‹ Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orientales et description topographique de cette moitié de la chaine pyrénéenneChapitre 46 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SCHÉUER GÉAÉiiAL EN CHEF.

Lettre du représentant Delbrel au Comité de salut public, touchant la rivalité et le mérite comparé de Pérignon et d'Augereau. — Noble attitude de Pérignon à la nouvelle de son remplacement. — Triste situation de l'armée française. — Elle est vivement agitée par les passions politiques. — Schérer, néanmoins, propose au Comité un plan pour envahir la Catalogne. — Détail de ce plan. — Piéponse du Comité. — Un fourrage amène une bataille.

On se rappelle dans quelles circonstances Pérignon avait été nommé , à titre provisoire, général en chef de l'armée des Pyrénées orientales : c'était au milieu de la bataille du 27 brumaire et au moment de la mort de Dugommier, que le représentant Delbrel avait confié au commandant de la division du centre qu'il avait sous la main, le sort de la lutte encore incertaine qui était engagée. Au reste, le député conventionnel, pour mettre sa responsabilité à couvert, s'était empressé, dès le lendemain, de faire connaître au Comité de salut public les motifs de son choix. Voici en quels termes il s'exprimait :

« Ce qui m'a le plus déterminé à choisir Pérignon , c'est « qu'il était, en ce moment, le plus à portée de diriger et de « soutenir, à l'instant même, toutes les opérations, puisqu'il « était au centre de tout avec des forces considérables.

« Après cette explication, au moment où vous allez fixer « définitivement votre choix, je dois vous faire quelques ob- <c servations confidentielles. Il m'a paru que Pérignon n'était « pas bien avec le général Dugommier. Le général Augereau, « qui était au contraire assez d'accord avec Dugommier, ne « paraît pas bien avec Pérignon. Je crois que cette pe- " tite mésintelligence ne nuira pas au succès de l'attaque de

« demain ; mais, pour l'avenir, je craindrais de tenir ces deux « généraux dans la même armée, en donnant le commande- « ment en chef à l'un ou à l'autre. Je n'ai contre eux rien de « positif à dire ; je crois à leur patriotisme et à leur valeur. « Mais nous devons, nous, quand il s'agit de la chose publi- « que, nous prémunir contre tous les froissements qui pour- « raient résulter des petites passions dont si peu d'hommes « sont exempts.

« Augereau, dans sa division, commandant à des hommes « qui sont les plus braves de la république et qui ont con- « fiance en lui, Augereau , soldat et général intrépide, fera « toujours ici des merveilles. Je ne connais pas ses talents « militaires ; s'ils égalent son audace, il est bien fait pour « commander en chef. Mais alors il conviendrait d'envoyer « Pérignon dans une autre armée.

« D'un autre côté, Pérignon a, dit-on, des connaissances « militaires peut-être plus qu' Augereau, pour commander en « chef; mais alors il conviendrait d'employer Augereau ail- « leurs, et c'est ce que je ne conseillerai jamais à raison de « l'importance de la division qu'il commande, et de la con- « fiance que cette division lui a si justement accordée.

« Le meilleur parti serait peut-être d'envoyer d'ailleurs un « bon général pour commander en chef, et de laisser Péri- « gnon et Augereau, chacun dans son grade, commandants « de division. Enfin, je laisse le tout à votre sagesse. »

Il faut dire, à la louange de ces généraux, que, du jour où l'un des deux fut élevé, bien que temporairement, au premier poste, toute apparence de rivalité disparut. Toutefois, des ménagements extrêmes que le chef s'imposait dans la transmission de ses moindres ordres, et de l'excessive rigueur que le subordonné affectait dans l'exécution, il résultait une gêne réciproque, et même, pour le bien du service, un inconvénient assez grave. En effet, le général commandant ne pouvait compter que sur l'exécution littérale de ses instructions; or, comme celles-ci étaient applicables ;i un théâtre de guerre fort accidenté, où, par suite, surgissaient à chaque pas des obstacles, des accidents imprévus, ces ins-

tructions, qui ne pouvaient être des consignes, se trouvaient souvent en défaut. Néanmoins, dans ces occurrences, le héros des mémorables journées de brumaire, si fécond pourtant en inspirations soudaines, s'abstenait de prendre aucune initiative.

