OPÉRATIONS SIR LA FLUVIA
Nouveau théâtre d'opérations; bassin de la Fluvia. — Démonstration des Espagnols le lendemain de la prise de Roses. — Nouvelles positions de l'armée française. — Elle pousse une grande reconnaissance sur le camp de Banyolas. — Projet de Pérignon pour envahir la Catalogne. — Plan de campagne du Comité. — Pérignon apprend que le général Schérer est nommé à sa place. — Deux mois d'inaction, dont les Espagnols profitent pour s'installer sur la Fluvia. — Conférences à Figuères pour la paix. — La rupture de ces pourparlers amène les combats de Sistella et de Bascara (16 et 17 floréal). — Nouvelle stagnation de 18 jours. — Fatigue des deux partis. — L'escadre espagnole vient insulter le port de Roses, et cette attaque détermine le combat de Pontos (7 prairial).
Encore une fois donc abandonnée par le gouvernement révolutionnaire, l'armée des Pyrénées orientales allait, sinon retomber dans les misères et les désastres de 1793, du moins revoir, après les beaux jours qu'elle venait de parcourir, des jours si sombres, que peu s'en fallut que le déclin de cette guerre, semée de tant de péripéties, ne ressemblât à son triste commencement. Aussi, les mêmes soldats auxquels, pour emporter cent redoutes et une forteresse de premier ordre, défendues par 50,000 hommes, il avait suffi d'une semaine , allaient-ils mettre cinq mois , tout le temps qui les séparait de la paix, à disputer et à disputer en vain à l'armée chassée de Figuères, le passage d'un faible cours d'eau que la grande route d'Espagne traverse encore aujourd'hui sans pont, la Fluvia.
nouveau théâtre d'opérations. — Le cours de la Fluvia , comme celui de toutes les rivières torrentielles , se compose de trois parties : d'un bassin de réception ,
d'un canal d'écoulement et d'un lit de déjection (1).
C'est la grande chaîne pyrénéenne et deux contre-forts adjacents, qui dessinent le vaste entonnoir où s'engouffre la masse des eaux que roule la Fluvia , c'est-à-dire son bassin de réception. C'est donc un pays de hautes montagnes et de déchirures profondes, où les aspérités du sol, d'épaisses forêts, la rareté et le mauvais état des communications, sont, pour la défense, des auxiliaires bien plus utiles que deux bicoques, Olot et Castellfullit, dont les chétives fortifications gênent plutôt qu'elles n'interceptent le parcours du fond de cette âpre gorge.
Le couloir, aux berges abruptes, qui suit le bassin de réception, le canal d'écoulement de la Fluvia, commence vers Bezalu, et c'est à partir de là seulement que ce torrent peut passer pour une ligne de défense ; ligne que constitue, dans cette partie intermédiaire, non le volume des eaux du canal, mais l'escarpement presque continu de ses rives. Celles-ci , néanmoins, se dégagent peu à peu et s'effacent presque entièrement à l'apparition de la plaine, à Bascara.
Ici commencent, avec le lit de déjection , des obstacles d'une autre nature : une masse d'eau plus considérable, des sables mobiles, des gués incertains; car, bien que la Fluvia soit une des fortes rivières de la Catalogne, les gués y sont nombreux, mais ils disparaissent à la moindre averse. Ajoutons que la rive droite , dans cette dernière partie , domine presque constamment la gauche.
Bascara, ancienne place d'armes, est le centre de défense de la Fluvia. C'est là d'abord que la grande route traverse à gué ce torrent, un peu à gauche et au-dessous du village, lequel s'élève en amphithéâtre au penchant inférieur des collines de la rive droite. La route gravit ces collines par des rampes assez roides et monte ainsi jusqu'au col Oriol, position magnifique, où une armée considérable pourrait trouver à se développer, et d'où l'on n'a plus guère qu'à descendre pour arriver à Girone. On peut également, de deux
(1) Voir le ter volume, pages 114 et -115, puis, aux notes topographiques du 2e volume, la Vallée de la Fluvia.
il. 18
stations de la Fluvia situées Tune en amont, l'autre en aval de Bascara, gagner Girone par deux chemins de traverse. Le premier, qui part de Bezalu, passe par Banyolas, où il rencontre un affluent du Ter qu'il suit jusqu'à Girone; c'est le plus commode. Le second, au contraire , qui débouche de Torruella et aborde le Ter à Verges, présente des difficultés qui l'ont rendu célèbre sous le nom de chemin de la Bisbal. Du reste, toute la région que comprennent, en coulant de l'ouest à l'est, la Fluvia et le Ter, cette zone est hérissée de mille obstacles naturels, de ravins, de^collines, et d'une végétation si abondante, qu'on a donné à la campagne qui s'étend au nord de Girone, le nom de Selva. C'est d'ailleurs à cette aspérité du sol en arrière de la Fluvia et à l'état de la plaine qui la précède, à ces marais de l'Ampurdan si étendus en hiver et si meurtriers en été, c'est à ces circonstances réunies que la Fluvia doit, malgré le mince volume de ses eaux, sa réputation d'être la meilleure de toutes les lignes de défense de la Catalogne, C'est aussi l'extrême variété de ces nouveaux champs de bataille, si foulés dans les guerres du xvne siècle, c'est l'accumulation , dans un espace de quelques lieues, de tous les accidents de terrain imaginables, qui donnera peut-être aux opérations qu'il nous reste à décrire, l'intérêt que ne suffirait pas à leur assigner l'importance des rencontres auxquelles les bords de la Fluvia allaient servir de théâtre, dans cette troisième et dernière campagne.
suites du siège de roses. — Le lendemain de la prise de Roses, le 16 pluviôse (4 février), une alerte fit courir aux armes toute notre division de droite. Les Espagnols, en effet, craignant sans doute d'être prochainement attaqués, venaient de pousser sur les avant-postes d'Augereau une forte reconnaissance. Ils furent refoulés par nos chasseurs, mais avec un emportement tel , qu'une vingtaine de ceux-ci tombèrent aux mains des cavaliers qu'ils poursuivaient.
