La paix fut adoptée en principe, et Pérignon ne tarda pas à recevoir des ouvertures. Cette fois, elles étaient pleines de convenances et de dignité. Mais les représentants à l'armée, encore sous l'impression du gouvernement de la Terreur, dictèrent une réponse sèche et décourageante. Le nouveau Comité blâma ce rude accueil fait à des avances qui lui paraissaient sincères, et il ordonna à ses commissaires de renouer les négociations. Mais les députés conventionnels faisaient leur école en diplomatie, et l'artificieux favori qui dirigeait le cabinet de Charles IV n'était pas encore en mesure de remplir des vues personnelles, plus chères à son
ambition que les intérêts de son maître; en sorte que les ruptures et les reprises allaient se succéder pendant cinq mois, morceler toutes les opérations, et coûter encore des flots de sang, qu'il eût été si facile d'épargner.
Cependant ce douteux état de choses semblait inspirer à l'Espagne une inquiétude salutaire, car elle s'épuisait en sacrifices pour se tenir prête à tout événement. Ses finances étaient dans l'état le plus misérable : elle imita les procédés révolutionnaires de ses voisins, créa, sous le nom de bons royaux, un véritable papier-monnaie, et frappa des impôts jusque sur les tribunaux ecclésiastiques. L'armée se reformait ; et bientôt 50,000 vieux soldats, 20,000 recrues et 7,000 chevaux furent prêts à marcher. Enfin l'insurrection de la Catalogne organisait 20 bataillons de miquelets , environ 13,000 baïonnettes régulières (1). Ces forces étaient commandées par un nouveau chef sur lequel on fondait les plus belles espérances. Et en effet, ce chef, qui avait commencé au service de la Russie, contre les Turcs, une réputation qu'il avait dignement soutenue, d'abord comme colonel général de l'artillerie espagnole , puis comme lieutenant général commandant l'aile gauche de l'armée de Navarre, Urrutia, non moins actif que la Union, non moins entreprenant , se montrait plus sage et plus ferme ; car, pour couper court aux intrigues qui avaient désolé l'administration précédente, il venait de faire changer cinq officiers généraux, renouveler son état-major, et placer à la tête de cet important service un homme d'un mérite éminent, le général O-Farril. En un mot, tout annonçait qu'une défense intelligente et vigoureuse allait commencer.
Les Français, au contraire, paraissaient se reposer sur leurs lauriers, ou plutôt, le parti qui gouvernait alors la ré-
(1) C'est alors que les Catalans offrirent de lever 150,000 hommes, et de se charger seuls de la défense de leur territoire. Sans accepter cette étrange proposition, le cabinet de Madrid songea d'abord à la faire tourner à son profit; mais s'étant bientôt aperçu qu'elle n'était qu'une manifestation du violent esprit d'indépendance qui avait toujours égaré la Catalogne, il s'appliqua à amortir plutôt qu'à favoriser l'insurrection suspecte de cette incorrigible province.
publique, voulant traiter avec l'Espagne, et, en tout cas, se borner à prendre l'offensive aux Pyrénées occidentales, abandonnait à elle-même l'invasion de la Catalogne. Heureuses encore les Pyrénées orientales, si cet oubli eût été complet! car les mains faibles et violentes des Thermidoriens ne savaient toucher aux armées que pour leur envoyer le trouble et la désorganisation. En vain cette frontière, mieux placée que les autres pour repousser le funeste levain des passions politiques, était-elle restée, depuis un an, pure de tout excès : à la réaction il fallait des victimes, et on les choisit naturellement parmi les plus ardents patriotes, ceuxlà mêmes qui, dans les deux dernières campagnes, il faut le dire, s'étaient montrés les plus prodigues de leur sang. Ces lâches vengeances amenèrent un découragement tel, qu'il n'y eut plus bientôt de bruit alarmant, quelque absurde qu'il fût, qui ne trouvât crédit dans l'esprit invinciblement prévenu de nos soldats : la Convention, prétendaient-ils, était vendue ; elle allait proclamer un roi ! Aussi, l'indiscipline et la désertion firent-ils des progrès effrayants. La désertion surtout était le fléau de l'armée. Se croyant dégagés de leurs serments depuis la délivrance du territoire, les réquisitionnaires de la levée en masse rentraient en foule dans l'intérieur, où ces absences étaient en quelque sorte autorisées par l'imprudente latitude accordée aux blessés et aux malades, d'aller se refaire dans leurs familles. En trois mois il y eut 13,000 absences! Au reste, les ravages du typhus augmentaient tous les jours, en sorte que, pour tenir la campagne, pour garder nos places fortes, la Cerdagne, et le littoral dont on était alors si vivement préoccupé (car il n'était plus question que de débarquements sur toutes les côtes de France), c'est à peine s'il nous restait 40,000 hommes présents sous les armes, la plupart valétudinaires, et tous en proie aux plus cruels besoins. Le port de Roses, bloqué, ne fournissait plus ni vivres, ni fourrages; nos convois, qui ne pouvaient, dans cette saison, doubler le cap Créu, s'arrêtaient à la Selva ; les transports par terre étaient presque interrompus ; la gale avait déjà enlevé les quatre cinquièmes des chevaux
de trait et dévorait le reste; la substitution des entrepreneurs aux commissions ajoutait une nouvelle plaie aux autres; le discrédit complet du papier-monnaie achevait la situation ; enfin, les projets du gouvernement étaient jusqu'à l'espérance , car c'était décidément du côté de l'ouest, par les plaines ouvertes et faciles de la Castille, que le nouveau Gomité se proposait d'ouvrir la campagne, et par suite, les Pyrérénées orientales devaient être, plus que jamais, abandonnées à elles-mêmes.
Ainsi, pendant que les Espagnols battus, semblaient avoir pris pour exemple l'activité de leurs adversaires au commencement de 1794, les Français, prêts à rouvrir la campagne de 1795 , ne paraissaient plus même se souvenir de ce qu'avait coûté aux Espagnols leur funeste apathie de l'année précédente. Mais rien ne put faire sortir le gouvernement thermidorien de son indifférence systématique.
Cependant les armées des deux nations étaient en présence et allaient se mesurer avec des chances qui déjà n'étaient plus pour les vainqueurs de la dernière campagne.