Le Comité avait donc eu parfaitement raison d'appeler au commandement de l'armée des Pyrénées orientales un général étranger à cette frontière. Mais rien n'expliquait le laconisme brutal du décret du 13 ventôse , qui , en nommant Schérer à la place de Pérignon, laissait sans compensation, sans récompense, le général auquel la république devait la conquête de Figuères et de Roses.

Quoi qu'il en soit, l'ingratitude du gouvernement mit cette fois en lumière la candeur d'une noble et belle âme , et éleva plus haut, dans l'estime publique, le général révoqué, que n'eût fait la plus éclatante rémunération décernée aux services qu'on oubliait. Au reste , ce qui en dira plus que nos éloges, c'est Pérignon lui-même, dans une lettre qu'il adressait, le 14 germinal (3 avril), à son ami le représentant Lacombe Saint-Michel, en réponse à des condoléances sur le décret du 13 ventôse : « Comptez sur la solidité des senti- « ments que j'ai voués à la république. J'attends le général « Schérer. Je lui ferai part des connaissances que j'ai pu acte quérir dans les localités : je lui parlerai comme à un autre « moi-même. Le Comité n'aurait pas dû me laisser le com- « mandement de l'armée. Il existe un principe qui doit tou- « jours être présent : c'est de ne jamais remplacer un géné- « rai en chef par un général de la même armée. Les raisons « de cela se présentent en foule.

« Il m'est revenu que, dans la nouvelle organisation, on « me destinait l'avant-garde. Ce serait mal vu, parce que cet « arrangement déplacerait le général Augereau; il a servi « avec trop de distinction pour la {V avant-garde) priver de « lui et le priver d'elle. Ce qui me convient, c'est la réserve. « Je puis l'obtenir sans désobliger personne, puisqu'elle n'est « commandée par aucun général de mon grade. Je vous « avoue naïvement que je serais flatté d'être employé là , et

« voici ma raison : j'ai commandé l'avant-garde , le corps de « bataille, l'armée; le bonheur m'a suivi partout, et, si l'oc- « casion s'en présentait, je voudrais me mesurer avec l'en- (.< nemi à la tête d'une réserve. Au surplus, qu'on ne s'in- «• quiète pas de ma personne : à quelque part que je sois « employé, ma place fût-elle la dernière, je serai toujours « content et je m'efforcerai qu'on le soit de moi. » Touchantes et admirables paroles ! car elles étaient sincères, et la preuve, c'était la conduite du général pendant les trois mois qu'il avait attendu son successeur.

Schérer, sur lequel le Comité avait laissé tomber son choix, s'était bien conduit à la tête d'une division de l'armée de Sambre-et-Meuse ; mais à l'armée d'Italie, comme général en chef, il n'avait pas fait preuve de capacité. Il arriva à Figuères deux jours après le combat de Pontos, le 10 prairial (29 mai), et le 12, il entra en fonction.

C'était pour la quatorzième fois, depuis deux ans, que le commandement changeait de mains aux Pyrénées orientales !

Ces mutations correspondaient assez généralement aux situations les plus affligeantes de l'armée, et la revue par laquelle débuta Schérer fut une nouvelle preuve de cette triste coïncidence; car, aux misères habituelles qu'elle élala, aux plaies qui ne cicatrisaient plus dans ces camps délaissés, à la famine, à la désertion, au typhus, à la peste de retour avec les chaleurs dans les marais de l'Ampurdan, étaient venues se joindre les passions politiques.