Cependant Pérignon, après avoir recomposé ses deux divisions du centre et de la gauche, porta l'avant-garde de celle-ci à Rimors, village près duquel Sauret allait bientôt s'installer, dans des retranchements projetés en arrière des
marais de Ciurana. La brigade Victor, toujours détachée , continua de surveiller le littoral, depuis Collioure jusqu'à Roses; elle devait en même temps assurer la communication par terre, de cette dernière place au petit port de la Selva de Mar, communication scabreuse, mais importante comme ligne d'approvisionnement, à cause de la difficulté pour les petits bâtiments auxquels nous étions réduits , de doubler le cap Créu en rangeant la côte (1). Le général Beaufort , qui commandait la division du centre , vint camper entre Fortianell et la grande route. La division de droite se trouvait en place : elle n'eut qu'à se resserrer un peu sur elle-même par sa gauche, sans cesser d'appuyer sa première brigade à l'ancien camp espagnol de Vinyonnet. Cette division était d'ailleurs parfaitement couverte par le Manol, ligne à laquelle l'hiver donne une grande valeur. La réserve ne cessa pas d'occuper les retranchements du plateau de Llers, où nous avions laissé le canon des Espagnols. Enfin on renforça le détachement de miqueletsqui, de la Magdelaine, observait les abords du haut Manol et les montagnes de l'ouest.
Le soulèvement de la belliqueuse population de ces montagnes prenait des proportions formidables : tout le triangle compris entre Campredon, le col de Bassagoda et Olot, fourmillait d'insurgés ; et c'était pour reliera son armée ces nombreux et chauds partisans, que le général Urrutia avait établi le camp de Banyolas, avec un poste avancé sur la Fluvia même, à Bezalu.
reconnaissance sur banyolas. — Bezalu et Banyolas, c'était le chemin de Girone; mais était-ce celui par lequel il convenait que débouchât l'armée française, dans le plan que Pérignon méditait pour envahir la Catalogne? Il n'était bruit que de ce camp de Banyolas où les Espagnols concentraient , disait-on , leurs meilleures troupes. En conséquence , un conseil de généraux fut convoqué à Figuères, et l'on y décida que la division de droite pousserait sur Banyolas une ample reconnaissance. Nos deux autres divisions devaient en même
(1) Ce chemin, réparé par la brigade Victor, nous avait été d'un grand secours pendant le siège do Roses.
temps se porter sur la Fluvia, pour appuyer Augereau qui , dans toute cette campagne, allait constamment remplir le rôle d'un commandant d'avant-garde.
Comme il s'agissait d'abord de s'emparer de Bezalu, Augereau ordonna au général Guillaume de se porter, avec 2,000 baïonnettes, par Llado et Saint-Martin de Sasseras, sur le chemin de Bezalu à Castellfuilit , afin d'intercepter les secours que ce dernier poste pourrait envoyer à l'autre ; puis aux généraux Beyrand et Robert, qui conduisaient 6,000 hommes, il fut enjoint: au premier, de passer la Fluvia vers Esponella et d'aller barrer le chemin de Banyolas, et au second, de marcher droit sur le point menacé.
Ces trois colonnes se mirent en marche dans la soirée du 40 ventôse (28 février), et le lendemain, avant l'aube du jour, elles avaient ponctuellement exécuté les mouvements qui leur étaient prescrits. Augereau, qui accompagnait la colonne Robert avec une centaine de cavaliers et l'artillerie volante, fit de suite braquer ses pièces sur Bezalu et y envoya un trompette porteur d'une sommation. Ce parlementaire fut reçu, suivant l'habitude catalane , à coups de fusil ; mais ce feu cessa bientôt, car Bezalu était évacué. Le tocsin, en effet, sonnait depuis minuit dans la montagne, et les troupes espagnoles s'étaient retirées avec tous les habitants , moins quelques enfants perdus qui n'avaient pas voulu s'enfuir avant de décharger leurs armes sur l'ennemi.
Augereau alors pénétra dans la ville, la fit occuper, réunit sur le chemin de Girone la masse de sa division, et s'avança avec elle jusqu'à moitié chemin de Banyolas, en avant de Serinya, où il prit une bonne position, son front couvert par le lit profondément encaissé d'un gros affluent de la Fluvia, et ses deux ailes appuyées à un bois qui se développait en arc de cercle sur ses derrrères. Il attendit ainsi les Espagnols. Enfin, vers 3 heures de l'après-midi, ils parurent. C'était le chef d'état-major d'Urrutia, accouru en toute hâte du col Oriol, qui s'avançait en bon ordre, à la tête de la division Vives et d'une cavalerie nombreuse.
O-Farril , reconnaissant aussitôt qu'il n'était pas assez
fort pour nous attaquer dans l'excellent poste que nous occupions, chercha à nous attirer à lui, en feignant une retraite précipitée. MaisAugereau n'eut garde de donner dans le piège, et il se contenta de détacher de son aile gauche , pour observer ces prétendus fuyards, le 3e bataillon de chasseurs et les grenadiers du général Guillaume. Les chasseurs en tirailleurs, suivis des grenadiers en réserve, s'étaient insensiblement éloignés du corps de bataille, quand la cavalerie espagnole, faisant volte-face, fond brusquement sur cette petite troupe. Ce mouvement ne pouvait être aperçu de tous ceux qu'il menaçait, mais il avait frappé un jeune tambour de 15 ans, qui, sans attendre aucun ordre, bat le ralliement sur la réserve et, quelques moments après, la charge sur ces mêmes escadrons qui continuaient à avancer, et qui se retirèrent. Ce brave enfant, dont le nom n'a pas été conservé, eut le principal honneur de cette retraite.
Cependant, comme la nuit tombait, le maréchal de camp Arias, qui commandait l'avant-garde au col Oriol, étant survenu avec 1,500 hommes de renfort, O-Farril reprit l'offensive et fit manœuvrer sa cavalerie comme pour nous couper la retraite. Augereau, néanmoins, garda sa position jusqu'à la pointe du jour; mais, prévenu qu'il n'était plus appuyé du côté de Bascara, il se replia sur Bezalu qu'il évacua non sans quelque précipitation ; puis il regagna ses cantonnements par Navata où l'attendait la brigade Rougé, de la division du centre.
Cette division s'était portée , dans la nuit du 10 au 11, en face de Bascara, et, à peu près au moment où Augereau entrait à Bezalu, elle lançait une de ses brigades sur la rive gauche de la Fluvia. Or, entraînée par l'ardeur de son avant-garde qui refoulait quelques avant-postes, cette brigade s'était déjà avancéejusqu'au pied du col Oriol, lorsque deux grosses colonnes, commandées par les généraux la Cuesta et Tturigaray, avaient brusquement débouché des hauteurs, tandis qu'un fort détachement de cavalerie légère, prenant à droite, cherchait à gagner une petite plaine qui touche au gué de la Fluvia. L'imprudente colonne, après avoir un moment ac-
cepté une lutte inégale, n'avait eu que le temps de repasser la rivière, sous la protection de trois bouches à feu précédemment établies aux abords du gué, par les soins de Pérignon,qui était resté sur la rive gauche avec le reste de la division du centre. C'est alors que le général en chef avait expédié à Navata la brigade Rougé, afin d'assurer la retraite d'Augereau. Il avait en même temps envoyé au pont de San-Pescador, pour fermer à la cavalerie espagnole ce commode débouché, 4 pièces de 4 et 4,200 hommes , tirés de la division Sauret ; division qui n'avait pris aucune part au mouvement de ses voisines, et dont Urrutia , sur quelques démonstrations par elle affectées la veille, avait habilement deviné l'inaction du lendemain ; ce qui avait permis au général espagnol de concentrer ses forces sur les points menacés.
plan de campagne de PÉRiGNON. — Ce début n'était pas digne de nous. Toutefois, Pérignon savait mieux à quoi s'en tenir sur la force et les positions de l'ennemi, et il arrêta immédiatement son plan de campagne.
Il laissait entre la Fluvia et Perpignan , pour couvrir ses derrières depuis la Méditerranée jusqu'aux montagnes de la Sègre, 10,300 hommes (1); puis, supposant son armée active portée à 50,000 baïonnettes, 4,000 chevaux et six batteries d'artillerie légère, il commençait ses opérations.
De la Cerdagne devaient partir 14,000 hommes : 6,000 qui allaient assiéger la Seu d'Urgel, et 5,000 qui pénétraient dans le Ter. Ces derniers venaient, par RibasetCampredon, se réunir, vers les sources du Manol , à un détachement de même force lancé d'autre part par la division Augereau. Ces 10,000 hommes, après avoir achevé de dissiper les rassemblements des montagnes insurgées dans le voisinage de notre frontière , s'emparaient de Castellfullit et d'Olot , d'où , gagnant Ripoll, ils descendaient le Ter jusqu'à Vich, au centre d'une petite plaine dont l'occupation est un préliminaire indispensable du siège de Girone.
(1) A Perpignan, 1 ,000 hommes ; à Collioure, 1,500; dans leVallspire, 1,200; à Mont-Louis, 600; dans la Cerdagne espagnole, 3,000; en Ampurdan, 3,000 ; total 1 10,300,
A l'autre extrémité de notre ligne, la division Sauret, portée à 12,000 hommes , prenait le chemin de la Bisbal , se déployait depuis le Ter inférieur jusqu'à San-Feliu de Quixol, et coupait ainsi les communications entre la côte et la place menacée (1).
En même temps, 22,000 fantassins et 2,000 cavaliers (l'autre moitié de notre cavalerie était partagée entre nos deux ailes), ces 24,000 combattants forçaient le centre de l'armée espagnole, en rejetait les débris sur le Ter, et, laissant 4,000 hommes pour garder la crête du bassin de la Fluvia, couraient investir Girone dont le siège commençait, dès qu'on apprenait que nos flancs étaient bien assurés par le succès de nos opérations de droite et de gauche.
Renfermé dans Girone , Urrutia mettait bas les armes, ou se faisait écraser en cherchant à se faire jour.
Alors on rasait les places conquises, depuis la Seu d'Urgel jusque et y compris Girone ; toute l'armée républicaine se concentrait sous cette forteresse démantelée ; on laissait là et aux communications, 10,000 hommes, et 40,000 marchaient par Hostalrich sur Barcelone.
Restait à s'emparer de cette grande place. « Mais , plus « elle était immense et opulente, moins on éprouverait de « difficultés à s'en rendre maître. En la menaçant d'un bom- « bardement, il pouvait se faire qu'on n'évitât pas d'ouvrir la « tranchée ; mais cette menace eût agité les riches, effrayé « les âmes timides, et ces dispositions devaient nécessaire- « ment abréger la durée d'un siège. »
Barcelone emportée, les montagnes soumises, la Catalogne était à nous.