Trop éloignée du théâtre de nos discordes civiles, et jusqu'ici d'ailleurs, trop occupée de ses rudes et nobles travaux, l'armée des Pyrénées orientales n'avait pris qu'une bien faible part au mouvement de l'opinion qui avait préparé et accompli les événements du 9 thermidor; en sorte que ses sympathies politiques étaient restées, en 1795, ce. qu'étaient celles de nos volontaires méridionaux quand ils partaient pour la frontière, dans les plus sombres jours de 1793. Aussi, avec quelle avidité, quelles surprises, quelles colères, ces anciennes recrues de la levée en masse, mainte-

nant condamnées à un désœuvrement sans gloire, aigries par des souffrances dont elles cherchaient à s'expliquer les causes, dévoraient les journaux, les libelles, les lettres, dont leurs camps étaient inondés ! Car des mains perfides, s'acharnant à irriter des passions plus aveugles que coupables, semaient partout et sous toutes les formes , des écrits subversifs qui commentaient avec une égale frénésie et les récriminations, les cris de détresse des vaincus, et les insultes, les menaces, les violences du parti vainqueur. « Toutes les prisons de la ré- « publique, s'écriaient les uns, regorgent de patriotes, de « généreuses victimes qu'il faut sauver !» — « Ce qu'il faut, « répondaient les autres, c'est exterminer tous ces buveurs de « sang! » Mais les soupçons, les haines contre le nouvel ordre de choses, dominaient. L'armée manquait-elle de pain, les assignats continuaient-ils à s'avilir? c'était la Convention, vendue au royalisme, qui se livrait à de secrètes et odieuses manœuvres. Des troubles éclataient-ils à Toulon? la place était déjà livrée aux Anglais et notre escadre aux flammes. Les généraux, les chefs auxquels on avait voué le plus de respect et d'attachement, étaient, disait-on encore, signalés à la vindicte des réactionnaires, et l'on nommait, ou couvrait d'outrages les prétendus auteurs de ces lâches dénonciations. Les têtes s'échauffaient donc, et déjà des pétitions, des adresses, avant-courrières habituelles de la révolte, se couvraient de signatures.

Le représentant Goupilleau s'efforçait de calmer l'orage prêt à éclater ; « mais il était embarrassant pour lui, écri- « vait-il au Comité, déménager tellement les esprits, qu'en y « laissant la chaleur du civisme, il les guérît d'une fermenta- « tion qui nuisait aux effets de cette vertu. » Il ramena toutefois les plus exaltés, et il y parvint, avoue-t-il, « sans coup « d'autorité, par des raisonnements simples, franchise qui « réussit mieux que les raisonnements abstraits et scolas- « tiques. »

C'était pourtant à de tels moyens qu'il nous fallait descendre, non pour rétablir la discipline, puisqu'on raisonnait avec elle, mais pour en sauver au moins les apparences. En-

core était-il impossible de comprimer certaines manifestations qui se rattachaient, non-seulement à des regrets dont le temps et la raison allaient faire justice, mais quelquefois, par malheur , à de beaux souvenirs pieusement conservés. Ainsi, rien ne saurait peindre la douloureuse émotion que nos soldats laissèrent éclater quand ils apprirent le sort affreux de l'infortuné Soubrany, porté mourant sur Téchafaud ; Soubrany, leur glorieux compagnon de la dernière campagne, Soubrany, qui, partout où Ton s'était battu, avait si libéralement mêlé son sang au leur, ce sang dont les dernières gouttes venaient d'être épuisées par la main du bourreau (1) ! C'en était fait : la contre-révolution triomphait, et, des Pyrénées, le 1er prairial apparaissait comme le dernier jour de cette liberté qui avait coûté tant d'héroïques , tant d'inutiles sacrifices !

projets de schérer. — Telles étaient, à l'arrivée du nouveau général en chef, les misères et la situation morale de l'armée. Quant à son effectif, c'est à peine si, grâce à quelques mesures sévères remises en vigueur dans les départements qui recrutaient cette frontière, on était parvenu à le maintenir, depuis trois mois, à 35,000 hommes tout compris, le littoral et les garnisons depuis les sources de l'Aude jusqu'aux montagnes de la Sègre. Néanmoins Schérer osa proposer, comme son prédécesseur, l'invasion de la Catalogne. Son plan était , à quelques modifications près, celui de Pérignon.