Mais, avant tout, il fallait réunir l'effectif que ce projet d'invasion supposait, c'est-à-dire 60,000 hommes d'infanterie et 4,000 de cavalerie. Or, de Perpignan à la Fluvia et sur une ligne qui s'étendait de la Cerdagne à l'embouchure de l'Aude, nous comptions 40,000 fantassins présents sous les armes : ce n'était donc plus que 20,000
(1) C'était par les ports de Palamos et de Quixol que , depuis la prise de Rose?, les Espagnols alimentaient leur armée de Catalogne.
qu'il s'agissait de trouver. Mais on pouvait, sans inconvénient, recruter entre Béziers et les bouches du Rhône , parmi les troupes, beaucoup trop nombreuses, qui gardaient cette partie de notre littoral (1), 10,000 baïonnettes ; et comme nous avions déjà la moitié de la cavalerie et les deux tiers de l'artillerie de campagne nécessaires, on se bornait à demander : 10,000 soldats d'infanterie, 2,000 chevaux, et 2 batteries d'artillerie légère , puis de la poudre et la moitié des moyens de transport indispensables. Quant au reste , « habitué à « vivre d'expédients, Pérignon comptait sur l'ennemi et fai- « sait fonds sur la Providence qui veille au salut des armées. »
Ainsi, une invasion qu'on n'avait jamais tentée sans le concours d'une escadre ni avec moins de 80,000 hommes, c'était avec 50,000 et la mer contre nous , qu'on voulait l'entreprendre, alors qu'on avait laissé passer le temps d'accomplir de grandes choses avec de faibles moyens. Mais un autre plan de campagne, dont nous avons déjà dit quelques mots, allait croiser en route celui de Pérignon et le renverser de fond en comble.
plan de campagne du comité. — En effet, à peine le Comité de salut public avait -il reçu la nouvelle de la prise de Roses, qu'impatient de forcer l'Espagne à la paix, il avait arrêté, pour l'ensemble de cette frontière, un plan général de campagne , bien conçu du reste, dans lequel les Pyrénées occidentales devaient seules prendre l'offensive, et les orientales, se borner à des attaques de front, dans l'unique but de retenir sur la Fluvia les défenseurs de la Catalogne. Pérignon se trouvait donc sacrifié; mais comme il n'était général en chef que par intérim, le gouvernement saisit cette occasion de
(1) Des menaces générales de débarquement avaient engagé le Comité à porter une attention toute spéciale sur nos côtes, et celles qui ressortaient de l'armée des Pyrénées orientales étaient en ce moment l'objet d'une vive sollicitude : on y dirigeait de nombreux renforts. Par suite, la défense du golfe de Lyon , à laquelle on ne cessa dès lors de travailler jusqu'à la paix, finit par recevoir une organisation remarquable, que nous détaillerons dans les notes topographiques qui termineront ce volume. Mais cet armement fut inutile, et le littoral de l'Océan était seul réellement menacé. Pérignon semblait du reste le deviner, car il estimait que 3,000 hommes étaient suffisants pour garder la cote de Béziers à Aiguës-Mortes.
procéder à une nomination définitive. En conséquence, par décret de la Convention du 13 ventôse (3 mars), le général Schérer, alors commandant de l'armée d'Italie, fut chargé de remplir en Catalogne, à la place de Pérignon , le rôle secondaire qui aurait pu, craignait-on, blesser l'amour-propre du vainqueur de Roses. Cet étrange procédé avait pourtant un autre motif dont nous parlerons plus tard, et qui tenait à la nature des rapports entre Augereau et Pérignon. Quoi qu'il en soit, la sagesse de celui-ci concilia tout; et bien que Schérer dût se faire attendre pendant trois mois, le général déposé, et dont il n'était pas même question d'utiliser ailleurs les talents et les services, s'appliqua loyalement, à profiter de ces trois mois pour frayer la route à son successeur. Ainsi, le Comité n'en fut pas moins assailli par cette plaintive cor'respondance, par ces perpétuelles demandes de secours, toujours si mal accueillies, que lui apportait, depuis deux ans, chaque courrier des Pyrénées. Mais il fallut, pour se conformer au nouveau plan de campagne , garder la défensive ; et, par suite, jusqu'au 16 floréal, jour où nous devions être attaqués, il ne sortit de nos cantonnements qu'une petite colonne, qui alla disperser à Llorona, aux sources du Manol, une bande de Soumatens commandés par le curé Salgueda.
LES ESPAGNOLS S'INSTALLENT SUR LA FLUV1A. — Urrutia profita du repos qu'on lui laissait, pour remettre de l'ordre dans son armée et y ranimer l'esprit militaire encore engourdi par les souvenirs de la dernière campagne. Cependant, quand il crut s'apercevoir qu'il était maître de ses soldats, dans les premiers jours de germinal, il quitta ses cantonnements en arrière du col Oriol, et vint prendre sur la Fluvia les positions suivantes :
Au centre, 5 à 6,000 hommes d'infanterie et 1,200 de cavalerie, sous les ordres de la Romana, occupèrent le col Oriol, et 500 miquelets avec 3 pièces de canon, le village de Rascara. Adroite, face à notre gauche, 3,000 baïonnettes et 2,000 chevaux, commandés par le général Iturigaray, furent établis autour de la butte de Ventallo; puis, à l'aile opposée, une partie des troupes de Banyolas, la division Vives s'a-
vança jusqu'à Vilert, pour garder le pont d'Esponella. Enfin la division laCuesta, placée en arrière d'Oriol, à San-Estevan, se tint prête à marcher. Cette première ligne comptait environ 17,000 combattants.
Des forces au moins égales furent installées en seconde ligne, dans une superbe position qui précède au nord le village de Servia où avait été précédemment fixé et où resta le quartier général. Cette seconde ligne couvrait immédiatement Girone et retenait, jusqu'à 'ce qu'elles fussent assez exercées pour paraître devant l'ennemi, les troupes qui arrivaient de l'intérieur.
Les malheurs qu'avait entraînés pour les siens, dans le cours de cette guerre, l'abus de la fortification de campagne, avaient vivement frappé Urrutia. « Selon lui, c'est parce qu'ils « s'étaient regardés comme invincibles derrière des retran- « chements si longuement, si péniblement élaborés, c'est « parce qu'ensuite ils avaient laissé tout faire à la force de ces « retranchements, que les troupes espagnoles y avaient été « forcées ; et alors, elles n'étaient revenues de leur étonne- « ment que pour s'abandonner aux excès de la crainte. » Le nouveau général en chef augurait mieux de la valeur du soldat défendant savieenrase campagne; aussi allait-il adopter un système de défense entièrement opposé à celui de son devancier. Toutefois, le successeur de la Union passa d'un excès à l'autre. Ainsi, c'est à peine s'il fit élever quelques batteries au col Oriol , sur ce point capital qu'il fallait défendre à outrance, et par conséquent, munir de tous les moyens de résistance imaginables. Egalement, ayant fait construire au passage de la Fluvia à Bascara, un pont sur pilotis, il se contenta de couvrir ce débouché capital par quelques postes d'avertissement aventurés sur la rive gauche, sans même leur assurer, dans le village en arrière, un réduit retranché.
Les audacieuses et turbulentes allures des Soumatens devaient aller à Urrutia : il en tira tout le parti possible et essaya de les enrégimenter; il parvint du moins à les grouper, d'une part vers les sources duManol, dans les trois camps de Nostra-Sefiora del Monte, de Llorona et de Bassa-
goda, et de l'autre, sur la rive gauche de la Fluvia, autour de Banyolas.
Du reste, tous ces changements dans la ligne de bataille des Espagnols, ne modifièrent dans la nôtre que la position de notre gauche qui, de Rimors, s'avança jusqu'aux marais de Vilamacolum ; puis les deux partis rentrèrent dans une immobilité qui dura jusqu'aux premiers jours de tloréal.
Cette nouvelle stagnation d'un mois, à la suite d'un mouvement qui rapprochait d'une lieue au moins les deux armées ennemies, on l'attribua généralement à des conférences pour la paix, qui venaient de s'ouvrir à Figuères, entre notre ancien ministre à Madrid, Bourgoing, et le général espagnol Roquesante. Quoi qu'il en soit, la rupture de ces conférences, qui, ainsi que nous l'expliquerons plus loin , n'étaient sérieuses que de notre part, fut immédiatement suivie de la reprise des hostilités.
Ce fut d'abord une série de démonstrations , d'escarmouches insignifiantes. Ainsi, le 5 floréal (24 avril), une colonne deladivision Augereau voulant profiter d'un profond rentrant que la Fluvia décrit vers Orfans , essaye de déboucher sur la rive gauche et ne peut y parvenir. Le 6, un détachement de notre centre s'en va insulter le pont de Bascara , est tourné par un bataillon de chasseurs espagnols, et se hâte de regagner Pontos. Le lendemain, 4,000 Français, pour prendre leur revanche, se présentent de nouveau en face de Bascara et lancent à droite et à gauche deux petites colonnes : la première, qui ne peut forcer le passage de la rivière vers Padrets, la seconde, qui réussit à surprendre le poste mal gardé de Calabuig. Enfin, le 9 et le 10 , c'est la cavalerie castillane qui escadronne librement sur la rive gauche de la Fluvia et pousse des reconnaissances dans la plaine, jusque sur les hauteurs d'Armadas; ce qui détermine Pérignon à rappeler à lui le reste des 1,800 chevaux encore cantonnés dans nos provinces de l'intérieur, et que le printemps pouvait déjà nourrir en Catalogne.
Des scènes du même genre se reproduisaient dans les montagnes, et comme là, nos petits postes, éparpillés, avaient à
soutenir tous les jours des luttes inégales, Pérignon les réunit sous les ordres du général Guillaume, leur adjoignit deux bataillons de chasseurs et quelques compagnies de grenadiers, porta ainsi leur effectif à 4,500 baïonnettes; puis il les envoya camper à Sistella, sur le haut Manol.
Cette position détachée avait quelque analogie avec celle d'Augereau à Saint -Laurent, dans la dernière campagne; aussi, tentés par l'isolement et la faiblesse numérique de ce camp volant , les Espagnols résolurent-ils de le cerner et de l'anéantir.
combat de sistella (46 floréal). — Le Manol, qui descend des hautes montagnes au-dessus de Llorona et coule vers l'est, reçoit à gauche, au nord de Navata, deux affluents presque parallèles entre eux. Le premier a son origine non loin de Saint-Laurent de la Muga, et c'est sur sa rive gauche que s'élève le village de Sistella, dans le prolongement de la ligne de Llers à Palau-Surroca. Le second est cette gorge deTerradas dont il a été si souvent question dans la campagne de 4794, et qui débouche dans le Manol à Vinyonnet. Sistella est à deux lieues de la Fluvia.
Le 46 floréal (5 mai), trois colonnes espagnoles, fortes ensemble d'environ 46,000 combattants, franchirent la Fluvia par les ponts de San-Pescador, de Bascara et d'Esponella. La première, dirigée par le chef d'état-major O-Farril, s'arrêta à une petite distance de la rivière, en face de notre gauche ; la seconde, aux ordres du général la Romana, s'avança dans la plaine , de part et d'autre de la grande route , et, arrivée sur la crête du rideau qui court de Pontos à Armadas, elle s'y déploya ; enfin, la troisième, commandée par le général Vives, continua son mouvement vers le nord.
Cet ordre en échelons laissait déjà soupçonner le dessein de l'ennemi, quand, des montagnes de Llorona, déboucha une quatrième colonne, un gros régiment de miquelets, qui, s'étendant de suite à gauche, chercha à gagner les derrières de Sistella. Dès lors, plus de doute : c'était à ce camp isolé qu'en voulaient les Espagnols. Et en effet, le général Guillaume se vit bientôt à demi cerné par 8,000 hommes , et
comme il n'en n'avait que 1,500, il prit la sage détermination de se retirer sur le chemin de Vinyonnet.