Il débutait toutefois par une idée qui lui appartenait et qui n'en était pas plus heureuse : l'idée de barrer la plaine de l'Ampurdan par un retranchement qui devait courir sans interruption de Rimors à Alfa, et reprendre de l'autre côté de la route, jusqu'à Vinyonnet. Cette ligne terminée, Schérer consacrait à sa défense 2,000 hommes ; il en laissait autant à Figuères , autant à Roses ou sur la côte espagnole ,

(1) «La plaie de Soubrany était au côté droit, et il était tout ensanglanté. Le sang qu'il avait perdu lui avait ôté toutes ses forces ; il était entièrement étendu dans la charrette. Il disait: Laissez-moi mourir ! On a été obligé de le porter sur Téchafaud. » {Moniteur du i messidor an m.)

3,000 sur la côte française jusqu'à Aiguës-Mortes , 1,000 à Perpignan, 1,600 entre Bellegarde et Pratz de Mollo, enfin 2,000 pour occuper Mont-Louis et la Cerdagne conquise : total, 13,600 hommes à déduire de 35,000. Restaient donc 21,400 combattants disponibles, lesquels étaient partagés en quatre divisions actives : trois en Ampurdan et une en Cerdagne.

Les trois divisions de l'Ampurdan, après avoir achevé la ligne de défense de cette plaine, se retiraient sur les collines qui s'étendent de Figuères à Sistella, pour y respirer un air moins impur que l'air pestilentiel des marais dont elles étaient entourées; puis elles attendaient ainsi les renforts que Schérer avait demandés pour l'exécution de ses projets ultérieurs.

Ces renforts, c'étaient : 25,000 hommes d'infanterie, 2,000 de cavalerie, le complément de 4 batteries légères, 40 bouches à feu de siège, 10,000 chevaux de trait, enfin 600 milliers de poudre. Ces 27,000 soldats, ajoutés aux 21,000 de nos quatre divisions actives, portaient l'armée expéditionnaire à 48,000 combattants.

Cela posé, 10,000 hommes de la division de Cerdagne, supposée complétée à 12,000, gagnaient les sources du Ter, descendaient cette vallée jusqu'à Ripoll, chassaient les Soumatens de toutes leurs positions, remontaient vers Olot, dispersaient également les bandes qui infestaient ces parages , et venaient alors appuyer à droite les deux divisions du centre.

Ces deux divisions, chacune de 10,000 combattants aussi, débouchaient simultanément, l'une de Bezalu , l'autre de Bascara, sur Banyolas ; puis, ce camp emporté, elles s'avançaient sur Girone. C'est dans ce dernier trajet que la division de Cerdagne opérait sa jonction.

Cependant un corps de 18,000 hommes, dont 3,000 de cavalerie, eût suivi la grande route et manœuvré de manière à acculer les défenseurs du col Oriol sur nos trois divisions en marche pour Girone. Schérer ne doutait pas que l'ennemi ne fût ainsi contraint, ou de livrer une bataille qu'il devait

perdre, ou de battre en retraite jusqu'aux montagnes de l'Aragon.

Alors il attaquait Girone. Cette forteresse emportée, il y laissait 8,000 hommes , et avec les 40,000 autres, il se décidait suivant les circonstances, soit à poursuivre l'armée battue ou dispersée, soit à marcher sur Barcelone. Quoi qu'il en soit, il devait tout faire pour empêcher que les débris de cette armée ne se jetassent dans la grande place dont il convoitait les portes ; car le bombardement de Barcelone ne pouvait aboutir, qu'autant que la population de cette riche cité continuerait à dominer la garnison.

Le Comité répondit à Schérer : « Qu'il avait renoncé aux « vastes projets sur cette frontière; que si lui, général, avec « les moyens dont il disposait actuellement, il était sûr de « battre les Espagnols et de les forcer à la paix, il était au- « torisé à engager la partie ; qu'on ne lui prescrivait qu'une « seule chose : ne rien livrer au hasard. »

C'était lui prescrire d'attendre, l'arme au bras, que l'Espagne se décidât à la paix. Mais il fallait vivre en attendant, et le cruel besoin fut plus impérieux que le Comité. En effet, ne voyant plus, pour nourrir ses soldats affamés, d'autres ressources que les blés au milieu desquels les Espagnols, régulièrement alimentés par leurs magasins, campaient sans y toucher, Schérer voulut s'emparer de la riche moisson qui achevait de mûrir sur la rive droite de la basse Fluvia, qu'on appelle le petit Ampurdan, et ce fourrage amena une bataille.

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