Augereau, sur ces entrefaites, avait envoyé à deux bataillons de réserve à Llers, l'ordre de se porter, par Palau-Surroca, contre la gauche desmiquelets qui tournaient Sistella; puis, de Vinyonnet, il avait jeté sur la droite de Vives, le général Bon, à la tête de deux bataillons de chasseurs.
Cependant Guillaume se repliait avec lenteur et méthode, observant ses adversaires, que les découpures du terrain et l'extension de leur ligne de bataille avaient singulièrement morcelés. Il observait surtout une partie de la colonne de Llorona, qui, acharnée sur ses pas, avait eu l'imprudence de s'engager isolément entre deux profonds ravins; et il épiait le moment de faire sur elle volte-face, quand une vive fusillade éclate soudain à droite et à gauche , et lui annonce qu'il est secouru. Alors il se retourne, et lance sa troupe sur le détachement qu'il guettait, et qui ne peut recevoir de secours d'aucun côté. La rapidité de ce retour offensif est telle , qu'un jeune tambour a peine à garder son rang : le général l'aperçoit, court à lui, s'empare de sa caisse, et, pour ajouter à l'élan des siens, il bat lui-même la charge. Les miquelets sont rompus et refoulés jusqu'à Estrella, à moitié chemin de Llorona.
Ceux qui s'étaient écartés à gauche pour tourner Sistella, eurent le même sort : les deux bataillons de réserve, le 1er de la Montagne et le iee des Vengeurs, qui les avaient abordés, achevèrent de les rejeter hors ligne de retraite, et les poursuivirent la baïonnette dans les reins, jusqu'à Terradas. Une panique affreuse s'était emparée des fuyards, au point que, pour échapper à nos soldats , ces malheureux paysans couraient éperdus dans toutes les directions, ou se blottissaient dans les buissons, dans toutes les cavités du sol ; on en tua même sur des arbres. Leur colonel, Francisco Blanco, resta sur place.
De son côté, Bon repoussa Vives jusqu'au delà de Navata, et le bataillon de Valence, que le général espagnol sacrifia à Cabanellas pour arrêter nos chasseurs, n'aurait pas suffi à assurer sa retraite, si elle n'avait été naturellement protégée
par la bonne attitude de la Roman a, qui, après s'être maintenu longtemps à Pontos, regagna la Fluvia dans un ordre parfait.
La colonne d'O-Farril n'avait point provoqué notre gauche qu'elle était chargée de contenir: elle repassa tranquillement la rivière, dont elle ne s'était guère écartée.
C'était donc au général Guillaume que revenait l'honneur de la journée, et il ne l'avait pas acheté cher, car c'est à peine s'il avait 50 hommes hors de combat, dont 45 morts seulement. Il estima que l'ennemi avait dû perdre, tant tués que blessés, 800 hommes.
combat de bascara (17 floréal). — Le lendemain, Pérignon prit à son tour l'offensive, autant pour ôter aux Espagnols l'envie de nous prévenir une seconde fois, que pour découvrir quels changements survenus dans leurs forces ou dans leurs positions , avaient pu les rendre tout à coup si audacieux. A en juger, en effet, par ses dispositions , le général républicain n'avait en vue qu'une simple reconnaissance; car, au lieu de faire converger ses efforts vers un but quelconque, il allait les disséminer sur tout sa ligne. C'étaient donc trois combats partiels, sans liaison, sans ensemble, que nos trois divisions allaient engager isolément , chacune devant elle.
attaque du centre. — La division du centre fournit la colonne principale, qui se composait des brigades Point et Rougé, environ 4,000 combattants, savoir : 3,600 hommes d'infanterie, formant 10 bataillons, 200 hussards conduits par le chef de brigade Bougon, et deux compagnies d'artillerie à cheval. Cette colonne, dont le général en chef se réserva le commandement, suivit la grande route, et, à 5 heures du matin, elle débouchait sur la Fluvia.
La rive droite était surveillée, plutôt que défendue, par un mince cordon de troupes légères, et 250 chevaux qui occupaient une petite plaine en aval de Bascara. Pérignon alors résolut de forcer le passage. En conséquence, il ordonna : à la brigade Point, de se déployer sur la rive gauche pour la garder, et de mettre en batterie, sur son front, quatre obusiers desti-
nés à ébranler la cavalerie espagnole ; puis, à la brigade Rougé, brigade de chasseurs, de former deux colonnes et de franchir la rivière à droite et à gauche de Bascara, de manière à éviter les feux de ce poste ; enfin au colonel Bougon, d'aborder les escadrons ennemis , dès qu'ils commenceraient à flotter sous les obus du général Point.
Les troupes d'avant-garde qui bordaient la rive droite, avaient ordre, à la première attaque sérieuse, de se replier sous le col Oriol. Et en effet, après avoir échangé avec nous quelques coups de fusil, elles obéirent à leurs instructions, sauf quelques tirailleurs attardés, qui se jetèrent dans Bascara. Ce bourg, qui était à peine barricadé, fut aussitôt investi et enlevé par nos chasseurs ; et comme notre colonne de gauche, qui avait marché droit sur Calabuig, était également maîtresse de ce village, la brigade Rougé n'eut, pour se former en bataille, qu'à s'étendre entre ces points. Quant au colonel Bougon, entraîné par un excès d'ardeur, il continuait à poursuivre l'ennemi en retraite.
Cette retraite avait été convenue pour nous attirer sous le col Oriol, où le général Urrutia avait massé son centre : l'infanterie sur les crêtes , l'artillerie à mi-côte , et la cavalerie au pied des hauteurs.
Le colonel Bougon donna dans le piège ; car, à force de pousser en avant , il tomba tout à coup sous le feu d'une batterie de six pièces, et en face de cinq à six cents cavaliers qui se précipitent sur lui et le font reculer jusqu'à Bascara. Rougé s'avance pour soutenir nos hussards. Mais l'infanterie du col Oriol vient aussi d'accourir sur le champ de bataille, et, pendant qu'un gros détachement marche sur Calabuig, le régiment des volontaires de la Couronne prend, en dehors et à l'ouest de Bascara, une position menaçante. Alors, voyant ses deux ailes compromises, Pérignon ordonne à son lieutenant de repasser la Fluvia. Devant une nombreuse cavalerie, ce mouvement rétrograde avait ses dangers; cependant, grâce à l'artillerie de la rive gauche , il s'effectua avec assez d'ordre pour que nos chasseurs pussent ramener 50 prisonniers et 30 chevaux qu'ils avaient trouvés à Bascara.
attaque de droite. — Sur ces entrefaites, Augereau se contentait d'envoyer le général Beyrand, avec 2,000 fantassins, 200 chevaux et une compagnie d'artillerie, garnir les hauteurs de Crespia, comme pour menacer le pont d'Esponella ; manœuvre à laquelle le général Vives répondait en se déployant sur les crêtes en arrière du pont, et en lançant sa cavalerie sur la rive gauche. Pendant quatre heures, on se borna, de part et d'autre, à des coups de canon perdus et à quelques évolutions de cavalerie. Enfin Beyrand, entraîné par le mouvement rétrograde de Pérignon, se retire dans la direction d'Espinavesa. Il est suivi par la cavalerie espagnole ; mais il s'arrête, et disssimule dans un fourré deux pièces chargées à mitraille, qui calment bientôt l'ardeur de ceux qui le serrent de trop près. Cependant, arrivé au bord du ravin qui le séparait d'Espinavesa, il voit tout à coup la rive opposée se couvrir de baïonnettes ennemies. C'était la Bomana qui, du camp de Vilet, à la faveur d'un bois et d'un lacet de la Fluvia, a traversé cette rivière et envahi le village d'Espinavesa, d'où il débouche pour couper la retraite à notre colonne. D'autre part, les troupes espagnoles postées à Bezalu , descendent le long de la Fluvia sur nos derrières ; car, à la nouvelle de la retraite de notre centre , toute la gauche des Espagnols s'est mise en mouvement. Beyrand est donc enveloppé et contraint de faire face de tous côtés; mais le péril doublant son audace et ses forces, il s'ouvre un passage et regagne le point d'où il était parti.
attaque de gauche. — Notre division de gauche n'avait pas mieux appuyé l'attaque centrale. En effet, à peine la brigade Banel , 2,000 hommes d'infanterie et 260 chevaux , avait-elle traversé la Fluvia à San-Pescador, et s'était-elle emparée d'Armenteras, village assis au débouché du pont dont San-Pescador occupe l'entrée , que deux colonnes de hussards espagnols, 1,000 chevaux environ, avaient sauté, en amont et en aval de San-Pescador, sur la rive gauche et nous avaient ainsi obligés à la regagner bien vite Toutefois, la bonne position que Banel sut prendre sur un terrain accidenté, entre la rivière et Yilamacolum , lui avait
permis de tenir tête à cette cavalerie qui s'obstinait à le suivre. Cependant, à l'arrivée du régiment de la Reine, dont le colonel, un des défenseurs de Roses, se fit tuer là, notre brigade dut céder le terrain , après cinq heures de manœuvres et de charges repoussées.
suite de ces deux combats. — « Notre principale inten- « tion, dit le rapport général de cette journée, était de con- « naître parfaitement quelle position avait l'ennemi, et l'on « s'en était solidement assuré. On avait acquis de plus la « conviction que, malgré l'accroissement de leur effectif, « malgré leur position concentrée, malgré les efforts de leur « chef pour corriger un système de tactique inactive pour un « système agissant, les Espagnols n'en étaient ni plus entre- « prenants, ni même plus rassurés. » Nous pouvions constater, en effet, que le général Urrutia, provoqué par des fractions éparses de nos trois divisions, mais paralysé sans doute par le souvenir des échecs de son prédécesseur, n'avait pas su se servir de la masse centrale qu'il avait en main au col Oriol , pour écraser notre gauche, après l'avoir acculée à la mer. Mais c'était là tout ce dont nous avions pu nous assurer solidement; et si la Fluvia n'était pas défendue avec toute la vigueur et l'intelligence qu'eussent déployées un général plus habile et des troupes mieux remises de leurs récentes défaites, il fallait convenir que cette ligne, qui nous arrêtait depuis quatre mois , était encore plus faiblement attaquée. En un mot, si, malgré d'incontestables progrès, on pouvait reconnaître encore les vaincus de la dernière campagne , on n'en reconnaissait plus les vainqueurs. Au reste, de part et d'autre l'ardeur allait en s'éteignant, on sentait que la paix était imminente, « et ce qui préoccupait avant tout les deux armées rivales , c'était d'observer, dans l'initiative des attaques, une sorte de tour chevaleresque. » Or, comme les Espagnols nous avaient prévenus le 16 et que nous les avions devancés le 17, les deux partis rentrèrent, dès le lendemain, dans une inaction qui dura vingt jours, et dont le hasard seul, l'explosion accidentelle d'un magasin à poudre , les fit sortir.
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combat de pontos. — Un magasin à poudre de la citadelle de Roses venait , en sautant , de renverser la face et le flanc gauches du bastion qui regarde la ville (1) ; et cet accident ayant déterminé une division de l'escadre espagnole, en croisière dans ces parages , à s'approcher de la place pour la surprendre, ou sinon, pour couler nos deux frégates, la Boudeuse et la Courageuse , alors mouillées dans le port, le 6 prairial (25 mai), à six heures du soir, la vigie du Bouton signala une escadrille au pavillon castillan : deux vaisseaux, trois frégates et 18 chaloupes ou bombardes, qui envahirent bientôt la rade et nous saluèrent , en arrivant , de quelques bordées.
Ce fut ce canon , qu'on avait entendu de notre quartier général, qui alluma à terre un violent combat.
Pérignon, en effet, pensant qu'une entreprise delà marine espagnole pouvait être le prélude de quelque attaque combinée avec l'armée de terre, jugea prudent de ravir à Urrutia l'avantage de l'initiative, et mit aussitôt en mouvement ses trois divisions.
Le combat de Sistella lui avait révélé la force de la belle position de Pontos, et l'affaire du lendemain lui suggéra l'idée de s'en faire un champ de bataille, c'est-à-dire d'y attirer les Espagnols, comme eux avaient cherché, le 17 floréal, à nous attirer sous le col Oriol. En conséquence, le général en chef envoya Augereau occuper Pontos, et son centre provoquer l'ennemi en face de Bascara, tandis que la division Sauret recevait l'ordre de menacer isolément, à hauteur de Vilamacolum, les passages de la basse Fluvia, afin de paralyser les troupes qui formaient dans cette partie la droite de l'armée espagnole.
Le canon de Roses, qui reprit à quatre heures du matin, donna le signal de l'engagement, et une batterie de position que nous venions d'établir non loin de la grande route, sur l'éminence de Sainte-Anne, ouvrit le feu contre Calabuig et
(1) Cette brèche, qui n'était pas encore relevée lors du siège de 1808, fut la cause déterminante de notre attaque sur le front correspondant, attaque qui entraîna la prise de la place.
Bascara. Sur-le-champ, pour nous répondre, les Espagnols firent avancer aux abords du gué d'Arenys, un peu en aval de Bascara , plusieurs pièces de gros calibre et quelques bataillons d'abord, puis successivement toute leur avant-garde, aux ordres du général Arias.
Le gué d'Arenys débordait légèrement notre centre. Celuici alors, comme s'il craignait d'être tourné, rétrograda, conformément à ses instructions, sur les hauteurs d'Armadas qui font suite à celles de Pontos ; en sorte que notre ligne de bataille s'étendit bientôt sur le terrain où Pérignon voulait amener son adversaire. Mais la partie fut acceptée plus franchement que l'on ne comptait.
Par une subite et vigoureuse résolution , en effet, Urrutia lance, d'une part sur Armadas, son avant-garde, sa cavalerie, ses troupes du col Oriol, une partie même de sa droite; et de l'autre sur Pontos , les deux divisions Vives et la Romana. En même temps, trois escadrons de hussards et cinq compagnies d'infanterie légère, traversant la Fluvia sur deux points, au gué de Vilaroban et au-dessous d'Armenteras, allaient faire échec à notre aile gauche et la retenir dans son isolement.
Par cette manœuvre, l'armée française se trouvait coupée en deux, assaillie par des forces supérieures, et en prise à une nombreuse cavalerie qui, pour la première fois, traînait à sa suite de l'artillerie à cheval, tout récemment organisée à l'instar de la nôtre. Aussi fallut-il, pour nous tirer de ce mauvais pas, déployer des efforts inouïs et faire donner jusqu'à nos dernières réserves.
La division Sauret, qui était la plus engagée, rétrograda la première; puis, après trois heures de lutte acharnée, notre retraite continua de gauche à droite; enfin, vers midi, Augereau, après avoir un moment soutenu seul à Pontos l'assaut de plus de 11,000 combattants, se retira le dernier, et dans une attitude qui ôta à l'ennemi l'envie de le reconduire.
Pérignon avait commis deux fautes graves : la faute d'abandonner le terrain accidenté à l'ouest de la grande
route, pour aller, dans une plaine découverte, affronter un ennemi qui avait l'avantage du nombre et surtout d'une arme qui a besoin d'espace pour agir ; la seconde faute, la première une fois commise, de n'avoir point rapproché sa troisième division du champ de bataille qu'il avait bien ou mal choisi. Mais Urrutia ne profita qu'à demi de cette double imprudence; car qui sait ce qu'il serait advenu, si, au lieu de perdre son temps à nous débusquer d'une position dont la conquête devait être vigoureusement disputée et n'avait pour lui aucune importance , le général espagnol , se bornant à masquer notre ligne de Pontos à Armadas , eût réservé la masse de ses forces pour accabler notre gauche, la culbuter dans la mer, et se frayer ainsi le chemin de Roses, dont la citadelle était ouverte et, en ce moment même, canonnée par plus de 50 bouches à feu?
En effet, l'escadre qui s'était présentée devant Roses le 6 au soir, après avoir passé la nuit à prendre son ordre de combat, c'est-à-dire à embosser et à ranger ses 18 chaloupes en avant et à gauche de ses cinq bâtiments de haut-bord, l'escadre espagnole avait, dès la pointe du jour, comme nous l'avons dit, recommencé son feu qu'elle avait d'abord concentré sur nos deux frégates. Mais le front de mer de la citadelle et les batteries du Bouton l'avaient bientôt contrainte à diviser tellement ses coups, que, lorsque après une canonnade continue de 16 heures elle leva l'ancre, c'est à peine si la Boudeuse avait quelques avaries insignifiantes dans ses agrès, et dans son équipage, un matelot de moins et deux blessés; la Courageuse était intacte, et à terre, dans nos batteries, nous n'avions qu'un homme tué (1).
Quant aux pertes des deux partis sur les bords de la Fluvia, celles des Espagnols , disent vaguement nos rapports , étaient grandes, et les nôtres, naturellement, peu considérables.
(t) Cette tentative contre Roses fut renouvelée le. 21 messidor, et eut le môme sort.